Des gens disent qu’il y a une éclipse de lune ce soir ; Jean-Eudes fait même remarquer à Ewen que le phénomène se produit exprès pour son anniversaire (je me souviens des nuits de lune bleue annonçant la livraison d’un bébé schtroumpf par la cigogne) ; mais l’atmosphère en ce début de soirée est déjà chargée d’une couleur cheloue, un jaune doré qu’on n’a pas envie d’appeler golden hour parce qu’il ne se reflète sur rien, il n’a aucune prise sur les énormes véhicules qui encombrent notre champ de vision : des SUV de luxe peints d’un noir sans miroir, un noir mat, un noir qui aspire toute la lumière et qui ne rend rien à personne. Il y en a des dizaines comme ça, rangés le long des trottoirs, et qui bloquent la rue, tête à cul, quasi immobiles. Un bouchon de ces blockhaus à peine mobiles, très chers et très laids. L’avènement du bébé schtroumpf me distrait de penser trop fort à la nuit des morts-vivants. Ou à l’invasion des sauterelles. Que diable signifie cette convergence, ce soir, dans le quartier, alors que la lune disparaît ? Que nous veulent ces barbares ? Nous savions que Paris s’était embourgeoisé, merci, ce n’est pas nouveau. Mais à ce point. Et nous, les infortunés, ne jouissons pas même des miettes, car il n’y a rien à voir : pour le spectacle, on repassera. Je nostalgise (avec mauvaise foi) la parade des calèches aristocratiques dans les vieux quartiers populeux : la plèbe admirative de tant de beauté offerte : les boiseries sophistiquées des portières armoriées (le menuisier sans-dents sait apprécier la belle ouvrage), les couleurs chatoyantes des rideaux brodés (la couturière anémiée en prend plein les yeux). Le peuple crève de faim mais profite des frivolités étourdissantes de la cour, quitte à se faire écraser par une roue trop leste. Tandis que nous, ce soir… accablés par cette agressive laideur… serions-nous victimes de bourgeois si égoïstes qu’ils gardent leurs merveilles bien celées à la maison ? Je crains que ce soit aussi laid dedans que dehors et que leur âme morte soit à l’image de leurs bagnoles : un croisement de la blatte et du char d’assaut. Au diable l’éclipse, je préférais la bonne vieille lune pleine et ses loups-garous. Ils avaient la classe, ces canidés diaboliques, on se faisait dévorer mais avec charme — le loup rapide et retors, ses muscles fins, le museau fouineur, la gueule acérée : ce charme toxique des bad boys qui promet « Je vais t’en r’filer, d’la série noire. » En vrai, je suis assez vacciné contre la dark romance (je préfère les amoureux gentils, je crois l’avoir écrit mille fois ici, et vous lirez bientôt ma contribution à « Pédale, pédale » qui est édifiante à ce point de vue), mais je sais reconnaître qu’ils sont sexys, les loups, avec leur étincelle au sourire. Tandis que ce soir, dans le Marais, les envahisseurs ne prennent pas la peine de briller : chacun·e seul·e au volant d’un corbillard en forme de cloporte qui coûte le prix de ma chambre de bonne, ils font la gueule, mines grises, sinistres, comme s’ils étaient accablés de tous les malheurs du monde, alors que ce sont eux les malheurs du monde.

J’ai encore digressé. Je voulais seulement dire : après le goûter rue du Chemin-Vert, on s’est baladés par le Marais, et en arrivant sur la place des Vosges quelqu’un a parlé de Victor Hugo, je ne sais plus qui de Jean-Eudes ou d’Ewen a commencé, et moi je me suis abstenu de dire qu’il y avait Victor Hugo dans Rue des Batailles et en particulier une scène sur la place des Vosges, lorsque les trois lycéens traînent sous les fenêtres de Totor en cherchant un moyen de l’aborder. J’ai écrit ce chapitre il y a des années. Je l’ai corrigé encore (pour la dernière fois ?) il y a cinq jours. Je pense à Rue des Batailles tout le temps. Je m’empêche d’en parler trop. Cinq ans (six ?) que je soûle tout le monde avec… Ce serait trop bête de verser maintenant la goutte de trop, et faire déborder la patience de mes amis les plus fidèles, alors que le livre prend enfin corps, que sa sortie est annoncée pour janvier. J’ai intégré toutes les corrections demandées par Sonia — demandées et souvent suggérées, attirant seulement mon attention sur un point confus, ou me posant une question, libre à moi d’intervenir dans le texte ou d’assumer ma bizarrerie — dans presque tous les cas, j’ai estimé que le doigt était pointé au bon endroit et qu’il y avait quelque chose de bancal à rectifier. Le texte en ressort meilleur. Mais quelle prise de tête pour bidouiller une phrase ! Il faut relire tout le chapitre. Se souvenir de qui est qui. Me replonger dans mes sources si ladite phrase fait référence à un contexte historique que je ne maîtrise pas par cœur : retrouver les dates, les noms. Quand je parcours l’index des personnages (en annexe du roman), il y en a des tas dont je suis incapable de me souvenir. Je sais juste qu’aucun nom ne vient de mon imagination. Je dis souvent que je n’en ai pas (et c’est une posture, un chouïa snob, la même qu’adopte Baptiste pour justifier de n’écrire que sur son expérience vécue : « tu sais que je n’ai pas d’imagination »). Lorsque Jules va emprunter du pain à son voisin de la rue Banchereau, à Tours, en 1854, je précise que celui-ci se prénomme Auguste, et le détail n’est pas gratuit, je n’ai pas inventé cet Auguste, sa présence dans cet immeuble en cette année est documentée. Le lecteur ou la lectrice s’en ficheront comme de l’an 40. Mais pour moi, c’est important, et c’est sacrément chiant quand il faut retoucher une phrase. Plusieurs fois je peste à voix haute : « C’est compliqué ce que j’ai écrit. » C’est dense et enchevêtré. Lorsqu’une phrase a le malheur d’être inutile (et ça arrive souvent, oh oui, je dois l’avouer), impossible de me contenter de la biffer. Il faut la retirer avec délicatesse et détricoter les fils qui la liaient aux autres. Puis raccommoder. Et parfois, dans un paragraphe attenant, ajouter un mot, en retrancher un autre, afin de rétablir l’équilibre que la pièce tout juste retirée vient de fragiliser.

Je râle à voix haute, donc, mais pas tout seul. Souvent il y a Pierre à mon côté gauche. Tous deux assis sur mon lit. Moi, l’ordinateur sur les genoux. Lui, son ouvrage : car il brode, mon petit Pierre, au sens premier et littéral, tandis que moi je brode métaphoriquement : je tresse des phrases sur la trame de mon récit, c’est long et minutieux, ça use les yeux. Nous expérimentons enfin — avec succès — le côte-à-côtisme qui s’avère la seule façon possible de passer du temps ensemble ces jours-ci : j’ai tellement de boulot qu’il nous faut absolument partager ça, sous peine de ne pas se voir du tout. Baptiste est passé prendre un café parce qu’on en profitait pour aborder plusieurs points du projet pédale-pédalesque. Avec mon autre Pierre, c’est le rythme qu’on a calé depuis le début : soit on travaille ensemble, soit on travaille côte à côte, soit on ne travaille pas (mais ensemble) : ainsi on peut partager chaque minute de nos vies. Alors voilà, je corrige Rue des Batailles cette semaine et la proximité de mon petit Pierre à ma gauche est une motivation, un cadre, un doux rappel à l’ordre : interdit de m’éparpiller, car le temps est précieux : je travaille le plus sérieusement du monde afin de me ménager de vraies pauses, avec lui, plutôt que de papillonner bêtement. Il me dit que ça l’aide à se concentrer, lui aussi. Je lui lis parfois un passage, histoire qu’il sache comment ça se goupille, ce fameux machin dont je lui rebats les oreilles. Il n’a pas lu le manuscrit, lui. Mon autre Pierre non plus ne l’a pas lu, mais il l’a entendu l’été dernier. Vous n’aurez pas droit à cette performance vocale en janvier : la version audio n’est pas prévue par Actes Sud. Quant à l’image, on en discute. Pour le collage de Pierre, je crois qu’il n’y a pas de débat : il trouvera sa place rêvée en plein milieu du livre. J’ai dit à Sonia : « Le livre parle de Pierre alors que je l’ai écrit avant de le connaître. » On insèrera donc l’illustration dans le tête-à-tête de Jules et Adrien, les amis, les âmes frères dans leur chambrette. Logique. Ce qui n’est pas encore tranché, c’est la couverture. J’ai proposé une œuvre de Guillaume (nous nous connaissons peu, mais pour moi c’est une évidence depuis longtemps, car nous nous sommes rencontrés pendant que je terminais mon manuscrit, il y a plus de deux ans, et que j’ai trouvé des échos de mon écriture dans sa peinture) et Sonia aime mon idée, mais j’ignore quels sont les circuits de décision, la couverture obéit sans doute à d’autres exigences que le texte, des objectifs extra-artistiques, des histoires commerciales, que sais-je. Je vais à Arles dans deux semaines pour rencontrer les gens qui vont fabriquer et vendre mon livre. Et d’abord, je vais à Nantes pour le projet « Perec 53 » avec Thierry et la Ligue de l’enseignement. J’écris ce billet dans le train, encore un train. Il y a aussi des trains dans Rue des Batailles, je l’ai dit ?