On n’a pas tué leur imagination

Quand il faut garder le silence, ils savent se taire. Plus tôt dans la journée, ils émettaient un joyeux brouhaha : il s’agissait de chercher des idées et de les exprimer. Mais à présent, c’est un spectacle, alors on ne les entend plus : il faut regarder et écouter. Juste avant, C. leur a expliqué que le CDI a été transformé par les comédiennes, qui ont passé la journée à installer le décor. Puisqu’on ne peut pas aller au théâtre, c’est le théâtre qui se déplace. Les mômes ont compris. Je connais des gens qui aimeraient être à leur place. Mais eux aussi, les enfants, ils aiment être à cette place. Ils aiment la pièce et ils le font savoir : quand la comédienne tire sur une ficelle et qu’un truc jaillit de la cafetière, ils font « Ooooh… » Puis, quand elle se cache sous la table pour projeter des ombres chinoises, ils se lèvent afin de mieux voir : ils suivent les mouvements du spectacle avec leurs yeux, avec leur tête, avec tout leur corps. Quand c’est drôle, ils rigolent. Ils n’ont pas peur de montrer à tout le monde qu’ils prennent du plaisir. Ils ne pensent pas « C’est du théâtre, alors c’est chiant » ; ni « C’est un truc scolaire. » Ils se laissent prendre simplement par la main. Puisque c’est magique, la magie opère. Eux qui sont gavés d’écrans et de technologie, ils s’émerveillent quand une languette de papier fait remuer des petits poissons colorés. L’année dernière, ils ont quitté leur école primaire dans des conditions absurdes ; ils sont au collège depuis six mois et n’ont jamais vu le visage de leurs profs en entier. Ils sont masqués, mais leurs yeux pétillent. Ils n’ont pas oublié ce que c’est que d’être des enfants.

On n’a pas tué leur imagination. C’est cela qui me fait du bien, ces jours-ci : me frotter à leur énergie. Au déjeuner, je racontais à I. et à B., les profs qui m’accueillent, que j’avais eu une expérience triste, une fois, dans un autre collège. C’étaient aussi des sixième, ils avaient donc le même âge que les enfants d’aujourd’hui, mais j’avais eu l’impression qu’ils étaient plus vieux. Non pas « plus grands » ou « plus matures », mais plus raisonnables, plus ternes. Rentrés dans le moule. Quand je leur proposais de s’exprimer, de se faire plaisir, ils me demandaient s’il fallait écrire en sautant une ligne sur deux, et à quelle distance de la marge — et si le travail serait noté. Quelque chose (un système ?) avait étouffé leur spontanéité, que j’espérais encore vive chez des enfants si jeunes. Ils étaient plus inhibés que les ados du lycée — pire encore : plus craintifs que les adultes. D’habitude, avec les mômes de cet âge, ma mission ne consiste pas à fendiller l’armure (qui n’est pas censée s’être déjà fermée sur eux) mais, au contraire, à mettre de l’ordre dans les idées qui fusent. Comme ici à La Courneuve. Je dis à I. et à B. combien je prends plaisir à ces ateliers, mais je crois qu’ils l’avaient déjà remarqué. Quand le monde extérieur paraît plus triste que la mort et que je crains, au-dedans de moi, de me rabougrir et de sécher, je viens me réchauffer au feu de ceux qui sont encore vivants. Mais ça, je ne le dis pas pendant le déjeuner : je le garde pour moi.

Ils ont de l’imagination. C’est vrai. Ça vient d’où, l’imagination ? Le monde extérieur ne cesse jamais d’exister : il agit aussi à l’intérieur. Dans les têtes, dans les corps. J’aime les histoires que ces mômes racontent. Leur diversité : hier, ils ont écrit les aventures d’un ninja, d’un vampire et d’un bandit, une faille temporelle, un défilé de mode et un concours de cuisine. Il y en a eu pour tous les goûts… mais ces idées ne sortent pas de nulle part — et je commence à comprendre d’où elles viennent.

Il y avait six groupes : trois groupes de filles, deux groupes de garçons, un groupe composé de deux filles et de deux garçons. Sans surprise, l’histoire du vampire et celle du ninja sont écrites par les garçons. Il y est question de rites initiatiques, de combats, de vengeance. C’est bourré de références piochées dans d’autres récits fictionnels. Les histoires plus réalistes sont écrites par les filles : elles sont situées dans des lieux connus (un collège, la cité des Quatre Mille, une maison familiale en Algérie) et mêlent des thèmes qui sont proches de leur vie réelle (le harcèlement scolaire, le retour au pays natal, une relation amoureuse) avec des rêves de réussite sociale (devenir cuisinière dans un grand restaurant ou une mannequin célèbre). Le champ de la fiction semble plus étroit chez les filles, mais on creuse plus profond dans les émotions. Et dans le dernier récit, celui du groupe mixte, les scènes de baston sont entrecoupées d’introspection : sous la carapace du criminel, un cœur tendre palpite.

J’ai remarqué la même chose au lycée Charles-de-Gaulle, quand je demandais aux ados ce que serait pour eux « la réussite » : les garçons étaient footballeurs ou gamers, et les filles passaient des entretiens d’embauche dans des banques ou des compagnies aériennes. Pour le dire simplement : les garçons jouent. Ils savent très bien, à seize ans, qu’ils ne seront jamais footballeurs professionnels. Mais ils se font plaisir en l’imaginant. Les filles, elles, n’osent plus dire : « Je serai chanteuse ou mannequin. » Elles doivent montrer qu’elles sont raisonnables. Qu’elles ne jouent pas. À seize ans, elles veulent démontrer leur capacité à comprendre les vrais enjeux et à faire tenir la baraque. Les mecs, eux, à n’importe quel âge, continuent de jouer avec les copains, au foot ou à la console. Chez un homme, c’est bien vu d’entretenir le goût de la fiction.

À quelle profondeur ces déterminismes sont-ils enfouis ? Je ne prétend pas fouiller dans l’inconscient des cobayes qui me sont confiés. Quand ils inventent ces histoires, les enfants ne se posent pas beaucoup de questions… L’écriture est d’abord intuitive. Est-elle superficielle ? Qu’est-ce que cela voudrait dire, « les couches superficielles de l’imaginaire » ? Je l’ai dit : pendant ces ateliers, les enfants sont spontanés. Sans se méfier, ils livrent au groupe l’image qu’ils se font d’eux-mêmes, ou bien, l’image qu’ils voudraient que les autres voient — c’est peut-être la même. Pourquoi ce garçon timide s’engage-t-il dans des combats sanglants contre des forces maléfiques ? Pourquoi cette fille joyeuse affronte-t-elle des crises familiales et des dilemmes sentimentaux ? Que cherche-t-il, et que cherche-t-elle à se prouver ? Que disons-nous à notre reflet dans le miroir ?

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