Ça se passe dans une « friche », dit Olivier pendant sa conférence. Olivier est un personnage de fiction qui ressemble à mon ami Olivier : il joue un professeur parachuté dans cet endroit impossible, totalement inadapté, impropre à accueillir sa conférence sur « la rencontre littéraire ». Il s’agit d’une mise en abîme ironique, car des rencontres se produisent, au contraire. Nous rencontrons (enfin) sa mère. Je dis : « Tu existes donc ! depuis le temps que j’entends parler de toi… je finissais par croire qu’il t’avait inventée. » Inventer sa mère, ce serait une belle chose, mais la plupart des gens ont vraiment une mère. Je m’en rends compte ces temps-ci, car c’est une époque de ma vie où je rencontre sans cesse les mères de mes amis. Celle de Pierre. Celle de Baptiste. Combien de mères ? Si elles n’existaient pas, sauraient-ils les inventer ? Avec celle d’Olivier, je parle brièvement de mon père : le lieu nous y invite : notre rencontre se passe dans ce jardin qui n’est pas une friche, mais un oasis, un étrange répit dans la ville, un morceau de culture et d’agriculture ceint de murs de pierres : les fameux murs à pêches de Montreuil. Alors j’explique que mon père a grandi juste à côté, deux cents mètres à vol d’oiseau, on entend bien les oiseaux ici malgré le brouhaha joyeux des festivaliers, il habitait la petite cité de Port-Royal collée au parc Montreau, mes grands-parents y ont vécu jusqu’à la fin. Je dis ça, oui, voilà. Puis le spectacle commence, la mère à ma droite, Jean-Eudes à ma gauche. C’est donc un dimanche avec Jean-Eudes : bien longtemps que ça ne nous est pas arrivés. Vendredi, c’était notre anniversaire, dix-neuf ans que nous nous sommes vus et reconnus : « la rencontre » est le thème de la conférence d’Olivier, ça commence, nous écoutons. Pour une fois que ce n’est pas moi qui tient le micro, ça me repose.

Trois fois cette semaine, le micro. Tu parles d’une semaine ! Parfois il ne se passe rien pendant des mois, on croupit gentiment dans l’anonymat (on écrit, on voit des amis, on travaille un peu, on fait des choses, mais le monde ne le sait pas) et soudain, bim bam boum, tout s’enchaîne. Je vais raconter ça dans l’ordre. Il se trouve que j’appartiens à plusieurs cercles qui se recouvrent partiellement, mais très très partiellement : plusieurs communautés auxquelles j’appartiens à 100 % et qui ne se ressemblent pourtant pas beaucoup. J’explique ça à Pierre mercredi, dans le train pour Nantes. Je l’ai embarqué dans cette aventure dont il ne saisit pas encore les contours, les enjeux, les raisons qui provoquent mon trac, les ressorts qui m’émouvront dans quelques heures. Lui est détendu, enjoué. Il me dit : « J’adore tes amis écrivains. » Il ne réalise pas que ce soir nous ne serons pas « une bande d’amis » ; nous nous connaissons, certes, et nous nous entendons bien, mais nous ne partageons pas l’intimité qui me lie, par exemple, à Baptiste, à Guillaume, à Maël, à ceux qu’il voit graviter dans les soirées informelles, quand on boit des coups après les Mots à la bouche. Ce soir, ça se passe au Lieu unique, la scène nationale de Nantes, à l’invitation de la Maison de la poésie. Une dimension officielle, une ampleur qui dépasse nos joyeux bricolages que j’aime tellement par ailleurs. Parmi les auteurs et artistes invités, il y en a que je connais à peine, voire pas du tout. Magali nous accueille à la gare. Elle dit : « Il paraît qu’on va te revoir souvent dans la région » — allusion à ma résidence à la maison Julien-Gracq l’année prochaine — puis : « Oups, j’espère que tu étais au courant, je n’ai pas gaffé ? » Thierry me dira la même chose. Alain quasiment dans les mêmes termes. Plaisir de me sentir attendu, de savoir qu’on parle de moi, alors qu’on ne me connaît pas intimement. Ici, on me connaît d’abord par ma création littéraire, on m’apprécie pour ce travail-là, et on attend que j’écrive encore, que je continue à creuser mon sillon. Voilà ce qui m’arrive à Nantes ce soir : me sentir accueilli, reconnu, à ma place dans une communauté de goûts, une estime réciproque. Quand j’écris et publie, je me doute (et j’espère) que ces relations existent (entre moi et ceux qui me lisent, entre moi et ceux que je lis), mais souvent elles restent abstraites, potentielles, fantasmées, supposées. La soirée organisée au Lieu unique par Thierry et Magali leur donne corps. Ce soir, le Lieu unique est le lieu où les liens se révèlent. Je remercie Magali maladroitement (difficile de prononcer les bons mots dans le bon ordre, à minuit, quand la fatigue s’abat). On rentre dormir. Puis c’est le petit déjeuner avec Pierre, notre table collée à celle d’Anne et Sophie : scène inédite où des cercles se croisent. Puis c’est Nantes sous la pluie, Pierre ne connaît pas cette ville, je lui répète ce que j’ai écrit cent fois dans ce journal : « À Nantes je viens pour les émotions », les souvenirs qui se superposent, la première fois avec ma mère et Juline, alors je parle de ma mère, et puis la redécouverte avec William, et les escales à chacune de nos retrouvailles (sur la scène du LU j’ai lu le passage de Terminus où il apparaît, afin de relocaliser son apparition, replacer le souvenir dans le lieu même, et parce que le portrait de moi imprimé dans le programme est une photo qu’il a faite à Angers, les bords de Loire toujours). Alors les lieux dans lesquels Pierre s’ancre avec moi, les voici : le passage Pommeraye que je n’avais jamais détaillé avec autant de soin qu’avec lui (désormais il est enregistré dans ma mémoire pour de bon), le musée Dobrée où l’on passe des heures.

Puis il y a eu Villetaneuse : le montage de l’expo qui n’est pas véritablement mon expo, pas dans la même mesure que celle d’octobre avec Pierre (le grand Pierre) et Sido et Marguerite : en octobre nous montrions notre création propre, tandis qu’en juin je montre ce que les gens ont fait en ma compagnie. J’ai organisé l’espace en zones thématiques. Surtout pas en fonction des groupes avec lesquels j’ai travaillé. Au contraire, je veux que l’expo les rassemble. On s’aperçoit ainsi que tout le monde a planché sur les mêmes sujets, en particulier les archives photos de Sophie. Les ados de la médiathèque, les femmes de l’atelier de conversation, les étudiants de la fac, les habituées du pôle seniors, tous et toutes ont écrit dans le même cadre que je proposais. Cette expo est le puzzle final, rassemblant les pièces imaginées par chacun·e séparément. Sur la scène de l’auditorium, les lecteurs et lectrices ne se contentent pas de se succéder : ils et elles s’écoutent mutuellement. Une relation se crée. On ne deviendra pas forcément amis, mais une rencontre a lieu, on se sent liés par quelque chose, une activité commune, une attention réciproque. Voilà dans quoi je me sens bien. Marin et Sophie sont avec moi. Nous nous sommes rencontrés grâce à des projets comme celui-ci. La relation s’est poursuivie. Je me dis : je ne fais pas ça pour rien. Ça m’émeut. Ça fatigue aussi. Je rends le micro. Je quitte la médiathèque. Voilà pour la résidence. Ça se finit comme ça.

Vendredi soir aux Mots à la bouche, c’est nettement plus facile. On est comme à la maison. On est amis. Brochette de pédales : cinq gars le sourire aux lèvres, quatre livres tout chauds sortis de nos mains, prêts à rencontrer leurs lecteurs. Avec Baptiste, on anime la conversation en se passant la balle, hop hop, il paraît que c’est agréable à voir et à écouter, ce n’est pas moi qui le dis, je répète ce que j’ai entendu. Je peux seulement vous dire le plaisir que je prends à ce jeu. À la fin, je dis à Baptiste : « Ça marche bien entre nous. » Et heureusement, parce que c’est pas prêt de se finir. Pour le dire en bref : la soirée était géniale. J’abrège ce récit. Découvrez nos livres. Je n’écris pas davantage ce matin, le temps file. Un jour j’ai dit à Baptiste : « Je vis trop de choses, je n’ai pas le temps de les écrire. » Si vous saviez le retard que j’ai pris dans mon journal privé (celui que vous ne lirez pas), vous seriez horrifiés. Tant pis pour le fignolage, je termine encore ce billet en queue de poisson. Merci d’aimer ce que je fais.
(on peut ré·écouter ici la soirée « Perec 53 » au Lieu unique et re·voir ici la soirée « Pédale, pédale ! » aux Mots à la bouche)
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