C’est un coquillage pour vous monsieur

« C’est la première fois que vous venez ici ? Pourtant, votre nom, c’est breton.
— Oui, mais ça vient du Léon.
— C’est vrai que c’est pas pareil. »

Le velux de la chambre ouvre sur un toit d’ardoises couvert de lichen : une forêt jaune microscopique, qui porterait son ombre sur la ville si celle-ci était à l’échelle de ma carte, la bleue, la topographique pour la randonnée. Il n’y a pas un nuage. Pas de famille goéland à observer, non plus, mais quelques pigeons — et je pense à la pigeonne qui a pondu son œuf devant moi, il y a quelques jours sur notre fenêtre, en me regardant de côté avec son œil gauche.

« Je suis marié avec une institutrice : si elle voyait comment vous tenez votre stylo, elle vous dirait quelque chose ! »

Je remplis le chèque avec la main tournée bizarrement comme si j’étais gaucher, sauf que j’écris de la main droite. Ça faisait longtemps qu’on ne me l’avait pas fait remarquer. Ça ne m’empêche pas d’écrire tous les jours, et plus que la plupart des gens, hein. J’aime que le gars soit observateur. Je souris. Et J.-E. sourit aussi : que faire d’autre ? On est tellement contents d’arriver sous ce ciel bleu, et l’appartement est chouette. Les vacances qui continuent, quoi. À Paris, on a passé nos soirées avec des gens aimés qu’on n’avait pas vus depuis longtemps. Ici, on a envie d’autre chose, de chemins un peu sauvages, d’air et de paysages. Dehors, ça couine de la cornemuse ou du biniou, je n’y connais rien. C’est cliché, mais bon, après tout.

Je me dessape tout de suite. Je veux dire : je garde le short, mais je retire le t-shirt. C’est trop bon. Je dis à J.-E. : « On se pose cinq minutes ? » et il se déshabille aussi. On fera gaffe, c’est juste quelques minutes pour se faire du bien, on veut pas cramer. Il dit : « On est blancs » — et c’est le moment où l’on voit arriver une famille avec qui on n’aura pas idée de se comparer, parce qu’ils sont noirs. Il y a deux filles, un garçon et un papa. Les enfants sont excités et maladroits à la fois, et le père rigole, il dit : « C’est la première fois qu’ils voient la mer, ils sont nés dans le béton ! » La plus petite (son maillot est rose foncé, de la couleur qu’aura notre peau si on ne se rhabille pas bientôt) est enchantée : elle a trouvé un coquillage. Merveilleux ! Je présage qu’elle en trouvera d’autre. Ce n’est pas ça qui manque. Mais le premier, ça compte. Elle vient voir J.-E. : « C’est un coquillage pour vous monsieur. » Et elle poursuit sa quête. « Deux coquillages ! Trois ! Et là aussi. Quatre ! » Elle m’en offre deux : « Et ça c’est pour toi. » Elle nous tutoie, désormais : les grandes émotions nous rapprochent. Elle en offre aussi à la dame d’à côté, qui surjoue le ravissement. Le père, il rigole. On a l’impression qu’il ne fait que ça. Il dit au garçon de quitter son short : il ne va pas se baigner avec, quand même. Il faut tout leur expliquer, c’est la première fois, mais ils apprennent vite. Voilà : ils vont à l’eau.

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