En classe avec Martin, Félix et les autres

« Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ? » En voilà, une question simple. Mais, moi, je la vois comme extrêmement compliqué : je vois trois questions dans cette question-là. La première, c’est : si je suis écrivain. Je ne le sais pas ; cela dépend des moments ; cela dépend à qui je parle. Cela dépend, surtout, de ce qu’on appelle un écrivain (quelqu’un qui écrit ? quelqu’un qui est publié ?). La deuxième question, c’est : si on devient écrivain. Eh bien, à supposer que je sois écrivain (on peut le supposer, allez, tout est permis), à quelle date et à quelle heure le serais-je devenu, précisément ? Pas évident de le savoir. Et la troisième question, la plus difficile sûrement : pourquoi. Pourquoi j’écris. Pourquoi je suis devenu. Pourquoi je suis. Pourquoi. Je savais que les questions soi-disant naïves des élèves d’Oliver seraient, en fait, drôlement intéressantes. Ils ont de la chance de l’avoir comme professeur. Et moi comme ami. Ce sont les cinquième A et les cinquième B du collège Paul-Valéry de Thiais (première fois que je mettais les pieds à Thiais, ce matin : « rendez-vous sur le quai du RER à 7 h 30 », m’avait dit Olivier). Ils ont lu Le Héros et les autres et, manifestement, ils ont aimé. En tout cas, ils ont pas mal cogité dessus.

« Est-ce que les personnages existent vraiment ? C’est qui, le héros, dans l’histoire ? Pourquoi Martin n’a pas de parents ? Pourquoi il n’y a pas de filles dans le livre ? D’où vient votre inspiration ? En combien de temps avez-vous écrit ce livre ? Est-ce que Martin fait une dépression ? Est-ce que toute l’histoire est dans l’imagination de Martin ? »

Ils sont fortiches, ces jeunes lecteurs. Ils analysent vachement. Et ils ressentent. C’est drôle de constater, avec eux comme avec les lecteurs plus vieux, d’ailleurs, comme chacun peut s’attacher à des détails que l’autre n’a pas vus. Ils ont pourtant lu mon livre en classe et leur professeur a guidé leur réflexion… et malgré ce cadre, ils ont chacun développé une interprétation de l’histoire. Un point de vue. Nous avons beaucoup parlé de cela ensemble : du point de vue. À plusieurs reprises, ils m’ont demandé « pourquoi » Martin faisait ceci ou cela, et « comment » étaient les sentiments de Félix. Je leur ai répondu, le plus sincèrement du monde, que je n’en savais pas plus que ce que j’avais écrit. Que je raconte mon histoire à hauteur de mon personnage, que je vois le monde à travers ses yeux. Aussi, je ne parle que de ce qui l’intéresse, lui, en fonction de ses obsessions, quitte à faire abstraction du reste du monde. Je ne crois pas les avoir frustrés ou perdus, en répondant ainsi : j’ai l’impression (et j’espère) que j’ai réussi à leur montrer ce que peut être le point de vue du personnage qui, parfois, se confond avec celui du narrateur ou de l’auteur (Olivier leur avait pourtant bien expliqué la distinction ; et moi, je mélange tout à nouveau). J’étais heureux de voir qu’ils parlaient de Martin et de Félix comme s’ils étaient réels, parce que c’est exactement ce que je fais moi-même. Je les observe et j’apprends à les connaître, mais je ne comprends pas toujours les motivations profondes de leurs actes, ni le détail de leurs sentiments. Ceci nous a donné envie de poursuivre l’échange sur le point de vue. On a pensé à un truc, avec Olivier, à la récré : on allait fait écrire les élèves. Je brûle d’envie de savoir, moi, quels sentiments Martin leur inspirerait s’il existait (s’il faisait partie de leur classe). Il y a un moment triste au début du livre : Martin quitte cette fête affreuse où il se sent si mal à son aise ; il part, puis il revient ; il est persuadé que personne n’a remarqué son absence. Mais cela, c’est son point de vue. « Quel est votre point de vue, à vous, qui êtes l’un des autres invités de la fête ? » je leur demande. « Avez-vous remarqué son absence ? (mais vous ne l’avez pas dit à Martin : pourquoi ?) Avez-vous eu de la peine pour lui ? Vous êtes-vous moqué de lui ? » Peut-être, dans cette fête, un autre personnage est amoureux de Martin et n’ose pas le lui dire ; et Martin ne sait même pas que cette personne existe. Je suis impatient de lire ce qu’ils auront écrit.

Olivier les avait fait plancher sur une autre consigne d’écriture, avant mon arrivée. « Si j’étais écrivain » ou « si j’étais écrivaine, virgule, je, points de suspension ». Trois jeunes filles ont lu leur texte. J’étais épaté. Déjà, parce que c’était très bien écrit. Ensuite, parce qu’elles ont formulé, en un seul paragraphe, mille choses : où elles puiseraient leur désir d’écrire (« l’envie d’exprimer mes émotions »), comment elles organiseraient l’acte décrire (« dans un lieu tranquille, isolé »), l’envie qu’elles auraient de rencontrer leurs lecteurs. Je sais que je suis verni, moi, de rencontrer mes lecteurs : leurs interprétations de l’histoire que j’ai écrite sont autant d’éclairages sur mon travail — comment aurais-je pu savoir, sans cette conversation, qu’autant de lectures différentes de mon livre cohabitaient chez autant de lecteurs ? J’aurais pu croire que le texte était beaucoup plus univoque qu’il ne l’est. Je leur ai même parlé du texte que je suis en train d’écrire en ce moment : leurs réactions sur les quelques mots que j’ai dis à ce propos, eh bien, c’est peut-être bête de le dire, mais ça me fait grandir.

Le moment que je n’osais pas espérer, tant il était beau : le garçon qui, à la fin de la classe, est venu me dire qu’il « ressemblait un peu à Martin » et que c’était pour ça qu’il avait aimé le livre. Qu’a-t-il pu trouver dans Martin pour se reconnaître en lui ? Le sentiment d’être différent ? Un goût de la solitude ? Un certain regard sur le monde ? Merci, mille fois merci à toi, jeune homme, de m’avoir dit ces mots. C’est infiniment précieux.

« Est-ce que Martin est gay ? Est-ce que Martin, c’est vous ? » Ah, oui, évidemment : il y a des petits malins qui savent poser les questions dans le bon ordre. Eh bien, je réponds d’abord à la deuxième question, si vous voulez bien : Martin me ressemble sur pas mal de points… mais pas sur tout. Par exemple, Martin vit dans une petite ville de province et, moi, je n’ai pas grandi en province (est-ce que cela signifie, alors, que les « autres » aspects de la personnalité de Martin sont fidèles à ma vie ?) Mais je ne sais pas, moi, si Martin est gay. Si lui ne le sait pas (et il est très plausible qu’il ne le sache pas), je ne le sais pas non plus. C’est là qu’il me ressemble le plus, Martin (mais je ne suis pas entré dans ce niveau d’intimité avec les élèves : cela je ne le dis que dans cette note, que j’écris après coup) : il observe les autres, il les désire peut-être, mais il n’éprouve pas l’urgence de qualifier par des mots la nature de son élan. Il éprouve des émotions, et c’est déjà beaucoup. Si je m’étais posé la question en des termes si précis, à l’âge qu’ont aujourd’hui les jeunes gens du collège Paul-Valéry, évidemment, j’aurais répondu « oui ». Mais la question, je ne me la posais pas, car la réponse m’importait peu. Il n’y avait aucun enjeu, pour moi, à y répondre. Je n’y ai répondu que lorsque ce désir, qui n’était jusqu’alors qu’un sentiment diffus, a commencé à se diriger vers des personnes précises — « aimer les garçons », je m’en fichais pas mal, mais « aimer ce garçon-là », c’était hyper important d’en avoir conscience, pour voir s’il serait possible que quelque chose advienne entre lui et moi. Voilà, à peu près, où il en est, Martin. Je crois le connaître suffisamment pour répondre à sa place : il n’a pas encore remarqué qu’il aimait Félix. Et puis, juste avant la récré, un autre petit malin a demandé : « Est-ce que Félix existe vraiment ? » et, s’adressant à Oliver : « Est-ce que Félix, c’est vous ? » avec le sourire qui colle bien à la question. Vous imaginez. J’ai rigolé, évidemment. J’ai répondu que je ne connaissais pas encore leur professeur quand nous avions quinze ans (là-dessus, l’élève a dû se demander quel âge nous avons maintenant : peut-être quarante, peut-être vingt ? Nous sommes vieux, c’est entendu ; mais quel âge précisément, ils n’en savent sûrement rien). Et, à part moi, je pense : le garçon dont Félix est (un peu) inspiré, je ne crois même pas qu’il se reconnaîtrait dans l’évocation que je fais de lui, tellement la manière dont je le percevais à l’époque doit être éloignée de l’image qu’il avait de lui-même.

C’était ce matin, c’était à Thiais (Val-de-Marne) et c’était ma première rencontre avec des élèves qui m’avaient lu. C’était beau.

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7 commentaires

  1. Bonjour , Antonin crenn , j’ai été épatée par votre “texte” et je j’ai trouvée que vous aviez pris beaucoup de passion à le rédiger . C’était ma première rencontre avec un écrivain et j’ai été épatée lors de votre venue en classe . J’aurais tout de même voulue poser plus de questions . Je tient à rester anonyme , mais du coup je fait partie des 5emes qui ont fait votre connaissance , et j’en suis très heureuse .😊

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