Chaque texte entraîne le suivant. Parce que j’ai écrit ceci, j’ai envie d’écrire cela. Ça ne veut pas dire que je ferai mieux. Ça ne veut même pas dire que le premier était raté. Juste que chacun naît du précédent, comme un approfondissement du même sillon, ou un pas de côté, voire une bifurcation. On avance, quoi. Les étudiants m’ont suivi là-dedans (merci) : trois textes brefs (et un dessin sommaire) le jeudi après-midi, une suite d’exercices bien cadrés, à l’image de la configuration spatiale de l’atelier (une salle de classe dans leur fac) ; puis le lendemain trois ou quatre textes plus libres, singuliers, personnels, au fil de mes intuitions et des leurs, une improvisation adaptée au lieu qui nous accueillait : la bibliothèque sous la voûte du Grenier à sel, des fauteuils dispersés, un tapis où s’assoir aussi, et surtout la table immense où j’avais étalé mes images auxquelles ils ont ajouté les leurs, cinq fois vingt étudiants, cent images additionnées au cent miennes. À la fin, j’étais rincé. J’ai dis ciao, « bon weekend » à Margaux et « à plus tard » à Sophie, je suis allé prendre l’air, j’ai même pris une bière à la terrasse du Florentais, le bar du village, m’assurant que les étudiants n’avaient pas eu la même idée avant de rentrer à Angers, mais, au fond, pourquoi est-ce que ç’aurait gêné ? Au contraire, ç’aurait été rigolo de prolonger la journée ainsi. Mais tant pis. J’ai lu seul. Je n’ai pas revu le serveur du premier soir (le patron peut-être), qui disait que le photographe des cartes postales que je venais de lui acheter, c’était lui. Quatrième soir à la maison Julien-Gracq et c’est le weekend. Est-ce qu’il y a un weekend, ici ? Gracq a fait de sa maison, par son testament, un lieu « de repos et de travail » pour les écrivains. J’ai bien travaillé. Alors repos. Oui, mais il pleut. Alors je reste dedans. Je lis encore. Quasi du travail. Sait-on où ça commence ? Je traîne sur le site des Archives de Paris. Ils viennent de mettre en ligne de nouvelles sources que, par paresse ou par crainte du trop-plein, je n’avais jamais demandé à consulter sur place, sur papier, lors du gros de mes recherches pour Rue des Batailles : les registres militaires de la période concernant Maurice. Ça ne m’aurait pas apporté grand-chose. Pire : ç’aurait pu contredire les intuitions (les inventions) déjà formulées dans l’échafaudage du roman. Une étudiante m’a demandé comment je me débrouillais du risque de trouver l’information qui ficherait tout par terre. J’ai répondu que j’avais de la chance. Alors j’ouvre le document. Forthomme, Maurice, Victor, classe de mobilisation 1884. Né le 29 octobre 1864 à Madrid (Espagne), fils de Jules Napoléon Prosper et d’Elmina Françoise Eudoxie Wilhelmine Joséphine Magny — pas de doute, avec des prénoms pareils : il s’agit bien de mon Maurice, de mon Jules et de mon Elmina. Maurice a vingt ans. Il est employé de bureau. Il habite avec sa mère au 16, passage de Clichy. J’ignorais cette adresse. C’était donc après la rue Blanche (le début d’adolescence) et avant la rue d’Orsel (les années de jeune adulte). L’immeuble existe toujours. Je regarde la façade. Hop, j’ai l’image. Et l’image de Maurice ? Maurice est blond. Yeux châtains. Front haut. Nez moyen. Bouche petite. Menton rond. Visage ovale. Il mesure 1,75 mètre. C’est grand. Pour sa génération, c’est dix de plus que le conscrit moyen (j’ai vérifié). Son grand-père Pierre faisait 1,88 mètre et les chiens ne font pas des chats. Degré d’instruction : 3 (c’est-à-dire qu’il possède une instruction supérieure à la simple maîtrise de la lecture et de l’écriture, mais n’a aucun diplôme). En 1885, il demande un sursis d’un an ; l’année d’après, il se fait dispenser ; en 1888, il est réformé pour une hernie et rayé définitivement, sans avoir jamais servi sous l’uniforme, si je comprends bien. C’est le motif de la dispense qui m’intéresse : « ayant justifié ledit jour de ses droits comme fils unique d’une femme dont le mari a été légalement déclaré absent ». Jules est absent, oui, on le sait depuis le début. Mais c’est la première fois que je lis noir sur blanc : « fils unique ». Ouf ! J’avais raison. Dans Rue des Batailles, je n’ai donné ni frère ni sœur à Maurice. Mon petit Maurice, je le voulais en tête-à-tête avec sa mère, et leur duo parfois accompagné de l’oncle Gustave. Je cherche Gustave, classe 1867, c’est-à-dire qu’il a vingt ans en 1867. Il est mobilisé le 30 juillet 1870 pour se battre contre l’Allemagne. Mais, partir ? Partir ! Et quitter Paris ? Abandonner donc Elmina et le petit Maurice, déjà esseulés, alors que Jules a disparu quelques mois plus tôt ? Gustave est démobilisé au bout d’un mois, début septembre, en tant que « soutien de famille ». Il vient donc habiter avec eux. Je lis ses adresses successives : avant le 54, rue Blanche (que je connaissais déjà), il y a le 7, rue Burq. Un tour dans les archives scolaires : le petit Maurice est inscrit à l’école de garçons du 62, rue Lepic : trois minutes à pied de la rue Burq. Le dossier complet n’est pas numérisé. Plus tard, je sais qu’on l’enverra au lycée de Nancy, puis qu’il reviendra à Paris et subira l’atroce couperet du directeur de l’école de la rue des Martyrs : « Enfant presque idiot, ne sait presque rien. » Allez, puisque je suis lancé : je cherche la génération suivante : les enfants de Maurice. D’abord Marcel, le père du père de ma mère, celui qui passera trois ans dans les tranchées et finira sa vie à l’asile Sainte-Anne. À neuf ans (de 1907 à 1909) on le trouve à l’école du 1, rue Foyatier. « Conduite légère ; caractère nonchalant ; intelligence peu ouverte ; progrès nuls. » Il fait sa rentrée suivante au 63, rue de Clignancourt. Il en sort à douze ans avec cette mention : « Élève très en retard pour son âge ; mauvaise conduite et fréquentation irrégulière ; sait lire, écrire et compter. » Son sort est réglé. Je note que la profession du père, donc de Maurice, est : « homme de peine ». Le petit frère Jean, qui mourra à onze ans, est dans le même registre. À huit ans, on dit de lui : « Caractère difficile ; intelligence peu développée ; ne sait presque rien. » Décidément. La même formule. Et leur sœur Suzanne, dans l’école voisine, celle des filles : « Enfant maladive, et par suite nonchalante. Progrès lents. Absence prolongée. Entérite. Appendicite. Opération. » Tu parles d’une famille. J’ai vérifié : les profs sont capables d’écrire des choses encourageantes aux autres enfants. « Bon élève », par exemple. À la rigueur, « élève moyen ». Et parfois : « Excellent sous tous rapports ». C’est contre les miens qu’ils s’acharnent.

Samedi n’est pas qu’une bouffée d’archives. Je parcours mon roman en quête de chapitres à piocher, à découper, à rassembler pour composer un truc nouveau. Quatre ou cinq pièces prélevées dans les quatre-vingts de mon puzzle et qui, bout à bout, formeraient un ensemble pas trop bancal. Disons : de quoi tenir une demi-heure à voix haute. J’ai prêté mon exemplaire de Rue des Batailles à Solène pour qu’elle voie de quoi il s’agit, parce qu’elle ne me connaît pas, on a monté cette idée au débotté, en quelques heures : le matin Jérémy et Margaux m’ont demandé si j’avais envie d’une lecture musicale, et l’après-midi je rencontrais Solène qui m’accompagnera au violoncelle. On a topé de suite. Maintenant y a plus qu’à.

Dimanche c’est le soleil qui revient. Sur le chemin au long du fleuve, la boue a commencé de sécher. Des enfants m’interpellent, leurs deux têtes dépassant du mur d’un jardin : « Monsieur, vous pouvez nous renvoyer notre balle ? » Je ne vois rien. Je demande où elle est partie. « Dans la Loire. » Une balle de tennis flotte au bord, en effet, séparée de moi par deux mètres de bouillasse. Vous êtes mignons, les gosses, mais je ne m’aventurerai pas dans cette vasière pour votre baballe. Je marche jusqu’à la confluence de l’Évre. Je remonte au village. J’entre dans l’église parce que William m’a écrit : « Tu verras le monument à Bonchamps dont on a vu le plâtre à la galerie David-d’Angers. » Vous avez remarqué le portrait de moi qu’il a ajouté à ma notice Wikipédia ? Nous sortions de ce musée, précisément. Je fais une photo de la main droite levée. Une autre, du bras gauche sur lequel tout le corps repose. Une pause. Regarder longtemps. Dehors il fait presque chaud. De la terrasse, j’envoie une photo à Jean-Eudes. Est-ce qu’il me manque ? Est-ce que quelqu’un me manque ? Pas encore. Je prends plaisir, juste, à me projeter dans ces lieux avec lui. Il aimera venir ici. C’est comme s’il y était déjà.