Prêt à donner un nouveau coup de bistouri

Elle dit : « J’ai pas compris. » Je lui demande si elle a saisi une bribe, au moins, dans mon flot de paroles (je parle beaucoup). Elle me sort une seule phrase, et cette phrase me prouve qu’elle a tout compris. Simplement, elle n’a pas envie de s’y mettre. J’avoue que je n’ai pas été bon aujourd’hui : mes consignes étaient trop vastes, j’ai manqué d’exemples concrets, j’étais excessivement confiant. J’ai foiré ma séance. Mais ils n’ont pas été bons, eux non plus. Ceux qui parlent à tort et à travers. Ceux qui écrivent deux phrases pour se débarrasser du problème. Ceux qui ne font rien du tout. Pendant le déjeuner, je dis à H. que c’est inévitable : « On a des jours sans, ils ne peuvent pas être brillants à chaque fois. Moi non plus, je n’écris pas tous les jours cinq lignes géniales. » Certes. Ça n’empêche pas que j’ai été mauvais et, eux, insupportables. « C’est les vacances à la fin de la semaine, ils sont épuisés », me disent les profs qui sont dans le même état.

Quand quelqu’un enjoint à son camarade d’aller se faire enculer, je sais qu’il ne s’agit pas (pour lui) d’une invitation à prendre du plaisir. On atteint ce degré-là, pendant la séance : la violence verbale. Première fois que ça arrive devant moi. Les semaines précédentes, ils étaient tout neufs au lycée, ils observaient, ils tâtaient les limites. Ils sont désormais chez eux : ils repoussent les limites. Trois ou quatre grandes gueules prennent toute la place et gâchent l’ambiance.

Cachés dans leur ombre, les discrets et les discrètes écrivent en silence. Lorsque je lis leurs textes, chez moi, je suis surpris de découvrir quelques bonnes idées. Je décide de les mettre en valeur. Dans les textes moins intéressants, je pioche les phrases à sauver. Je les assemble avec les autres, histoire de dire que ce n’était pas une séance perdue : il y a de la matière.

Mais cet assemblage, c’est à moi qu’il fait plaisir. Leurs intuitions que je n’aurais jamais eues, leurs idées étranges, leurs bonnes idées d’écriture, leurs maladresses : je les aime, je les publie. Mais ça leur apporte quoi, à eux ? Le soir, je suis perplexe. Et si je me servais d’eux pour mener des expériences ? Et si je les avais fait écrire pour le seul plaisir d’observer leurs réactions (et pour m’en émouvoir) ? Je me vois en docteur Frankenstein, assemblant les morceaux de chair vive prélevés sur des cobayes adolescents : « Intéressant, n’est-ce pas ? »

Comment m’assurer que mon atelier est bel et bien un moment de partage ? Ce matin, il y a quelqu’un qui n’écrit pas, mais qui ne proteste pas non plus. Il est seulement passif. Je me rappelle que J., si réservée à seize ans, m’a dit récemment : « Si on m’avait obligée à participer à ton atelier, j’aurais été incapable d’écrire un truc personnel. » Mais je ne veux faire souffrir personne ! Je m’assois à côté du garçon qui n’écrit pas. Je lui explique de nouveau la règle du jeu : « Tu choisis un point qui t’intéresse dans le texte, puis tu le développes. Si c’est une description, tu peux ajouter des détails ; si c’est un personnage, tu peux le faire parler ; si c’est une anecdote, tu peux amorcer un récit. » Il y a moyen de s’en tirer par la technique, sans rien livrer de son intimité. Je lui propose des astuces, il n’a plus qu’à les répéter. Il dit oui avec les yeux. Mais, dix minutes plus tard, sa page est toujours blanche. Ça me rend triste. Je me revois en docteur Frankenstein, prêt à donner un nouveau coup de bistouri dans le cœur de cet innocent. De quel droit ? Alors je lui dis : « On n’est pas là pour se faire du mal. Tout ce que je veux, c’est que tu écrives quelque chose. N’importe quoi. Même si ça n’a pas de rapport avec le sujet d’aujourd’hui. Si tu n’aimes pas ce qu’on fait ensemble, tu peux me le dire. Ce papier peut servir à ça : à me parler. »

À la fin du cours, F. lui conseille de passer à l’infirmerie si son mal de tête perdure. Ah ! C’était donc ça ! Je comprends mieux. Mais, moi qui ai souvent mal à la tête, je remarque que ça m’arrive surtout quand je suis triste. Lorsque mes idées sont sereines, la matière molle qui les contient ne me fait pas souffrir non plus. Est-ce que je suis le seul à fonctionner ainsi ? Il a écrit sur sa feuille, à mon attention : « Il faut être patient, c’est tout. » Soulagement. Il m’a parlé, enfin. Et il l’a fait en écrivant. Cette séance m’a fatigué. Elle me fait progresser (je l’espère), car j’apprends des trucs sur moi. Sur ma pratique. Sur les gens qui ont passé ce moment avec moi. Mais eux, qu’ont-ils appris ? J’espère seulement n’avoir blessé personne.

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3 commentaires

  1. Bienvenue dans le monde de l’enseignement-transmission! (je n’y suis plus)
    La fraîcheur, la flamme et l’humilité, le talent bien sûr aussi, ça ce sont vos atouts.
    Oui ça prend du temps avant qu’ils n’osent livrer quelque chose qui vienne d’eux. Et les corps des élèves parlent beaucoup aussi… avant d’écrire. Des homards en pleine mue.
    En tout cas c’est sûr qu’on laisse des traces, imperceptiblement, vous l’avez déjà constaté: ça infuse en eux et parfois bien plus tard ils viennent vous témoigner du souvenir que vous leur avez laissé.
    Je crois qu’on se blesse les uns les autres inévitablement, se frotter à l’écriture c’est se frotter à l’Autre. Tant qu’on connaît les règles du jeu, qu’il y a de l’espace pour la liberté aussi, que l’intention est justement perçue et si possible perçue comme valable à leurs yeux, tout est possible. Là se bâtit la confiance réciproque, c’est pas gagné en une fois, on y va plutôt en mode Petit Prince et renard… un Petit Prince bien moins lisse avec la langue bien plus pendue!
    Voilà, j’avais envie de réagir parce que j’aurais bien aimé, moi, qu’au collège un écrivain vienne nous donner de son temps, partager son art, nous fasse écrire autre chose que les sujets bateaux qui étouffaient la sensibilité et ne donnaient d’autre choix que de parfaire son déguisement de caméléon conformiste et bonne élève. Surtout sentir que le désir d’écrire pouvait nous aider à vivre.
    Alors merci pour eux (je prends juste un temps d’avance sur leurs propres remerciements).

  2. Il est très difficile de mesurer ce que l’on sème…ça rend humble. J’ai constaté dans ma “longue carrière!”, que ce qui est important ne se voit pas tout de suite , on doit accepter qu’il ne se passe rien, qui n’est d ailleurs jamais rien…que demain peut être..? ne jamais fermer la porte, c’est ce que tu fais, et surtout, il n’y a rien à prouver, pas d’obligation de résultât, c’est ce qui se passe dans leurs têtes qui est important. Et comme dit F il faut être patient …et y croire!
    des bises Antonin!

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