Vendredi 30 avril 2004

Je vais passer pour un fan de Georges Perec, si je continue comme ça. J’ai beaucoup parlé de lui dans ces dernières pages. J’ai appris qu’il avait écrit un palindrome de mille deux cents mots ! Ça ne m’étonne pas : il n’y a que lui pour faire une chose pareille. J’ai cherché sur Internet pour le lire, et j’ai trouvé. C’est excellent, j’adore. « Trace l’inégal palindrome. Neige. Bagatelle, dira Hercule, etc. » À l’envers, ça fait : « Haridelle, ta gabegie ne mord ni la plage, ni l’écart. »

J’ai fini les cours à 14 heures. Je n’allais pas très bien, je déprimais, parce que je venais de discuter avec S* du sujet de discorde par excellence : elle est de droite et je ne comprends pas sa manière bornée de voir les choses. Ce n’est pas de sa faute, elle n’est pas du même milieu, mais quand même. Là, elle m’expliquait que l’État ne devrait pas verser d’allocations aux chômeurs (ou, du moins, pas autant) parce qu’ils en profitent, ne cherchent pas de boulot et sont payés à ne rien foutre. Bien sûr, je ne suis pas d’accord. En fait, c’est moi qui a commencé à parler de ça, à cause du cours de SES où on a vu que ces cons de Ricardo et Adam Smith étaient contre l’intervention de l’État dans l’économie. Bon, à la limite. Mais, implicitement, ils traitent les pauvres de fainéants. Quand on me lance sur le sujet, c’est la révolte qui me fait parler. Quand je vois ces petits bourges et fils-à-papa qui se feront payer les meilleures études, seront aidés pour monter leur boîte ou je ne sais quoi, ça me révolte. Je sais que moi, je ne pourrai jamais entrer dans une école privée, tout simplement. Donc, si je veux arriver au même niveau qu’eux, je dois avoir le double de mérite, en plus d’un gros paquet de chance. Et S* de me répondre que, si les chômeurs ne retrouvent pas d’emploi, c’est parce qu’ils n’ont pas de diplôme, certes… et donc, ils n’avaient qu’à mieux travailler à l’école ! Argh ! Ça me tue, d’entendre des choses pareilles. Et le pire, c’est que je ne peux même pas répondre que « ma mère n’a pas beaucoup d’argent parce qu’elle n’a pas fait d’études, parce que sa mère à elle avait encore moins d’argent », car on sombrerait dans le misérabilisme. Or, ce n’est pas parce que je suis moins riche que je veux passer, pour autant, pour le pauvre orphelin dans la misère. J’évite de la ramener. N’empêche, ça me révolte. À une autre époque, j’aurais été révolutionnaire. À notre époque, je ne suis qu’impuissant. Ça me tue de voir l’action du gouvernement actuel, qui supprime des allocations aux chômeurs, supprime le RMI pour le transformer par une sorte de travail au rabais, qui crée des CDD de plusieurs années pour inciter les entreprises à embaucher tout le monde de façon encore plus précaire.

Autre sujet. Mardi, j’ai pas mal discuté avec Benoît. Je suis content, depuis le temps. Il m’a dit que ça lui avait fait plaisir de me parler. Tant mieux, car je m’inquiétais. Je me disais que, si on ne se voyait plus, c’était peut-être qu’il n’en avait plus envie. Il semble que non. Remarquez, moi non plus, je ne faisais pas d’efforts pour le voir, alors que j’aurais aimé ça. C’était probablement pareil pour lui.

Tout à l’heure, je voulais lire un bouquin, j’ai pris Oscar et la dame rose d’Éric-Emmanuel Schmitt. J’ai trouvé ça fort. J’étais tout ému. C’est triste, mais c’est dit avec des mots naïfs, parce que c’est censé être écrit par un enfant.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no1 (« Journal, 14 août 2003 – 15 juillet 2004 »), j’ai quinze et seize ans.

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