C’est un jour que j’aime, que j’attends, que je me débrouille pour ne pas rater, que je note des mois en avance, où je n’aurais pas idée de partir en vacances, d’accepter une invitation. Il fait beaucoup trop chaud, mais on y va. La question ne se pose pas. Il paraît qu’on est un demi-million. Je le crois. J’y crois fort : à l’union des joies, des corps dirigés vers un même but, à la solidarité qui rend heureux, aux idéaux qui rendent les gens beaux. À un moment de l’après-midi, sur la place de la Bastille, en quête d’une fontaine, l’un d’entre nous (peut-être moi) dit : « Il y a un paquet de beaux mecs, bien sûr, et même ceux qui ne sont pas si beaux ont de bonnes têtes. » Aucun ne me déplaît. Tous me semblent sympathiques. Beaucoup m’attirent. Alors que la foule normalement me rebute. Dans cette foule-ci, je m’immerge, je navigue, je suis comme un poisson dans la rivière chaude de nos corps chauds. Ils sont moites, je ne m’écarte pas des voisins suants comme je le ferais dans une rame de métro. Ici la proximité est consentie et désirée. Je porte mon seul débardeur. Je n’enfile ma chemise par-dessus que par crainte du coup de soleil, un instant, et à nouveau je la retire : la surface de ma peau nue est supérieure à celle que mes vêtements cachent, je suis en short et mes bras sont nus, mes épaules sont nues, jamais je ne sors en ville dans cette tenue, c’est la première fois. Voilà ce que la fierté fait au corps. Voilà pourquoi, chaque année à la même date, j’ai envie et besoin de la Pride : je ne me cache pas, je ne m’exhibe pas, seulement je suis là, je suis comme je suis, heureux et libre. C’est cette naïveté que j’aime incarner, ce jour-là. Naïveté revendiquée, joie organisée et cultivée : une utopie donc. Encore. Le soir, lorsque le quartier est à nous, ô ce Marais qui nous revient une fois par an comme une terre conquise, cette nuit attendue avec ferveur où les touristes sont couchés, où les boutiques de luxe sont fermées, où nous les hommes qui aimons les hommes occupons le terrain — et quelques femmes aussi, des femmes que nous remarquions moins les années précédentes — l’occupation de l’espace public est toujours une manie masculine, les bars les plus bruyants sont masculins — nous sommes présents par milliers dans la rue, il faut naviguer avec précaution, se faufiler entre les corps, oh oui, comme j’aime cette foule, je ne le redirai jamais assez — ce soir, disais-je, non seulement je me trouve plus nu qu’habillé, mais j’utilise ce corps si peu couvert d’une manière rare, je le fais bouger comme jamais. Je me trémousse, je sautille, je remue la tête. À ma manière, ça s’appelle : « danser ». Je me fous de savoir si c’est agréable à regarder, si j’ai l’air cool, si j’ai l’air raide. Je suis bien. C’est l’effet que cette nuit me fait, chaque année. Je suis sûr de l’avoir déjà écrit. Tant pis si je me répète. Il faut se répéter encore. Il y a des gens qui voudraient que cette fête n’existe pas. Il y a des gens qui voudraient que nous n’existions pas. Mais nous sommes là et nous sommes nombreux. Nous sommes là et nous voulons être heureux.

Le lendemain dimanche, le Marais à nouveau, mais le Marais qu’on n’aime plus : les badauds friqués, sacs en carton chargés de fringues à bout de bras. Les cafés trop chers. À l’une de ces terrasses malgré tout nous nous installons après le cinéma (le Luminor menacé de fermeture par la spéculation immobilière) et nous parlons du film. Ça s’appelle Fragments d’un parcours amoureux et le mot qui manque dans le titre et qui saute aux yeux c’est bien sûr : « discours ». Ce discours amoureux qui cultive l’amour. On aime parce qu’on décide d’aimer, et parler d’amour rend amoureux, j’en suis convaincu. À un moment du film, l’un·e des amant·es de Chloé Barreau dit : « Plus on aime, plus on aime. » C’est l’histoire d’une femme qui demande à douze personnes qu’elle a aimées, et qui l’ont aimée, de parler d’elle. On accuse toute entreprise autobiographique de confisquer la parole de l’autre. Ici, elle propose à chacun·e de se raconter à sa manière. Nous sommes tous le personnage principal de notre propre histoire. Mais c’est elle qui tire les ficelles (qui a l’idée de solliciter leurs confidences) et qui monte le film : parole recueillie et appropriée à nouveau. Je ne le lui reproche pas. Au contraire. Le dispositif est transparent. Les participant·es savent à quoi s’attendre avec elle, qui documentait leur relation en temps réel par la photo, la vidéo, par les lettres écrites et conservées. Douze témoins et acteur·rices d’un parcours amoureux. Douze personnes ! Mais qui donc a aimé douze personnes ? Je ne compterais pas, dans un tel projet, les amants de passage — une occasion sexuelle sans lendemain — ou les crushs suivis d’aucune conséquence. Qui est donc cette femme qui s’est investie émotionnellement dans douze relations signifiantes, singulières, intenses ? Avec douze amant·es capables de dire : Cette relation a contribué à me faire grandir, vieillir, à faire ce que je suis devenu·e ? Le temps, l’énergie consacrée à aimer. Vivre ces amours-là, c’est l’œuvre d’une vie. L’œuvre de ma semaine a consisté à accueillir Pierre à la gare d’Austerlitz, le retour de Pierre à Paris, la reprise de nos doux rituels, puis d’accueillir John à la sortie du taxi, à la porte de son hôtel, John qui n’est pas venu à Paris depuis des années, il fallait à la fois retricoter notre intimité en tête-à-tête (celle que nous avons explorée et approfondie ces derniers étés en voyage, loin de chez moi et de chez lui) et lui montrer ma vie telle qu’elle est — tout ça en trois jours. Alors, lui présenter l’ami Pierre, et la scène a lieu dans la chambre, où mieux que dans la chambre ? Alors, dîner avec Jean-Eudes qu’il ne connaît pas si bien. Et le lendemain, c’est au tour de mon petit Pierre : lui si timide quelquefois, il nous rejoint au Louvre, c’est-à-dire dans son élément naturel, et il y rencontre John, et il est bavard, il n’arrête pas, il est enjoué et curieux, habité par ce qu’il dit. Il est là. John voit le meilleur de lui. Je veux qu’il voie pourquoi j’aime ce petit homme-là. Et Juline ? Il ne connaît pas Juline. Je dis souvent, pourtant : « John et moi, c’est un lien de famille, une famille choisie. » Drôle de famille qui n’aurait jamais rencontré ma sœur. Alors la scène a lieu, encore une scène : sous les tilleuls du Palais-Royal, à l’ombre de la canicule. Je fais des photos pendant qu’ils se parlent. J’ai décidé ceci lorsque j’ai repris mon appareil argentique : je ne l’utiliserai que pour des portraits, il faut qu’on sente sur chaque image qu’elle n’aurait pas pu être faite par quelqu’un d’autre que moi, il faut documenter l’intimité partagée avec ceux que j’aime. Et le soir, l’orage éclate enfin alors que nous sommes à la terrasse de Funda : la fraîcheur arrive avec le fracas d’une catastrophe. Douceur de ce moment. Des rires. Ce soir John connaît Pierre et Pierre, Baptiste, Théo, une tablée typique de la vie qu’on aime, mes amis et moi.

Alors le dimanche après la Pride, on parle du film en terrasse, on marche sans but, on parle, on parle toujours. C’est un dimanche avec Jean-Eudes. Il me parle d’hier : la présence de mon petit Pierre parmi nous. « Nous » : le groupe d’amis : le grand Pierre, Maël et Fred. Les gestes tendres du petit Pierre. Ma main qu’il saisit pour me tirer à lui, vite, m’emmener quelque part, ses enthousiasmes enfantins. Sa main dans mes cheveux mouillés, copieusement arrosés par ses soins, l’eau qui ruisselle dans mon dos, ses caresses sur ma nuque. Il dit que je ronronne comme un chat. Délicieux frissons sous le cagnard. Jean-Eudes dit : « C’est bizarre. » Pas désagréable, mais bizarre. Je réfléchis à ce qu’il dit. Ça me ferait quoi, à moi, d’assister à la même scène en miroir ? Je suis sûr que ça me plairait. Je m’en persuade. Le discours accompagne le sentiment. Mieux : il contribue à le créer. Je crois à ça. Je me dirais : « C’est joli » — la tendresse est toujours jolie. Je me réjouirais. Je ne réfléchirais pas. Nous n’agissons pas — il n’agit plus — de moins en moins — en fonction de « ce qu’il faudrait », mais de « ce qui nous fait du bien ». On tâtonne. Le cadre théorique (le concept de couple tel qu’il existait dans l’absolu) s’efface de plus en plus. Notre amour est de plus en plus empirique. À la terrasse de ce café, il me dit : « Bien que je ne sois pas du tout manuel, je me considère comme un artisan. » Je confirme qu’il n’est pas doué en bricolage. Mais entre nous, c’est un lent bricolage de dix-neuf ans. Alors il me dit à nouveau, à propos de la veille : « C’est bizarre. » Je lui donne raison. Mais je nuance : « Ce qui est bizarre, à mon avis, ce n’est pas Pierre et moi, c’est toi et moi. » Que j’aime un autre garçon qui m’aime, quoi de plus normal ? Qui dirait non à un nouvel amour ? Qui n’aime pas être désiré ? C’est facile à comprendre. Mais que j’aie envie de rentrer avec toi, le soir, voilà qui est bizarre. Que nous ayons envie d’être tous les deux ensemble ce dimanche, alors que quelqu’un d’autre m’attend, alors que quelqu’un d’autre t’attend, c’est très bizarre. Qu’on ait le même désir toi et moi, de passer vingt-quatre heures d’affilée sans se séparer une minute, sans parler à personne d’autre que toi à moi, moi à toi, de marcher dans Paris sans autre raison que de parler et parler encore, qu’on n’aille même pas se poser un instant dans la pièce de l’appartement où l’autre n’est pas, qu’on ait ce désir et ce besoin permanent d’intimité, alors que nos amis sont nombreux, alors qu’un d’autre te réclame et qu’un autre me réclame (j’insiste), alors que nous nous sommes organisés pour n’avoir aucun intérêt matériel en commun, l’appartement est à toi et ma chambre m’appartient, rien d’autre ne nous lie que le sentiment, c’est l’histoire que nous avons choisi de nous raconter, et que nous nous racontons encore.