Dimanche 23 janvier 2005

Jeudi soir, j’avais décidé qu’il fallait tout raconter à maman. Il ne restait qu’à trouver le moment propice. Tiens : le vendredi soir, Juline rentre tard de la fac. On aura donc un moment tous les deux. Très bien. Alors, je prépare mon petit plan, comme je fais toujours. Je sais que je rentrerai de chez le kiné vers 18 heures ; maman rentre du boulot vers la même heure. J’aurai fait mon travail avant. Ah, zut ! S* sera absente du lycée, elle m’a demandé à passer chez moi le soir pour prendre les devoirs. Je l’appelle, je lui dis qu’elle va devoir se débrouiller, qu’elle ne pourra pas venir. Voilà, c’est bon.

Vendredi soir, donc. Je sais comment je vais faire. J’attends que maman soit bien rentrée, qu’elle soit libre. Je lui dis : « Tu n’as rien à faire de spécial, là ? » Elle me répond : « Non, pourquoi ? » Et je lui dis alors : « Je voudrais te causer de quelque chose. J’ai parlé avec Juline mercredi, et elle m’a rapporté votre discussion. Alors, je voudrais te dire qu’elle a raison… », etc. Tout est bien rôdé, mais j’ai le trac. Normal.

Au moment où je prévois de lui parler, maman dit : « Je vais appeler papy pour lui proposer de venir dimanche. » Ah, zut ! Bon. Je m’arrange quand même : il n’est pas question que je me défile. J’ai donc réussi à parler à maman, et tant pis : elle n’aura pas appelé papy.

Ça m’a fait tout drôle, de parler de ça avec maman, mais ça m’a fait du bien. Ce que je lui ai dit, c’est que j’avais de sérieux doutes, mais que j’avais quand même tendance à penser que je l’étais. Je lui ai même parlé de mon sentiment bizarre envers B* (sans lui dire que c’était lui). Oui, en ce moment, c’est plutôt ça : le doute. Je crois que ce n’est pas une bonne chose de me persuader que je suis homo, comme je l’ai fait. Il est trop tôt pour me prononcer avec certitude. Le danger, ce serait de me mettre une idée en tête et de m’empêcher, à cause de ça, de me rendre compte ensuite que je me suis trompé, ou bien que je suis bi, pourquoi pas. Finalement, ça me plairait d’être bi, ça doit être bien. Ce qui n’est pas facile, c’est de ne pas avoir de statut officiel, mais ce qui est cool, ce sont les possibilités illimitées.

On a causé une bonne heure, puis Juline est rentrée. Ça n’a rien changé à nos relations, bien sûr. Pour ça, j’ai vraiment de la chance d’avoir une mère à l’esprit ouvert. Mais je pense qu’elle a dû beaucoup cogiter !

Elle m’a parlé un peu d’elle, aussi. Qu’elle avait eu ce genre de doutes, à l’adolescence. Mais je trouve que c’est différent : elle s’était déjà intéressée aux garçons avant, même si elle n’avait encore eu personne. Alors que moi, quand je me suis posé la question, je ne m’étais jamais intéressé aux filles.

Voilà, c’est une bonne chose de faite. Je ne sais pas si ça a un rapport, mais, ce weekend, je vais plutôt bien, et j’y ai pensé moins que d’habitude. Ouais. C’est bien.

Samedi matin, je l’ai dit à S*, pour lui expliquer pourquoi elle n’avait pas pu passer chez moi la veille. Mais je n’aime pas beaucoup parler de ça avec elle. Je ne sais pas pourquoi, je ne suis pas à l’aise. Alors, je suis passé dessus rapidement et j’ai changé de sujet.

Et puis : en parler à B*… J’aime qu’il sache ces trucs. J’aime partager avec lui. Mais ce type est d’un bizarre ! Il est incroyable. Un vrai muet. Je n’ai jamais pu le faire parler vraiment ; avec les autres, il est comme ça aussi. En général, il se met dans un groupe et il fait de la figuration. Il ne cause pas. C’est pour ça que c’est gênant de se trouver seul avec lui, surtout quand on n’est pas bavard, comme moi… On dirait que personne ne sait rien de lui. À mon avis, il pense beaucoup. Mais, à quoi ? Personne ne le sait. Je ne sais pas ce qu’il fait de son temps, le weekend par exemple. Mais quel type formidable, quand même ! Il cause peu, mais quand il cause ce n’est pas pour ne rien dire. Il m’a l’air sincère. C’est important. Ses silences m’en disent très long ! Ça me fait cogiter. Je me fais des films. Il me touche. Et puis… Qu’est-ce qu’il est beau. C’est vrai. C’est con à dire, ça fait superficiel, mais c’est tellement vrai… C’est incroyable : je n’ai jamais vu quelqu’un comme lui ! Vous voyez : je suis sacrément atteint… Pauvre de moi.

Quoi d’autre ?

Vendredi est sorti le tome 3 du Retour à la terre de Larcenet et Ferri : Le vaste monde. Je l’ai acheté samedi à l’Univers du livre et l’ai dévoré cet après-midi. C’est extraordinaire, je ne connais rien de plus drôle, je vous assure. Un humour très con, un peu absurde, qui me fait me bidonner à chaque planche. J’ai acheté aussi Un Américain en balade de Craig Thompson : je suis tombé amoureux de cet auteur depuis que j’ai lu Blankets. On était à Saint-Germain tous les trois. Moi, c’était pour les bouquins. Juline pour des fringues (c’est les soldes). Maman m’a traîné dans une boutique : un traquenard. Elle a voulu que je choisisse quelque chose. J’ai horreur de ça, et je n’étais pas venu pour ça. Si j’avais vraiment regardé, je suis sûr que j’aurais trouvé une fringue sympa, mais j’y ai mis toute ma mauvaise volonté. Je n’ai besoin de rien, mes fringues sont très bien. En plus, je suis extrêmement difficile – et ça vaut mieux : comme ça, maman n’ose pas m’acheter des trucs sans moi. Surtout, je trouve ça inutile : c’est tellement cher, les fringues, et je vois des trucs tellement plus interessants à faire avec ce fric ! C’est la société de consommation : on croit qu’il est indispensable de s’acheter régulièrement des fringues, mais, moi, tant que c’est mettable, je mets encore. Le pire, ce sont mes pompes : elles sont impeccables, mais maman veut que j’en choisisse de nouvelles. Bon. J’avoue que je suis de mauvaise foi. Ça ne ferait tout de même pas de mal d’avoir quelques changes.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

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