L’Ardèche, c’est le lieu où les définitions se déplacent, se brouillent, s’effacent, deviennent caduques — ou se précisent. Il s’y passe des choses qui ne peuvent pas être délimitées par le langage ; et ça, d’habitude, ça m’inquiète. J’ai trouvé une formule pour mes dédicaces comme pour officialiser cette impuissance, qui remplace le banal « amicalement » qu’on offre, souvent, à des gens qui ne sont pas nos amis : on ne dit pas « avec mon amitié » mais l’adverbe « amicalement », car c’est la manière ou l’intention qui sont amicales, ni le sentiment ni la relation. Pour ces trois dédicaces-là, j’ai innové, j’ai écrit « en amitié et en famille », ou l’inverse, je ne sais plus. Ça ne veut rien dire. Ça veut dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi. Si les mots sont flous, c’est que la pensée est floue. Ces dédicataires ne sont pas mes amies ; elles ne sont pas ma famille non plus. Si je les désignais comme « la famille de mon ami », j’imposerais un intermédiaire entre elles et moi, alors qu’il existe quelque chose de direct entre nous. Une sympathie, une bienveillance. Nous ne nous sommes pas véritablement choisis (comme des amis se choisissent) et n’avons pas non plus été imposés les uns aux autres (ce qui pourrait être une définition de la famille). Nous avons été présentés et accueillis et tout se passe bien. Voilà. La première fois que je suis allé en Ardèche, si j’en crois mon journal, c’était en 2003. On y est retournés les deux été suivants pour de brèves étapes sur la route d’autres vacances, plus au sud. On passait une nuit ou deux chez M. et U. qui connaissaient ma mère depuis toujours : M. et elle s’étaient rencontrées au lycée ; pour ma mère la vie à la maison était compliquée, elle avait trouvé chez M. non seulement une amie mais aussi une famille, non pas une famille pour elle, mais une famille heureuse qui lui prouvait que c’était possible, car chez M. tout le monde vivait ensemble en harmonie, et puis un jour le modèle s’est effondré, la famille idéale n’existe pas, mais ce journal a pour seule vocation de parler de ma vie, pas de celle des autres, alors je reviens à l’Ardèche car c’est là qu’ils nous ont accueillis trois fois, M. et U., lorsque j’avais quinze et seize et dix-sept ans, comme on se reçoit les uns les autres entre amis, et les enfants des amis — comment appelle-t-on les amis des parents ? Certains enfants des amis de Jean-Eudes m’appellent « tonton ». J’appelais mes tontons par leurs prénoms. Pierre, parfois, appelle ses tantes tatie et d’autre fois par des diminutifs que j’imagine ancrés dans leurs habitudes depuis longtemps. Je les appelle par leurs prénoms, naturellement. Mais j’ai aussi dit, au téléphone, à la bibliothécaire qui m’invitait à parler de mon livre, que j’étais à Lamastre « en famille ». Elle s’inquiétait de mon transport (la gare la plus proche est à une heure de route) et de mon logis : j’ai répondu que je ne venais pas uniquement pour cet événement, que je profitais plutôt de ma présence à Lamastre où je me rends plusieurs fois par an parce que j’y suis « en famille ». L’expression a le mérite de simplifier tout. Au fond, Pierre pourrait être mon frère : c’est une comparaison que font souvent les gens pour exprimer la force d’une amitié. Un frère adopté, alors, venu en Ardèche sans ses parents qui s’excusent d’être absents, ils auraient aimé m’écouter parler de Rue des Batailles et j’aurais aimé, moi aussi, qu’ils soient présents, et que Jean-Eudes soit présent, mais voilà, l’un et les autres avaient des obligations, et nous voici Pierre et moi tout seuls, c’est-à-dire pas esseulés parce que notre duo nous suffit, mais surtout on n’est pas seuls du tout parce qu’on ne vient pas en Ardèche pour être à deux : dès la première fois, il m’a expliqué qu’il n’était pas question de vivre ici en autarcie, car l’Ardèche est le lieu de la famille et nous partageons chaque moment avec les autres membres, les heures passent au rythme des taties, c’est comme ça que les choses se passent, depuis toujours. Alors je suis accueilli par elles à nouveau. Une journée passe. Et le lendemain, c’est moi qui fait entrer Pierre dans une famille, si ça peut s’appeler une famille, car M. et U. ne sont pas mes oncle et tante, ils ne sont pas mes amis non plus, ils sont ceux de ma mère, mais est-il encore possible de considérer son entremise, sa présence encore entre nous, alors qu’elle nous manque depuis plus de huit ans ? — est-ce qu’une absence commune peut mettre les gens en relation aussi solidement qu’une personne aimée et vivante ? Je n’ai pas de nouvelles des sœurs de ma mère. Celle que je n’ai jamais connue et celle que je ne connais plus. Ni elles ni moi ne faisons cette démarche (j’ai d’abord écrit : cet effort). Je ne blâme ni elles ni moi. À la fin de la rencontre à la bibliothèque, le soir, je tiens à dire à M. et U. que je suis ému de les voir ici. Ils l’avaient déjà compris, bien sûr, dès le matin, et sans doute avant, mais il me faut le dire quand même, car le langage me rassure, et que j’ai besoin d’être rassuré après ce qui vient d’arriver. Ils m’ont entendu enfoncer le clou quand j’ai parlé de mon livre, quand j’ai décrit pendant une heure les mécanismes à l’œuvre dans ce petit édifice de mémoire qu’est Rue des Batailles. J’ai parlé des familles qui, parfois, ne sont pas ce qu’on espère d’une famille ; et des amis qu’on choisit et qui nous choisissent, fidèles. Comment ne pas se reconnaître ? À une lectrice qui m’interrogeait sur la profusion de coïncidences dans mon récit (l’irruption de personnages dans des lieux où on ne les attend pas), j’ai répondu que j’avais composé mon livre ainsi parce que la vie était ainsi. « Je suis avec vous ce soir parce que mon ami Pierre, qui a illustré ce livre, a sa famille à Lamastre, mais il se trouve que des amis de ma mère habitent ici aussi, et que ce livre parle d’elle, je ne le fais pas exprès, les choses arrivent et c’est comme ça. » C’est comme ça dans la vie de tout le monde. La seule différence chez moi c’est ma manie de faire du texte avec tout ça. Le matin chez M. et U., nous ne nous disons rien d’important. Ça me trouble beaucoup, car d’habitude c’est avec le langage que je construis les choses. Les retrouvailles auraient pu être l’occasion de prononcer certaines phrases. De dévoiler des pans du passé. Je me doutais sans me l’avouer que ce ne serait pas le cas. Pierre m’accompagne pour cette raison : parce qu’il appartient à mon présent. Alors nous parlons, bien sûr, et nous parlons pendant deux heures. Mais d’autres choses auraient pu être dites, et le moment aurait été le même. L’important c’était tout le reste, autour des mots, et à l’intérieur des mots, la manière de les prononcer. Pour rendre compte de cette scène, il ne faudrait pas écrire un dialogue. La scène pourrait se décrire par le langage tout de même, à condition de n’utiliser aucun des mots qui réduisent les relations à une étiquette (« ne nomme pas, montre ») : il faudrait décrire tous les gestes, tous les silences, les tendresses et les pudeurs, les choses qui se font à plusieurs, qui se partagent. L’important (et tout le monde aurait pu s’y attendre, sauf moi), ce n’était pas ce que nous nous dirions, mais le fait que le moment ait lieu.
