Sans que j’aie besoin de l’effrayer

Je quitte un lieu connu (peut-être l’école où j’étudie, ou un autre établissement que je fréquente quotidiennement) pour explorer un nouvel espace. Bien que celui-ci communique avec le premier, personne ne passe jamais de l’un à l’autre, car personne n’a de raison de le faire. Moi, je suis curieux. Il s’agit d’un immense hangar. Je pense « hangar » car je ne sais pas comment désigner autrement un espace intérieur si grand (il y a un toit au-dessus : on n’est donc pas dehors). En fait, dans ce grand parallélépipède sombre (la lumière artificielle est faible), on est en train d’aménager un quartier neuf. Je me promène entre des bâtiments constitués d’armatures ou de tiges, comme de grands squelettes de baleine : leur forme générale est achevée, mais la peau est absente et les étages sont vides. Je m’intéresse à un immeuble ventru, dont le premier étage gonfle exagérément au-dessus de la ruelle étroite où j’essaie de circuler, jusqu’à gêner mon passage : cette boursouflure est une forme de balcon — un encorbellement bizarre. Je dois me pencher pour ne pas me cogner la tête (j’essaie d’épouser la courbe du bâti). Plus loin, je dois carrément me baisser jusqu’au sol, et ramper pour passer dessous. C’est à ce moment-là que je m’aperçois que je ne suis pas seul : des ouvriers travaillent sur le chantier et me regardent. Ils se demandent pourquoi je me contorsionne ainsi. À mesure que j’avance, le balcon diminue, le mur se dégonfle, je me redresse, mais c’est le mur d’en face qui commence à enfler. Les encorbellements se succèdent : côté pair, puis côté impair, pour ne jamais se rejoindre — une alternance serrée mais habile, pour ne jamais obstruer complètement la rue. Ils sont toutefois si proches qu’ils se touchent presque par leurs extrémités. La chose n’est pas facile à exprimer par les mots : au réveil, je ferai un dessin.

Une porte mène à une sous-partie de ce quartier en construction — une sorte de boîte contenue dans la boîte. J’entre. Je comprends que cet espace-là est terminé et qu’il fonctionne déjà : une aire de jeux (toboggans, animaux sur ressorts, tourniquets) où des enfants sont en train de jouer. Un petit parc presque normal, donc, s’il n’était pas en intérieur, dans une pièce fermée, en lumière artificielle. Je comprends par déduction que certains immeubles du nouveau quartier sont déjà habités par des familles, et que les parents laissent jouer leurs petits dans cet espace clos. Je m’y sens bien. C’est joyeux. Un garçon, qui a peut-être huit ans, me remarque. Il délaisse le toboggan pour venir vers moi. Je ne sais pas de quoi il me parle, je me souviens seulement que je le trouve sympathique et que je me réjouis d’être si bien accueilli dans cet endroit où, pourtant, je suis étranger : je n’ai rien à faire ici, personne ne me connaît. C’est à cette étape du rêve que j’ai conscience des vêtements que je porte : un caleçon et un t-shirt, rien d’autre. Je sais que ce n’est pas beaucoup. Je ne suis toutefois pas gêné, car ma tenue est certes décontractée (c’est ainsi que je me mets « en pyjama » le matin quand je me lève), mais pas indécente : j’estime être suffisamment couvert pour ce lieu où règne un tel climat de confiance. Je m’y sens comme en famille. Mais, soudain, la situation change du tout au tout : le petit garçon se déshabille. Il se met entièrement nu. Là, je commence à flipper. Pourtant, il agit en toute innocence. Il rit. Mais c’est affreusement gênant pour moi. Je lui dis qu’il ne faut pas faire ça, parce que nous sommes dans un lieu public et que ça ne se fait pas d’être tout nu dans une aire de jeux. Il rigole. Alors je change de ton, et je lui explique plus directement ce qui m’inquiète : « Il faut que tu te rhabilles ou je vais avoir des ennuis. » Comprend-il ce que j’essaie de dire ? Je panique. Je ne veux pas lui dire en détail pourquoi on pourrait m’attaquer. Il faut qu’il m’obéisse sans que j’aie besoin de l’effrayer avec mes propres craintes. Quelqu’un risque d’entrer dans la pièce à tout moment, et de me voir dans cette tenue, avec lui ! Le scandale. Je regarde la porte fixement (elle est partiellement ajourée : un carreau dans sa partie supérieure). J’envisage de fuir. Mais c’est trop tard : par la vitre, je vois des adultes qui approchent. Je m’éveille, et ça tape à toute vitesse dans ma poitrine.

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