De ce bain-là émerge le meilleur

La discussion arrive tard alors que plusieurs sont déjà couchés — on est combien cette nuit ? la première on était sept, la deuxième six, la troisième cinq, on finira à trois, ainsi chaque jour est une reconfiguration douce — elle arrive donc ainsi, cette conversation que je redoutais un peu, la seule chose qui aurait pu faire tache dans cet épisode de cinq jours que j’abordais au contraire avec une sérénité inédite, moi qui ne suis jamais parti en colo, moi qui me méfie des groupes, qui crains de ne pas y trouver ma place. Oui, voilà, on s’y met, avec les pieds dans le plat et les gros sabots : on parle travail. C’est ennuyeux parce qu’on est en vacances et qu’on est amis et qu’on ne veut pas vexer ceux qu’on aime. Mais j’avais déjà testé mon discours la semaine d’avant en tête-à-tête avec Théo qui a pourtant une relation très élastique au travail, ce grand mot fourre-tout où l’on range aussi bien la contrainte rémunératrice que la joie créative qui ne rapporte pas un radis, mais enfin Théo a des obligations horaires et il sait s’y plier, des réunions, des trucs qu’on lui demande de faire, la vie de bureau en somme, et Mathys aussi s’y soumet tant bien que mal, ça ne s’appelle certes pas une carrière, on se console en parlant de « petit boulot » pour ne pas s’y sentir enfermé pour la vie, mais en attendant ça existe, ça nous emmerde bien, ça empiète sur le temps et l’énergie qu’on voudrait consacrer à l’art à l’amour à l’amitié, ça donne une sorte de sécurité tout de même, c’est le salariat en somme. Ils sont là, tous les deux, avec Baptiste et moi autour de la table sur laquelle je pose le sujet délicat : on travaille ensemble, Baptiste et moi, et parfois l’un travaille plus que l’autre, ou différemment, ou pas à la même heure, ou avec une sérénité que l’autre n’a pas, l’œil sur le calendrier ou batifolant dans l’insouciance. Parce qu’on ne sait jamais quand on est soi-même en vacances ou pas, et encore moins si l’autre l’est aussi, et ce que ça signifie concrètement. Les artistes avec qui on bosse (les auteurs et illustrateur de « Pédale, pédale ! »), selon qu’ils aient un autre travail ou non, utilisent la même formule pour dire une chose ou son contraire. L’un dit « Je suis en vacances du tant au tant » pour signifier qu’il pourra se consacrer à notre projet commun, enfin libéré de ses obligations salariales, tandis que l’autre dit « Je suis en vacances du tant au tant » pour nous avertir qu’il sera injoignable, loin de ses mails, loin de tout projet littéraire, puisque son travail c’est la littérature et qu’il faut bien s’extraire de ce travail-là aussi quelquefois. Alors, Baptiste et moi, est-ce qu’on est censés travailler un peu pendant les cinq jours qu’on passe à Marseille ? La question n’a pas été posée clairement avant ce soir, tard, sur la terrasse, quand il fait enfin frais. On est bien, ici, en amitié, avec un vent doux qui fait oublier la chaleur délirante des pleins après-midis, alors on répond sereinement : on accordera une heure ou deux à ce qui doit absolument être fait maintenant à quatre mains et deux cerveaux, puis on fera le reste chacun de son côté, plus tard. Voilà. C’est tout simple. On adore la fluidité et les choses qui arrivent toutes seules par magie, mais parfois il faut aider la magie, un peu, d’un petit coup de coude qui réveille, d’une goutte d’huile de l’autre coude, et voilà, ça repart et ça glisse tout seul.

« Vous avez un programme ? » demande quelqu’un à la terrasse du bar. C’est l’ami de quelqu’un parmi nous, ou une connaissance plus lointaine de plusieurs d’entre nous, je ne sais plus. Moi, je le connais de nom. C’est un village. Des gens disent : « Tout le monde est à Marseille. » Si je n’étais pas logé chez Baptiste, je n’oserais jamais passer des vacances ici, j’aurais trop peur d’être encore un pédé parisien arty qui vient goûter aux bonnes vibes du nouvel eldorado du cool. Oh, ce n’est pas nous les coupables, pas nous qui embourgeoisons la ville pauvre, puisque nous ne sommes pas bourgeois et, fiscalement parlant, sous le seuil de pauvreté. Mais il y a le capital économique et le capital culturel, je ne vais pas vous faire un dessin, tout le monde le sait, et nous autres intellos précaires sommes les chevaux de Troie de la prédation bourgeoise, moi qui habite l’Est parisien je suis bien placé pour le savoir, et je me sentirais trop mal de me savoir complice du même saccage ici, si bien que l’invitation de Baptiste soulage ma conscience : je viens en paix, je ne vous envahis pas, puisque je suis introduit par l’un des vôtres pour ne rien faire de spécial, ici, sinon me couler dans sa manière de vivre, le suivre dans ses bars, faire les courses dans sa supérette, me baigner dans son eau. Aux gens qui s’enquièrent de notre programme, donc, on répond ça : « Rien du tout. » C’est absolument sincère et véridique. On se lève tard, certains d’entre nous encore plus tard, on bavarde on mange on glande on lit on joue on attend on regarde la ville au-dehors, il y en a qui se font des câlins, d’autres qui siestent seul, et soudain il fait moins chaud alors on prend le bus et on descend dans la mer. Le soir, on boit des coups dehors mais parfois même pas, on rentre à la maison, on félicite Micka qui cuisine trop bien, une fois on l’aide un peu quand même, et peu à peu il est tard, voire très tard, quelqu’un dort déjà, les autres bientôt, le lendemain on recommence. Je lis en deux fois le nouveau livre de Karim Kattan, ébloui à nouveau par sa langue, la puissance de sa tendresse, la magie comme guide et espoir dans un réalisme affreux, et j’en parle à tout le monde. Je lis d’une traite un autre livre très nul que je commente à voix haute, Mathys l’a lu la veille et a déjà tout oublié, Baptiste réclame que je lui déclame les pires phrases pour s’épargner de les lire à son tour, je corne les pages les plus drôles, on n’est plus que nous trois, les autres sont rentrés à Paris ou Toulouse ou éparpillés dans le Var ou la Drôme, les heures filent si vite qu’on n’est même pas allés se baigner, on ne sortira que pour manger une pizza, c’est dingue qu’une journée puisse passer comme ça. Est-ce que ça m’est déjà arrivé de traîner tout l’après-midi quasi à poil avec des copains pas plus habillés que moi ? L’un, ami de plusieurs années, mais l’autre que je n’avais jusqu’ici croisé que de loin, dans le sillage du premier, et nous voici tous les trois à ne rien faire mais en communauté, comme peut-être le font les bandes d’adolescents, je ne sais pas, je n’ai jamais eu de bande, adolescent, ou comme les frères d’une famille nombreuse qui se lèvent à pas d’heure, chacun son tour, déboulent dans la cuisine en caleçon et demandent si quelqu’un a fait du café. C’est ça : cette fraternité-là. Cette nudité-là. Peu importe qu’on ne soit pas physiquement nus, peu importe le short plus ou moins short, c’est la nudité de l’amitié qui me frappe, même avec ceux qui n’étaient pas mes amis mais « les amis de mon ami » : on est entre nous, on se connaît peu mais on sait que ce sera bien, on oublie l’inquiétude des voyages scolaires ou des colonies de vacances, on arrive confiants, on ne sait même pas si on partagera notre lit et avec qui, mais tout nous convient, tout se passera bien, on est en famille mieux qu’une famille puisqu’on s’est choisis, on est en pédalerie. Je savais que j’aimais la pédalerie de rue et la pédalerie de bar, cette merveilleuse fraternité, et voici que je goûte à trente-huit ans à la pédalerie domestique, il n’est jamais tard pour être heureux.

J’ai besoin de décrocher sérieusement du boulot. Oh, je ne suis pas à la mine, hein, je ne fais pas pleurer dans les chaumières. Une semaine de boulot, pour moi, est toujours une semaine à trous : j’ai du temps pour l’amour et l’amitié, ma vie est belle. Mais jamais je ne m’absente totalement du travail plusieurs jours d’affilée. Une heure ici, une heure là. Presque rien. Mais ça mouline en tâche de fond. Ça me fatigue. Plus d’un an que je n’ai pas passé cinq jours consécutifs sans rien faire qui ne ressemble à du travail. Alors, pendant ma semaine avec John, notre semaine rituelle, c’est une vraie déconnexion, la coupure est totale, elle est si radicale que je n’écris même pas « pour moi » parce que même cette écriture libre, spontanée, réclamée par personne, est encore du travail — puisque je suis écrivain. Alors ce blog est en friche et je ne culpabilise même pas. Des choses importantes ont eu lieu et je n’ai rien écrit. Tant pis. À mon retour, j’ai repris le travail, notamment administratif, dont l’une des tâches a consisté à refuser du travail. J’ai décliné une « invitation » avec de bons arguments et une moquerie manifeste, seule alternative que j’ai trouvée à la colère : je ne voulais pas m’énerver contre cette personne qui le méritait sans doute, pourtant, confortablement salariée dans son bureau à heures fixes, me demandant de lui pondre gratuitement des idées pour une prestation que j’allais assurer tout aussi gratuitement : je lui ai fait remarquer qu’elle était rémunérée, elle, ainsi que tous les travailleurs qui assurent le bon fonctionnement de son « tiers lieu », et que, par conséquent, je préférais ne pas, car je garde ma force de travail bénévole pour les contextes où tout le monde l’est aussi. Me voici grillé auprès d’elle. Mais je me prive de quoi ? Aurai-je envie de travailler demain avec ceux qui méprisent mon travail aujourd’hui ? Ça fait drôlement écho au texte que j’ai écrit pour le manifeste de La Variation. L’éditeur me demande gentiment si j’ai réalisé que je risquais de me froisser avec des gens. J’apprécie sa délicatesse. Non seulement j’ai pris en compte ce risque, oui, merci, mais surtout je m’en réjouis : les seules portes qui se ferment quand on ouvre sa gueule, c’est celles des lieux qui ne nous veulent pas du bien. J’ai écrit ça, donc. Et j’ai corrigé à nouveau Aiguillages pour sa sortie à grande échelle en septembre (le tirage du mois de mai était une petite édition limitée). Surtout, j’écris un nouveau livre. Car ce sera un livre, j’en suis certain. Je prends un plaisir dingue. Je l’appelle pour l’instant « le projet Narcisse » et je ne dois pas en dire davantage. Non par crainte qu’on me pique mes idées (il n’y a que moi qui suis capable d’écrire ce qu’il y a dans ma tête), mais par crainte de les user, de les émousser, de tuer mon désir. Je galère depuis trop longtemps, bon élève laborieux, sur le chantier de « L’ami oublié », dont j’ai parlé à la terre entière mille fois, de telle sorte que j’ai l’impression de l’avoir déjà écrit — alors à quoi bon l’écrire pour de vrai ? Surtout qu’il me demande un effort dingue, ce chantier, car chaque détail est documenté par les archives et que, en plus de ça, je me suis imposé une structure hyper contrainte. Tandis que mon « projet Narcisse » est la spontanéité même, la joie à l’état sauvage, une fiction qui fait feu de tout bois, qui se nourrit de mon réel mais pas comme une autofiction, car c’est un conte. L’idée m’est venue une heure après que je suis sorti de chez Tom — Tom rencontré le soir de la Pride — la Pride qui n’a pas eu lieu mais qui s’est prolongée du rituel bain de foule dans le Marais — une immersion dans le bain pédé. De ce bain-là émerge toujours le meilleur. Parfois on embrasse un garçon (je sais qu’il pense à moi de temps, mon joli Tino, puisqu’il me l’a déjà dit, et je vois ses yeux qui brillent quand j’ouvre le message). Parfois on rencontre un artiste dont on aime le travail et on se retrouve, deux jours plus tard, à visiter son atelier. C’est ce qu’il s’est passé cette fois. Et en sortant j’ai commencé à écrire. Le lendemain je savais que c’était un projet de livre. Aussitôt j’ai rangé au grenier les carnets de notes vieux de plusieurs années où je consigne toutes mes idées pour L’ami oublié, et les schémas de structure, et tout ce genre de complications qui m’ont si bien soutenu pendant l’édification de Rue des Batailles. Je n’ai pas envie de rejouer le même cirque. Pas maintenant. J’ai envie d’écrire aujourd’hui le livre dont j’ai eu l’idée le matin-même. Avec cette énergie-là, cette confiance douce qui me fait aller loin, je le sais : le grand bain pédé qui nous soutient mieux encore que l’eau salée, qui nous requinque et nous galvanise : il y aura une sorte de pouvoir magique dans ce livre, ce pouvoir précisément, celui que les pédés finissent par acquérir, tôt ou tard, des mains ou des yeux de leurs frères pédés, par exemple un soir de Pride ou une après-midi à Marseille, vautré en caleçon sur le canapé du salon.

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