Jeudi 9 juin 2005

Vous connaissez le refrain : je suis un nul. Je me connais par cœur, c’est désespérant. J’ai été incapable de quoi que ce soit. Je ne suis même pas capable de lui dire deux mots, quand je suis face à lui ; je ne suis même pas capable de soutenir son regard. Alors comment voulez-vous que je lui dise une chose pareille ?

J’ai décidé de ne pas écrire ça en détail, parce que ce serait franchement déprimant. À la place, je l’ai dessiné, je vais coller ça à côté. Ça dédramatise un peu.

Heureusement que je ne suis pas suicidaire comme Lulu le Canard, parce que sinon, quand je suis dans un état aussi lamentable, je me dis qu’il n’y aurait rien de mieux à faire que d’aller me noyer.

Hier soir, je n’ai pensé qu’à ça. J’ai dû faire l’effort de me vider la tête pour m’endormir. Pas moyen de penser au bac.

Ce matin, j’angoissais à mort. Mais pas pour le bac.

Essayons de penser à autre chose.

C’est très dur.

Pensons au bac.

Ce matin, c’était la philo. Ça va, ça me plaît. Ce n’étaient pas mes thèmes préférés, mais c’était sympa quand même. J’ai traité « L’action politique doit-elle être guidée par la connaissance de l’histoire ? »

Plus tard

Je suis plutôt content : j’ai réussi à me prendre en main. Quand je suis rentré à la maison tout à l’heure, je suis resté prostré une heure au bord du suicide. Puis j’ai dessiné et écrit dans ce journal. Puis j’ai relu des passages de ce journal. Je le fais surtout quand je n’ai pas le moral, et ça me déprime encore plus. J’ai pris le premier volume, celui où je ne savais pas encore que j’étais pédé. Et j’ai cherché quand apparaissait B* pour la première fois. Puis j’ai marqué d’une croix tous les moments où il apparaît. Il y a une nette progression : au début, seulement de rapides mentions, puis je m’épanche de plus en plus. Jusqu’au volume suivant, où je dis que je pense être amoureux de lui. Et alors là, c’est l’invasion : des pages entières sur lui.

J’ai eu envie de les compiler. Au traitement de texte, j’ai tapé ces passages, en ajoutant quelques autres dans lesquels il n’apparaît pas, mais qui sont intéressants quand même. Du genre, les « pourquoi suis-je seul ? » et les « mais pourtant, je ne suis pas pédé ». Si je continue, ça pourrait faire quelque chose de bien. J’aurai peut-être besoin de recul pour raconter « mon histoire » en BD, mais si je me contente d’extraits de mon journal, je peux déjà avoir une chronique au jour le jour de mes relations avec ce garçon. Ensuite, ça deviendra peut-être le support d’un scénario.

Je ne pense plus du tout à lui révéler mes sentiments. Je suis comme ça : je fonctionne par obsessions. Une chose a une importance capitale et occulte tout le reste ; un instant plus tard, elle me paraît si dérisoire !

Je ne veux pas recommencer à me monter un film, comme je l’ai fait pour aujourd’hui. Je crains pourtant de ne pas savoir m’en empêcher, mercredi prochain, c’est-à-dire la prochaine fois qu’on se verra, le jour de l’épreuve d’histoire.

Mais, ce que j’avais décidé, j’y tiens toujours. Pas question de jouer les lâches ! Une fois dans ta vie, ose lui parler en face !

Finalement, c’est confortable, l’amour impossible. Puisque je sais qu’il est impossible, ça me dispense de révéler mes sentiments (ce qui serait le plus difficile) et m’incite à me complaire dans mon malheur (ce que je sais très bien faire).


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no5 (intitulé B*, 8 juin – 1er août 2005), j’ai dix-sept ans.

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