Je dis oui à tout

On sort du hangar et on se dit : Au moins il fait frais. Pourtant il fait plus de trente dehors, à l’ombre, dit la météo. Alors dedans, combien ? Mesurer le contraste. Et on passe deux jours là-dedans à tenir le stand de « Pédale, pédale ! ». Bien sûr j’ai chaud, mais le reste prend le dessus. Le reste : le plaisir. Même un peu d’ennui, mais ça passe bien. Le matin il y a moins de visites et c’est normal, c’est le weekend, les gens dorment, je ferais la même chose si je ne m’étais pas engagé auprès de Baptiste et Théo pour tenir la table avec eux. On vend les livres que je fais avec l’un, étalés en couleurs sur la nappe noire, et les cartes postales de l’autre, ça se complète. On attend. On parle en petit comité, un duo puis un duo puis un duo, moi avec Théo, moi avec Baptiste, moi et le voisin ou la voisine, parce qu’au fond c’est les duos que je préfère, ç’a toujours été le cas. La foule m’enchante mais je ne sais pas m’y comporter, ça me fait juste plaisir de la voir, d’en faire partie : réaliser que nous sommes nombreux à partager des idées et des goûts que nous savons minoritaires — je ne parle presque pas de nos orientations sexuelles, car il est prouvé chaque jour qu’on peut être gay et de droite et chiant comme la pluie, je parle aussi et surtout de nos modes de vie, mille fois plus divers à l’intérieur de notre petite communauté qu’à l’extérieur d’icelle, dans le monde des gens normaux qui ne comprennent rien à ce qu’on fait — soit parce qu’ils refusent de comprendre, soit parce qu’ils sont persuadés qu’ils doivent chercher à comprendre, et je ne sais pas laquelle des deux positions est la plus bête : si vous ne comprenez pas, contentez-vous d’accepter, d’accueillir, de vivre les choses comme elles existent, cessez de vous étonner. Or donc nous passons deux jours à Montreuil dans ce hangar qui n’est pas celui où Méliès tourna ses films, mais le hangar d’après, au même endroit, où des gens de gauche se réunissent depuis quelques décennies déjà, et la minorité pas si petite qui se rassemble au SLAP ce weekend est l’intersection de trois ensembles : on voit ici les gens qu’on est susceptibles de voir à la Pride et aux autres manifs et aux Mots à la bouche. Je connais les endroits où on parle de livres, où on les vend, les salons et festivals, les soirées en librairie, et on ne va pas se mentir : parfois on s’ennuie. C’est comme s’il fallait ces trois conditions cumulatives pour se sentir vraiment chez soi : pédé + littéraire + de gauche. En fait, il y a surtout des filles et des personnes trans ici : les pédés sont en minorité. On trouve des mecs gays partout en ville, tellement plus visibles que les lesbiennes, mais quand il faut être politiques heureusement qu’il y a des meufs. On se dit ça entre nous. Notre cœur de cible pour « Pédale, pédale ! » c’est quand même les pédales, alors je tente : « On fera une réduction pour les hommes. » C’est pas woke mais c’est marrant. Au final on vend bien. On accueille la bande et on l’élargit : les amis de l’un ou de l’autre ou les amis des amis du troisième. Je rencontre un gars qui était au lycée avec Guillaume il y a vingt-cinq ans à Saint-Étienne. Bonne nouvelle rétroactive : dans ce lycée il existait au moins deux pédés de gauche curieux de littérature. Et dans le mien ? On ne le saura jamais. Je reconnais Geoffrey qui ne m’avait pas dit qu’il viendrait ; quand on s’est connus, il faisait chaud aussi parce qu’on était au bar ; on n’agit pas pareil en plein jour, ni lui ni moi, le soleil rend timide. Et accable un peu. À moins que d’autres mécanismes souterrains soient à l’œuvre. Le soir on prend un verre avec Jean-Eudes et Fred et Julien et Baptiste et Théo et Christophe qui dit : « Je remarque que les seuls qui n’ont pas fait de psychanalyse autour de la table sont ceux qui ne sont pas écrivains » — il oublie qu’il est écrivain, lui. J’explique des trucs sur Montreuil et quelqu’un me demande si je suis d’ici, alors je réponds : « J’ai des origines montreuilloises » et c’est la première fois que je prononce ces mots bizarres, comme s’il fallait tirer une quelconque légitimité de mon ascendance pour me sentir autorisé à guider les autres. Absurde. Quelques jours plus tôt, lors de mon atelier sur la rue Vilin à la bibliothèque de la rue des Couronnes, je demandais à chaque participant·e depuis combien de temps il ou elle habitait le quartier — la question était volontairement floue, car quelqu’un qui vivait d’abord de l’autre côté du boulevard pourrait considérer qu’il a changé de quartier, tandis qu’un autre penserait le contraire. Un homme a répondu : « J’y suis depuis mille huit cent et quelques. » Ce genre de réponse, j’espère ne jamais la formuler. Promettez-moi de me l’interdire. Il peut dire : « J’y vis depuis toujours », oui, mais pas davantage, pardon, car lui et ses ancêtres ce n’est pas une personne unique. Quant à « être du quartier », on répond positivement à la définition à partir du moment où on le décide : c’est purement performatif. Baptiste arrivé à Paris il y a deux ans est absolument parisien, et il l’a été dès le premier jour : il a embrassé le pack complet, contradictions incluses. Je le lui rappelle à chaque fois qu’il retourne à Marseille et râle sur les Parisiens. C’est lui même qui a écrit ces phrases l’année dernière : « Vous pensez que les marseillais détestent les parisiens mais vous n’avez rien compris. […] En fait, je crois qu’on s’en fout un peu, des parisiens. Les marseillais détestent les bourges venus d’ailleurs venus ici imposer leurs vies et leurs prix. C’est tout. » Je suis sûr que les Montreuillois pourraient dire la même chose. Mais je ne parlerai pas à leur place.

Il faisait donc quarante degrés dans ce hangar, supposons, et j’y ai passé deux jours. Ça doit être ça qui m’a tapé sur le système le lendemain. Pierre me dit : « J’ai déjà eu une insolation à retardement. » Si bien que les heures passées à Romainville dans le jardin de Ludo ne sont pas responsables : on était à l’ombre du grand sapin, à l’ombre de l’immeuble de briques où il vit, à l’ombre des monstres cogedim poussés là en même temps que le métro. Bien bien à l’ombre, quoi. Alors qui aurait pu prévoir que je finirais la cervelle lourde qui tape dans le front, à rendre tout mon déjeuner, à grelotter sur le lit après une douche froide ? Ils ont dit à la radio : « La journée de mai la plus chaude jamais enregistrée. » On se vanterait presque du record. N’empêche qu’en rentrant à Paris, à peine sortis du métro, on a bien senti les trois degrés de plus nous sauter à la gueule : s’il fait plus chaud dans le 11ᵉ qu’à Romainville, à latitude et longitude et altitude pourtant si voisines, c’est la preuve que la densité humaine nous fait bouillir. Je hais plus que jamais les SUV, les boutiques climatisées et les poubelles qui débordent d’emballages de trucs inutiles livrés depuis les antipodes, mais qui achète donc ces merdes ?

Encore : je n’écris pas assez. Censé ne faire que ça, pourtant — « bon qu’à ça » ? Je cherche du boulot pour l’année prochaine. Aucun revenu programmé au-delà de juin. Pas de panique. J’ai des réserves. Jusqu’ici ça marche. J’écris à des gens pour leur rappeler que j’existe et que je travaille bien. On verra si ça mord. Le mois de juin va passer à une allure. Le marché de la poésie mercredi et jeudi. La fin de semaine à Limoges pour le festival, je vais découvrir un monde, rien à voir avec les raouts de la petite édition, ça m’amuse, un écosystème nouveau, ce sera sociologique comme tout. Le vendredi 12, Dijon pour la rencontre animée par Sonia. Et puis Lamastre où j’ai dit à la bibliothécaire que je serais « en famille ». On finit à Levallois le dernier dimanche, j’ai refusé d’y être le samedi aussi parce que c’est la Pride et je me vois mal passer cette journée ailleurs qu’avec les miens. Sinon, je dis oui à tout. Invitez-moi s’il vous plaît.

Parfois on ne se comprend plus. Je ne suis plus certain du sens des mots, comment tu reçois les miens et si je saisis les tiens comme il faudrait. Les phrases s’enchaînent en mode automatique : de loin, ç’a la forme d’un raisonnement logique, ça tient la route, ça mène quelque part, on va s’en sortir ; mais ça tourne à vide, ça revient au point de départ, ou bien ça bifurque et ça part en roue libre, vers là où la rationalité n’a plus rien à faire. Or, moi, le langage est mon langage. Je crois toujours qu’on peut formuler et comprendre, avec le langage articulé, ce qui nous échappe en dehors de lui. Le langage lève les ambiguïtés du corps, les sous-entendus, les fantasmes nés du silence. Il met les choses au clair. Mais quand nous sommes tous les deux, toi et moi, souvent c’est l’inverse. Mes discours trop parfaits deviennent des circonvolutions qui enrobent toute chose et nous séparent ; tes phrases à toi, que tu répètes à raison parce que tu dois les répéter, encore, encore, finissent par me blesser, et je me ferme. Soudain je te dis : « On arrête cette conversation. » Tu es d’accord. Mais si on ne parle pas, on fait quoi ? Je suis dans l’impasse. Alors je dis : « Maintenant, trouve quelque chose qui nous fera plaisir. » Et tu t’illumines. Tu me demandes l’heure. Quasi midi. Tu dis : « Alors c’est la bonne heure. » Et tu baisses le store à fond, la chambre dans le noir, le Velux juste entrouvert sur le premier cran, le petit filet d’aération. Je pense à la formule incantatoire du Secret de la Licorne : « Trois licornes de conserve voguant au soleil de midi parleront. » Le soleil vient de passer au-dessus de l’immeuble du côté de l’avenue. Il entre chez nous par la fente étroite. L’alignement est parfait. « Car c’est de la lumière que viendra la lumière. » Tu me dis : « Regarde. » Le plafond. Le paysage. La façade entière projetée là, en miroir. Alors je m’allonge aussi, sur toi, et on regarde. On regarde le plafond comme un spectacle. Camera obscura. La chambre devenue sténopé. On espère qu’un voisin ouvrira une fenêtre : que quelque chose bouge dans notre image. On attend. Rien ne bouge. Nous non plus.

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