C’était le 4-Juillet à Cloverdale

Cette fusée gonflable qui atterrit pile sur le toit du poulailler. La pagaïe qui se répand dans le poulailler. Les canards qui paniquent aussi. Les pintades qu’on appelle, en anglais, poules de Guinée. Les cochons d’Inde qu’on appelle aussi cochons de Guinée (mais il n’y en a pas, de cochon d’Inde, chez R. et O.) Cette famille qui débarque. Le père qui s’excuse pour la fusée gonflable. Le petit garçon qui a quatre ans aujourd’hui (« He turns four on the Fourth »), jour de la Fête nationale. Les deux petites filles qui sont manifestement jumelles et qu’on a fringuées à l’identique. Nous qui prenons le petit déjeuner dehors, avec cette vue de fou sur la vallée. Les chats qui sont censés ne pas aimer l’eau, n’est-ce pas ? Slate qui est un chat et qui aime bien ça, lui (à moins que ce ne soit pas par goût de l’eau qu’il est entré dans la douche pendant que j’y étais ? – mais alors ?) Les chats qui ne m’ont causé aucune allergie, contre toute attente. S. qui nous conduit à Yorty Creek avant que la chaleur soit insupportable. O. qui nous guide parce qu’il connaît la route, et C. à l’arrière avec moi. Toutes ces familles (combien ? je ne le sais pas, mais c’est énorme) qui ont monté leur barnum sur la plage et qui font griller leurs saucisses. Ce petit coin à l’écart qu’on appelle, oui, qu’on appelle the perfect spot. L’eau qui est tiède, mais quand je dis le mot « tiède » ça n’a pas l’air agréable, parce que « tiède » me fait penser à « fade » – or, cette eau est tiède et délicieuse, absolument délicieuse, je vous assure. Moi qui me trempe là-dedans, qui remonte me sécher en plein cagnard, puis qui me trempe à nouveau. Ce livre que je lis : City of Glass de Paul Auster, qu’on m’a recommandé plusieurs fois (et je comprends pourquoi maintenant que je le lis : à cause de ces parcours dans la ville, à cause du plan, à cause de l’identité ambiguë du personnage, à cause de ses manies). Ce personnage qui arpente sa ville sans fin et sans intention définie et qui, alors qu’il doit désormais la parcourir à la suite de quelqu’un d’autre, dessine l’itinéraire de cette personne sur la carte. Cette carte que j’observe à mesure qu’on me conduit ici et là, pour savoir où je suis. Healdsburg, que j’ai visité hier. Le lac, ce matin. Le coup de soleil que je ne prends pas, contre toute attente. Zadie qui est arrivée entre-temps, depuis San Francisco. Zadie qui a trop chaud, ici, elle n’a pas l’habitude. J. et J. qui l’accompagnent, évidemment. Le maïs juste bouilli, pas grillé, comme on l’aime dans l’Ohio. Les épis rognés par nous qu’on jette ensuite aux poules : la joie suscitée par ce geste dans la communauté à plumes.

Les pizzas qui cuisent au feu de bois, dans ce four que R. a fabriqué lui-même. Les poules, les canards et les pintades qui poussent des cris chelous, il faut bien le dire. Zadie qui aimerait bien avoir de la pizza, mais qui aimerait sûrement encore mieux choper un de ces volatiles. Le vin qu’on boit frais et qui ne vient pas d’ici, alors que la vallée est connue pour ses vignobles. Le vin qu’on a ouvert hier soir, « pour voir » : une canette métallique unidose (la contenance d’un verre, en gros) assortie d’une paille en plastique (ça ressemble à une blague ou à un cauchemar, mais c’est vrai, c’est l’Amérique). Ce vin pétillant qui s’appelait Sofia, comme Sofia Coppola, parce qu’il est produit par la famille. La famille Coppola qui a son domaine à côté d’ici. Ici – cet ici qui s’éloigne déjà, parce que je dis « au revoir » à S., et « au revoir et merci » (oui, merci) à R. et à O., merci pour tout. C. à qui je ne dis rien, parce qu’elle dort. J. et J. qui me ramènent à San Francisco. Zadie qui est chez elle, sur le siège arrière, mais qui accepte de me faire de la place (on s’entend bien, Zadie et moi). Le soleil qui décline et la lumière sublime qui lèche le paysage : les ombres qui s’allongent sur les collines sèches, dorées. La brume qui nous engloutit tout à coup alors qu’on approche de la Baie. La brume qui envahit tout notre champ de vision. La brume qui ne permet même pas de voir les haubans rouges du Golden Gate Bridge alors que nous roulons précisément dessus, traversant le détroit. La brume qui emplit tout l’espace disponible, s’insinuant entre les arbres, bouchant chaque ouverture sur l’océan. Les dix degrés qu’on a perdus, au moins. Le sentiment de « rentrer à la maison ». Zadie qui panique, ce soir, en entendant le bruit des feux d’artifice : son petit corps qui tremble, sa langue qui goutte sur le tapis. Sa peur qu’elle n’exprime pas du tout comme le faisaient les volailles, ce matin, quand le missile en plastoc leur est tombé dessus. Son ouïe qui est sûrement bien différente de la mienne : que perçoivent-elles au juste, ses oreilles de chienne, des bruits du dehors ? Ces bruits qui s’espacent, peu à peu, à mesure que les festivités s’effilochent dans la brume. Le 4-Juillet qui s’achève. La nuit qui est là, dense, mêlée aux millions de particules d’eau suspendues dans l’air. Moi qui note tout ça en vrac avant d’aller au lit.

Tequila (et ses croquettes)

Elle me dit que le bus arrive à moins cinq. Le chien aboie. Elle lui dit que ce n’est pas la peine d’aboyer, parce que je suis sympa. Il aboie quand même. Elle me dit : il voudrait que tu le caresses. En vrai, elle parle anglais, donc elle ne me tutoie pas, mais je crois que si, elle me tutoie quand même. Je le comprends comme ça. Mais il aboie, le chien, il continue, il est excité comme tout. Elle me dit : il ne mord pas. Je lui caresse la tête et il cesse d’aboyer. Ah, oui. Elle a donc raison. Elle lui dit : le bus arrive bientôt. Lui dire ça, au chien, ça suppose qu’il est impatient de prendre le bus. Elle soulève un coin de la couverture : en dessous, il y a ce truc rond en plastique avec les croquettes dedans. Il fourre sa truffe dedans, le chien, direct. Je dis : il sait où elles sont cachées. Elle dit : il a renversé les autres par terre. Je regarde par terre : il y a des croquettes partout. Il aboie à nouveau. Elle m’explique quelque chose de compliqué, genre : il n’a pas aboyé depuis quinze jours (pourquoi n’aurait-il pas aboyé depuis quinze jours ?), elle sort de l’hôpital (c’est peut-être pour ça qu’il n’a pas aboyé : ils sont restés séparés quinze jours ?). Il s’appelle Tequila, mais il n’est pas mexicain. Elle s’appelle Margarita, mais elle n’est pas mexicaine non plus. Là, je crois avoir compris un truc, mais si c’est vraiment ça que j’ai compris, oh, alors c’est bizarre comme histoire. Elle aurait dit quelque chose comme : son père (sa mère) ne parlant pas espagnol, bossant dans un bar, préparant des cocktails, des Margarita ? La Margarita est un cocktail. Elle porterait le nom d’un cocktail. Oh. À base de Tequila. Et Tequila, c’est le nom du chien. Je ne suis pas sûr d’avoir compris ça. Elle dit : le bus passe à moins cinq. Tequila s’empiffre de croquettes. La langue de Tequila est rose. Son collier aussi. Sa couverture aussi. Tous les vêtements de Margarita aussi. Margarita porte un serre-tête surmonté d’oreilles de chat en peluche. Elle fume un cigarillo. Elle dit : le bus passe à moins cinq. Je prends une photo de Tequila en douce, pendant que j’ai mon téléphone en main : je regarde si j’ai reçu un message de R.

Elle dit : le bus arrive. Je dis : je n’attends pas le bus, en fait, j’attends un ami qui vient me chercher pour aller à Cloverdale. J’attends R. qui est un peu en retard. C’est pas grave. Elle dit : ravie de te connaître. Elle demande au chauffeur du bus de baisser la rampe, pour y faire rouler le charriot sur lequel trône Tequila. Le bus part. R. arrive, je monte dans sa voiture. J’ai quitté San Francisco en bateau, j’ai traversé la baie vers le nord. J’ai pris un bus, puis un train, et j’ai causé avec Margarita au terminus de ce train. Je passe trois jours à Cloverdale, comté de Sonoma, Californie.