D’avoir su capter ces moments précieux

Grande fierté, émotion, d’avoir été suivi, accompagné, observé, compris par Mathieu Hornain : son film rend tellement bien hommage au travail fait pendant cette résidence bizarre à Montauban, aux rencontres malgré tout. En particulier : quelle merveille d’avoir su capter ces moments précieux pendant l’atelier d’écriture (la deuxième moitié du film). J’aimerais que vous le voyiez, vous aussi. Il a été montré lors de la clôture de ma résidence, il y a quinze jours : j’en parlais ici.

Puis dire : « Maintenant c’est fini »

Je dis à B., en arrivant : « Enfin ! On ne pourra pas dire que je n’ai pas mis les pieds à la médiathèque pendant ma résidence. » Pourtant, c’est vrai. J’y suis entré une fois, en décembre dernier ; j’y retourne seulement ce soir, pour la clôture. Entre ces deux dates, il s’est passé tout ce que vous savez. Les tuiles qui nous sont tombées dessus, à tous. Et la chance qu’on a eu, quelques uns, de faire quand même des choses. C’est l’objet de cette soirée : partager ce qui s’est passé pendant la résidence, puis dire : « Maintenant c’est fini. » Et boire un coup ensemble, et repartir chacun chez soi.

Le film de Mathieu. Un cadeau. Dès qu’il sera en ligne, je le partagerai ici : je voudrais que tout le monde le voit. Je le découvre, dans sa version finale, sur ce grand écran de cinéma. Je suis très ému. Quand il est terminé, je monte sur la scène, je prends la parole. Je me demande : « Faut-il contenir mon émotion ? » Non, évidemment. Pourquoi le faudrait-il ? Nous sommes là pour ça : « partager ce qui s’est passé », disais-je. Le film de Mathieu rend hommage à ça, tellement bien : ce qui reste d’un atelier d’écriture, ce n’est pas seulement le texte écrit, terminé ; ce sont plutôt les doutes, les étincelles, les égarements et les enthousiasmes. C’est aussi : comment des corps habitent le même espace pendant quelques heures ; comment les regards jettent entre les gens des liens invisibles, mais puissants ; comment les mains touchent les mêmes objets, et décrivent dans l’espace des gestes plus bavards que les mots.

Au micro, j’ai lu une nouvelle extraite de ce recueil : Il manque le corps. J’ai dit au gens : « Ce sont les biographies de personnages rencontrés dans les archives de Montauban. D’eux, il est resté une trace, un document, un récit. Mais il manque le corps. Alors ce recueil, c’est aussi mon journal de résidence, car je ressens cela douloureusement depuis six mois : on est présents sur le web, on se parle dans la vraie vie en gardant nos distances. On communique, certes, mais il manque le corps. »

Les gens avec qui j’ai travaillé au printemps, ils étaient là, ce soir, dans la salle. Après, on a bu un verre, on a parlé. Ils sont venus avec leur corps. C’était beau. Mais, oh, ils n’étaient pas tous là… Je le sais bien… C’est dommage, mais que faire ? Ceux qui n’ont pas pu, ceux qui n’ont pas su être présents ce soir : ils manquent encore.

Les textes du recueil sont sur cette page : Il manque le corps. Vous pouvez les lire sur le site ou les télécharger.

C’est très différent, quand les gens sont là

Nous avions répété l’après-midi, avec Mathieu. Deux fois de suite, j’avais lu mon texte au micro et il avait pianoté sur ses touches lumineuses. Nous étions synchronisés. Prêts. Je me sentais plutôt à l’aise, parce qu’il me donnait confiance et que ma lecture était portée par sa musique. Je pensais : il suffira de refaire la même chose quand les gens seront là.

Mais je me trompais : c’est très différent, quand les gens sont là. Tant que nous étions seuls dans la pièce, je lisais pour lui, il jouait pour moi, et nous nous adressions à un autre absolu, imaginaire. C’étaient des phrases, des sons, jetées au hasard, destinés à qui voudrait bien les entendre. Une bouteille à la mer, comme lorsque j’écris sans savoir qui me lira, ni quand, ni dans quelles dispositions d’esprit il ou elle sera pour recevoir mes mots.

Mais les gens sont arrivés. Ceux que je ne connaissais pas (la grande majorité), ceux que j’avais rencontrés depuis quelques jours (une poignée), et É. qui me connaît bien et dont la présence amicale au premier rang m’a causé un grand plaisir.

Mathieu a commencé. J’ai laissé la musique occuper l’espace entre nous, puis, tout à coup, au moment que nous avions convenu, j’ai pris la parole. J’ai lu mon texte. Et cette fois, je ne l’ai plus lancé au hasard vers un autre absolu : je ne pouvais que m’adresser personnellement aux gens assis face à moi. Debout devant eux, je leur ai raconté mon histoire, les yeux dans les yeux.

Ce que j’ai ressenti, c’était très fort : j’étais tout nu ; j’ai confié mon histoire à des inconnus qui étaient prêts à l’entendre, à l’écouter, à l’accueillir et à la comprendre. C’est une chance, un moment précieux. J’ai vécu, devant ces gens, l’histoire que je leur racontais. J’ai éprouvé devant eux des émotions. À la fin (au bout de quinze, vingt minutes peut-être), j’ai senti ma voix trébucher (je ne sais pas s’ils l’ont perçu), mais c’était inévitable.

Pourquoi est-ce que je fais ça ? Je veux dire : écrire, publier, lire devant tout le monde ? Une façon de dire « Aimez-moi » ? En fait, ça ne m’intéresse pas tellement de répondre à cette question.

Mais j’ai répondu avec plaisir aux questions d’A., qui a mené cet entretien, me permettant de dire des choses qui me tenaient à cœur. Puis on a bu un verre avec les gens, puis j’ai parlé encore un peu, puis on a été dîner, puis je suis rentré chez moi. Il était tard, mais je ne me suis pas couché tout de suite. C’était trop tôt.

Merci à tous ceux, toutes celles qui m’ont fait ce cadeau de leur écoute, et à l’équipe formidable de l’association Confluences pour avoir permis à cette lecture d’exister. Ces photos sont celles de Confluences.