Cette zone qu’on appelle : la zone grise

Avec ce garçon, j’appelais notre relation « amitié ». J’avais envie de le voir tout le temps. Je voulais tout lui raconter, tout savoir de lui. En plus, je le trouvais beau. Ça ne gâche rien. Mais bon ! Des amis beaux, j’en ai d’autres. Quand j’aime les gens, je les trouve toujours beaux. C’est ainsi. Avec lui, j’étais sûr qu’il n’y avait pas d’ambiguïté. Il y avait peut-être du trouble, mais c’était assumé : rien de louche entre nous. On se disait tout. On se plaisait, d’une certaine manière. Mais on n’avait pas besoin de coucher ensemble pour que notre relation soit complète. Bon, d’accord. Mais… si ça arrivait quand même ? Eh bien, ça n’aurait pas été grave. Mais la question ne se posait pas : ça n’arrivait pas. Tout était clair. J’ai cru que tout était clair.

Je n’aime pas l’ambiguïté louche, celle qu’on entretient pour pimenter une relation. Ça ne m’excite pas du tout. Le doute, par contre, ça peut être joli. Ça peut être tendre. La complexité : c’est parfois très beau. Je suis capable de désirer quelqu’un, sans avoir l’intention d’être son amant. Je n’en suis pas frustré pour autant. Si la relation est belle sans ça : gardons-la ainsi. L’important, c’est de se faire du bien. Oui, mais… le risque, ça peut être joli aussi, n’est-ce pas ? Le risque c’est, par exemple, lorsqu’on crée les conditions pour qu’autre chose advienne : un désir qui restait suspendu. Et si on s’embrasse ? Et si on fait l’amour ? Eh bien, on verra. Si on ne fait de mal à personne…

Ma relation avec ce garçon est terminée depuis longtemps. Je n’ai aucune nouvelle de lui, et je n’en souhaite aucune. Souvent, j’ai repensé aux premiers temps de cette histoire : ceux où « tout était clair ». En vérité, ce n’était pas clair du tout. J’étais déjà manipulé. Je ne dis pas qu’il était un monstre : je préfère mille fois être dans ma tête que dans la sienne, où ç’avait l’air d’être un chaos bien sombre. Il se faisait du mal. Mais il me faisait du mal aussi, et il le savait. J’ai accepté son emprise, parce qu’il faut être deux pour que ce genre d’histoire fonctionne. J’avais besoin de me sentir important auprès de quelqu’un : il l’a senti. Il s’est engouffré dans la brèche. On s’est bien trouvés, en quelque sorte. Je n’ai pas dit non. Quand je repense aux trucs qui se sont passés avec lui, maintenant, je suis sûr qu’ils appartiennent à cette zone qu’on appelle : la zone grise. Ce n’était donc pas clair du tout.

Je n’avais pas besoin de l’embrasser. Parfois, j’en avais envie, mais il y a des tas de gens qu’on voudrait embrasser, et on n’est pas malheureux de s’en empêcher. Lui, deux fois, il m’a embrassé. C’était très tard, après qu’on avait beaucoup bu. L’alcool aidait : le lendemain, il mettait ça sur le compte d’un « dérapage », pour ne pas assumer son désir pour moi. Moi, je lui répondais que j’avais aimé ça (c’était vrai). Je ne voyais pas pourquoi le nier. C’est agréable d’embrasser un garçon qu’on aime : un ami qu’on trouve beau. Ça ne veut pas dire qu’on doit recommencer. Ça a eu lieu deux fois. Pour moi, c’était très clair : c’était bon, mais ça pouvait s’arrêter.

Pour lui, ça voulait dire : « Il a aimé ça, donc il me désire. » Un verrou avait sauté. À partir de ce moment, il était admis que « j’avais envie de ça ». Avant ces baisers (et après aussi), j’ai dormi avec lui, comme il m’arrivait parfois de dormir avec d’autres copains, après des soirées. On ne se touchait pas. Ce n’était pas une invitation sexuelle : c’était juste une façon de rester plus tard avec l’autre, et de se retrouver au matin. Mais pour lui, c’était différent, car il avait décidé que j’étais « disponible ». Puisque je lui avais déclaré deux fois que j’avais aimé l’embrasser, la voie était libre : il n’avait plus besoin de demander l’autorisation.

Ça s’est passé comme ça. C’était une soirée chez une amie à lui. Tout le monde avait beaucoup bu. J’ai même fumé un truc, alors que ça ne m’arrivait jamais. Je n’allais pas bien dans ma tête, à cette époque. J’ai bu au-delà du raisonnable. J’ai été malade. J’ai vomi. La honte. Chez une fille que je connaissais à peine. Elle a été adorable, elle s’est occupée de moi. Elle m’a couché dans son lit. La soirée s’est prolongée dans le salon, pendant que je grelottais et transpirais, tout habillé, dans ses draps. Je me suis endormi. Je me suis éveillé lorsque ce garçon, mon ami, est venu se coucher avec moi dans le lit de cette fille (qui nous laissait donc sa chambre). J’étais vaseux. J’ai eu l’impression qu’il était attentionné, gentil avec moi. Ça m’a fait plaisir. Il m’a retiré mon pantalon, et c’était une bonne idée, car j’étais plus à l’aise ainsi pour dormir. Les vrais amis font ça.

Plus tard, je me suis éveillé à nouveau, parce qu’il s’agitait dans le lit. Je n’avais plus mon pantalon : ça, c’était normal. Mais il avait aussi baissé mon caleçon : et ça, ce n’était pas normal. J’étais malade. Je crois que je me suis blotti contre lui, comme par réflexe : pour chercher du réconfort. Il a baissé son caleçon aussi. Il me touchait, il guidait ma main pour que je le touche aussi. Je n’ai pas dit non, je n’ai pas dit oui. Dans mon état, je n’étais capable de rien du tout. Si ça se trouve, si j’avais été lucide, j’aurais aimé ça : j’aurais même été entreprenant, qui sait ? Mais là, je ne comprenais rien. Il a fait tout ce qu’il voulait. Par chance, il était trop éméché pour espérer faire beaucoup. Je n’ai pas été violé. En pleine possession de ses moyens, l’aurait-il fait ? Je ne crois pas, car, lorsqu’il était sobre, il refusait de manifester son désir pour moi. Il fallait qu’il soit ivre mort pour passer à l’acte. C’est-à-dire : pour profiter de moi, qui étais dans un état pire que le sien. Et puis : il avait peur des maladies. Ça, il en parlait souvent. Alors il abusé de moi de la façon la plus safe possible. Il s’est mis au-dessus de moi, ses genoux de part et d’autre, et il a voulu que je m’occupe de lui, mais je n’ai pas pu. Alors je suis resté immobile, à le regarder par en-dessous, s’affairer tout seul. Je me demandais combien de temps ça allait durer. Il m’a éclaboussé. Il ne m’a même pas essuyé, ni rhabillé. Il s’est couché à côté de moi et m’a tourné le dos. J’ai rabaissé mon t-shirt sur mon ventre poisseux, j’ai remonté mon caleçon. Je me suis rendormi comme si je dormais déjà, comme si ça n’avait été qu’un rêve dérangeant provoqué par l’alcool. Mais, au matin, mon t-shirt était collé à ma peau : c’était donc arrivé pour de vrai. Au petit déjeuner, devant sa copine qui nous faisait un café : il n’a pas dit un mot. On s’est séparés dans la rue. Il m’a fait la gueule plusieurs jours. J’ai voulu en parler avec lui, mais il l’a refusé violemment. Je relativisais l’affaire. Je lui disais « Ce n’est pas grave », pour le rassurer. Parce que je voulais continuer de voir mon ami. J’ai cherché à le rassurer, oui. Le rassurer ! Non pas sur la gravité de son acte (car je n’avais pas compris que c’était grave), mais sur mon propre désir. Lui dire, en quelque sorte : « Je ne le ferai plus ». Car c’est moi qui avais cherché ça, évidemment. Et il me le reprochait. J’étais le coupable. Je l’avais provoqué. Alors que j’étais malade, cette nuit-là ! quasi inconscient.

Je lis des témoignages glaçants sur Twitter, ce matin. Ça tourne dans ma tête. Il ne m’est pas arrivé de choses aussi monstrueuses que celles que je lis. Mais tout de même : je ressasse cette scène, que je n’ai pas souvent racontée, et je sais qu’elle a un rapport avec ces autres histoires. À cause d’une sorte de honte : moi qui parle facilement de ma sexualité quand elle est joyeuse, à mes amis, je n’ai pas parlé de cet épisode. À cause de son impunité, aussi : ça s’est passé simplement, comme si de rien n’était. Ça n’avait pas l’air grave. Mais si j’y pense encore, c’est la preuve que ce n’était pas anodin. Alors voilà, je raconte ça maintenant. Je n’attends rien de spécial. Je vais bien. Je partage ça parce que, parfois, ça m’intéresse de lire les histoires des autres. Et si ce récit est un peu long, c’est parce qu’il fallait que j’explique le contexte. Sinon, on ne peut pas comprendre pourquoi cet événement, si moche quand je le regarde à distance, m’a paru banal sur le moment. C’était pourtant une agression. Mais c’était inscrit dans une relation complexe. Toutes les histoires sont complexes.

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2 commentaires

  1. Bienheureux que cette agression n’ait pas laissé de traces…..c’est bien d’une agression dont tu parles. Cet ami assume t il aujourd’hui sa part d’homosexualité ?!?…apparament, elle n’avait pas à l’époque trouvé sa place à côté de son hétérosexualité. Ou alors, c’est juste toi, toi, ton charme et ton intelligence, qui ont provoqué ce passage à l’acte chez ton ami. Il le refusait car son hétérosexualité “socialement plus acceptable” l’en empêchait. …..Oui, je crois qu’on peut aimer une personne du même sexe sans pour autant être homosexuel…..c’est de l’amour, point. Le charme, la beauté, l’aura, l’intelligence peuvent provoquer de telles situations.

  2. Je suis tout à fait d’accord avec toi : on peut éprouver des sentiments ou des désirs, sans avoir besoin de les nommer et se conformer à une catégorie… sans définir une « identité »… Mais dans la relation que je rapporte ici, la question ne se posait pas comme ça, car cet ami assumait son homosexualité autant que moi. Ce qu’il n’assumait pas (à mon avis) c’était son désir pour certains garçons en particulier… dont je faisais partie, sans doute ! Son problème, c’était dans le rapport à l’autre : une peur de s’exposer, de se livrer. Et la volonté de tout contrôler. C’était un sacré bazar dans sa tête, il me semble, et cette violence se répercutait sur les autres, et faisait parfois des dégâts…

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