Ça pourrait durer « presque » toujours

C’est le village d’après ou le village d’entre-deux, le village jusqu’où l’on ne va pas, quand on fait la promenade rituelle à Montal (on pousse jusqu’à Saint-Jean-Lespinasse pour voir l’autre côté du château en descendant, mais le bourg d’après on n’y entre pas), ou bien c’est le village qu’on traverse quand on fait la promenade plus longue, c’est le village du milieu, celui qui n’est pas le but du parcours quand on veut rallier Autoire et Loubressac, les deux villages de carte postale (et pourtant, ce village est beau aussi, on se le dit à chaque fois, et lundi dernier nous avons aimé le dire encore : j’avais repéré un Peanuts dans la boîte à livres près de l’église, à l’aller, et je l’ai laissé pour ne pas m’alourdir pendant la marche, au retour il était encore à sa place et je l’ai emporté), c’est le bourg qu’on ne traverse pas quand on va à la grotte de Presque, creusée dans le causse, là-haut, loin des maisons. Alors, quand J.-M. et A. nous ont parlé des vendredis d’été, sur la place du village, et qu’ils nous ont dit de réserver notre soirée, on n’a pas hésité.

On boit du vin de Glanes et de Cahors, et des bières de Montcuq. Quand les assiettes arrivent sur la table, A. approche le fromage vers moi pour s’assurer que je mange à mon goût. Je n’ai pas le souvenir, pourtant, d’avoir dit devant elle que je ne mangeais pas de charcuterie. Quand je suis invité, je contourne le sujet : l’an dernier, avec la viande, j’avais passé mon tour, mais nous étions si nombreux à table que j’ai cru rester inaperçu. Je ne voulais pas paraître snob. Je savais que ne me jugerait pas, mais je craignais qu’on imagine que c’était moi qui jugeais. C’était tout le contraire : nous étions accueillis tels que nous étions, dans cette famille déjà grande, capable de s’élargir encore et d’accueillir les petits nouveaux que nous sommes. Je demande aux enfants leurs prénoms : ils étaient tellement nombreux la dernière fois, je n’ai pas su qui était le frère, la sœur, le cousin ou la cousine de quels autres. Je parle à M. de son cousin R., notre chouchou qui a un an de plus que lui, et qui nous parle de ses vacances à Presque avec des étoiles dans les yeux. Je crois que ça fait plaisir à M. de le savoir. Je me souviens de la cabane formidable qu’il a sur le causse, et il nous raconte comment il la perfectionne ces jours-ci : avec un autre cousin de son âge, ils creusent une piscine. Ça leur a pris une semaine de faire le trou, à cause des cailloux, et maintenant ils tapissent le fond de ciment : M. a vu un tuto sur YouTube, il faut mélanger de l’eau avec de la paille et de la terre. Après ça, ils rentrent à la maison dans un état, mais contents. Je me dis que ça plairait à R. aussi. La dernière fois qu’on était avec lui au bois de Vincennes, on a joué aux boules et je n’étais pas si mauvais. L’été dernier à Presque, J.-E. avait brillé à la pétanque, on n’en revenait pas, alors il frime à nouveau devant R.-X. qui fait le malin aussi, qui promet à J.-E. de lui faire conduire son tracteur. Il nous raconte comment une chèvre inconnue a déboulé sur son terrain, sortie de nulle part. Il s’est dit : « Je suis capable d’attraper une chèvre, quand même » (et il faut voir le gaillard : j’aurais parié n’importe quoi qu’elle ne lui échapperait pas), mais la bête est partie comme une flèche, elle a sauté, elle s’est retrouvée coincée sur un à-pic inaccessible. Je regarde la vidéo du sauvetage avec C. sur son téléphone, les pompiers, tout ça. Les gamins contents. Les gamins dont on ne sait jamais où ils sont : ils cavalent sur le pré derrière ; ils vont de table en table parce qu’ils reconnaissent des copains. La petite I. s’est blessée, elle porte un gros pansement sur le doigt. Ça ne l’empêche pas de jouer, elle se plaint vaguement d’une autre petite fille qui ne veut pas d’elle dans sa cabane (encore une cabane), puis elles deviennent inséparables quand même. Je regarde les mains de chacun, de chacune. Pas de pansement, mais une griffure d’Arthur sur la main de B., mais des marques anciennes sur les mains de tout le monde. Plus ou moins. Moi, plutôt moins. Et J.-E. qui aime dire qu’il a des mains de paysan ou de charpentier, et que c’est la preuve de ses origines lotoises (et c’est vrai que ses doigts sont larges deux fois comme les miens), on voit qu’il n’a jamais travaillé dehors. On prend un coup de soleil à la première promenade, on fatigue dès qu’il faut bricoler un peu. Les mains de J.-M., elles n’ont pas passé leur vie dans un bureau comme les nôtres. Et R.-X. qui nous parle d’une machine qu’il a inventée, il n’a pas pu s’en empêcher, parce qu’il ne sait pas « rester sans rien faire ». On se sent un peu bêtes avec notre admiration, on ne l’exprime pas trop, on profite de la fête. Je me sens bien, sur cette place à Saint-Médard-de-Presque. Le soir tombe, puis la nuit. Quelqu’un a demandé s’il y avait du monde à Saint-Céré : j’ai répondu que les terrasses du Maury et des Voyageurs étaient toujours bondées, cette semaine, et que c’était chouette de voir la ville si vivante. Alors que Saint-Médard, je ne le connaissais que désert : l’autre jour en allant à Autoire, on n’a croisé personne dans le bourg ; et au retour, deux messieurs, l’un assis sur un muret, l’autre arrêtant son véhicule pour faire la causette (je ne me risque pas à nommer ledit véhicule, c’était agricole, mais c’était quoi ?) Le village est méconnaissable ce soir, transfiguré. Déjà, parce qu’il fait nuit (les lampions dans les platanes plus que centenaires, les hauts murs de maisons encore plus vieilles que les arbres). Surtout, parce que la gaieté est palpable — pas seulement la musique, mais les gens, leur plaisir d’être là. On demande souvent : « Où est J.-E. ? » et quelqu’un répond : « Au bar. » Il s’absente pour chercher une bière et revient une demi-heure plus tard, en nous racontant qu’il est tombé sur untel, que celui-ci lui a raconté cela. « Mais tu le connaissais ? » Pas du tout, ils viennent de se rencontrer. J’aime quand il est aussi joyeux, J.-E., quand il est bavard, et je dis aux autres : « Il est toujours comme ça en soirée. » Il y a une semaine, il quittait pour de bon son travail devenu toxique, dans un état d’épuisement qui me faisait un peu peur. Et là, il est comme un poisson dans l’eau, il est dans son pays, il parle à n’importe qui. Ça pourrait durer longtemps ainsi. Ça pourrait durer presque toujours. On ne sait pas quelle heure il est. Peu à peu, les gens se dispersent. Les amis vont se coucher : J.-M. se lève tôt pour le marché demain matin, tout le monde a quelque chose à faire. Nous, on prendra le train pour Paris.

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