Le consigner pour archive

Ça commence comme un scénario de film français, ou peut-être comme le début d’un roman qui paraîtrait à la rentrée littéraire (je lis assez peu de romans qui paraissent à la rentrée littéraire) : deux hommes prennent le train pour rejoindre la même femme — elle est la sœur de l’un et l’amoureuse de l’autre — sur une île bretonne. Juline a décidé de mettre fin à ses cinq semaines de marche solitaire sur le sentier côtier par cette invitation / exhortation : « Ceux qui m’aiment viendront me chercher. » Plutôt que de bêtement rentrer de vacances, elle crée un événement romanesque le jour de ses quarante ans. Suivant la feuille de route, je trouve Pascal à la gare Montparnasse. Nous tombons l’un sur l’autre sans utiliser nos téléphones, simplement en montant le même escalier, par coïncidence, deux parmi la foule qui peuple la gare ce samedi matin. Et nous voici attablés au Prêt-à-Manger du premier étage, à siroter un café, juste nous deux. Il a dû penser la même chose que moi ces derniers jours : ç’allait être notre premier tête-à-tête au bout de… combien d’années que Juline nous a présentés, et qu’on se voit régulièrement, toujours avec elle ? Quelques heures passent. Puis une correspondance à Guingamp. Et soudain, Juline et son grand sac à dos. Cette histoire de quarante ans est-elle le prétexte pour décréter un moment joyeux ? Ou une épreuve, un cap à franchir, qui nécessite vraiment d’être accompagnée ? On repousse de plus en plus loin la limite de la jeunesse. Ça fait déjà longtemps que je ne trouve plus que « quarante ans » soit vieux. Mais les autres, autour ? Les gens normaux ? Ceux qui construisent une famille et une carrière ? Peut-être qu’ils estiment qu’on doit être arrivé·e quelque part, à quarante ans, qu’on doit avoir coché déjà pas mal de cases sur la liste. Peut-être qu’ils jugent que nous sommes en retard sur le planning, voire : totalement à côté de la plaque. Je fréquente le moins possible de gens comme ça. Et, au pire, quand j’en rencontre malgré moi, je bénéficie de la double excuse d’être pédé et artiste : ils ne peuvent pas se comparer à moi puisqu’on ne joue pas dans la même catégorie. Ils m’adressent un sourire condescendant, ils trouvent que c’est formidable d’être aussi libre, avec le ton mielleux qu’on réserve aux enfants turbulents et un peu idiots, puis ils retournent dans leur prison coquette. À trente ans, j’avais déjà bifurqué, alors le dépassement de ce soi-disant cap de dizaine ne m’a pas perturbé. Et j’aime trop la vie que j’ai maintenant pour imaginer que j’aie pu redouter de vieillir. Mais mon souvenir s’est peut-être déformé. J’aurais dû noter mon sentiment intact. Le consigner pour archive.

Pierre vient d’arriver à la chambre. On va tenter une nouvelle séance de côte-à-côtisme : il a apporté son ouvrage, j’écris ce billet pendant qu’il recoud la poche de son gilet en écoutant Le lac des cygnes. Ce matin, j’ai corrigé le texte de mon intervention de jeudi à l’Ircam. Et j’ai appelé l’organisatrice d’un programme d’ateliers d’écriture qui m’a contacté hier. Je me sens incapable de dire non à une proposition de travail, surtout si elle est intéressante, bien payée et recommandée par un camarade de confiance (merci Fabien). Je me suis quand même posé la question. Peur de m’éparpiller. Le temps que je passerai là-bas (ce n’est pas à Paris), je ne le passerai pas à écrire mon livre pour les cheminots ni celui pour Thierry et la Ligue — et pour ce dernier, j’irai bientôt à Fontenay-le-Comte (retourner dans les lieux connus, mais pour d’autres raisons). Et puis Carpentras en novembre. Et Lille juste avant, pour le colloque avec Valère. C’est trop drôle d’aller à l’université pour parler de mon travail le moins institutionnel : les « Histoires pédées » et « Pédale, pédale ! » La première fois que je suis allé à l’Université, déjà, c’était une communication sur la « marge » littéraire, à propos de mon blog. Le web et les fanzines sont les deux manières que je connais d’écrire et de publier en dehors du système.

Christophe dit qu’il aime cette qualité d’archive d’un journal intime, et pas seulement à propos de sentiments : le journal comme archive factuelle. Il dit : « Savoir que tel jour on était là, avec telle personne, et qu’on a fait telle chose. » Je lui précise que mon journal, qu’il se réjouit de lire, n’est pas ce genre de journal. Ces volumes (que je propose en souscription sur Ulule) rassemblent de longs billets thématiques, certes datés comme des entrées de journal, mais qui ne sont pas des instantanés : je tisse ensemble plusieurs événements récents, avec parfois des flashbacks ; je n’invente rien, mais je ne dis pas tout. Ce qu’il s’attendait à lire, en fait de « journal », existe aussi, mais je le garde pour moi (sauf mon journal d’ado, mis en ligne en 2020) : le journal privé où je consigne les dates, les noms des gens, les lieux où je les ai vus, les choses qu’on a faites ensemble. Par exemple : « Lundi 15 septembre, café au Mauri7 avec Baptiste et Christophe, puis une bière chez Jésus, on parle de Pédale, pédale. » Il faudrait qu’il lise ma contribution au recueil Dustan : l’héritage puisque c’est un assemblage d’extraits de ce journal privé. Des scènes de sexe, surtout, mais pas que. La version publiée est très peu réécrite. J’ai remplacé les prénoms par leur initiale. J’oublie de dire à Christophe (ça l’aurait amusé) qu’il connaît le personnage que j’ai nommé « R. », dont il me parle justement à la terrasse de Jésus en supposant que ça me ferait plaisir : il ne soupçonnait pas que nous avions été si proches. Très brièvement amants, oui (et c’est la scène qu’il lira donc) et surtout amis, jusqu’au jour où il s’est éloigné brutalement. Son silence était incompréhensible. Lorsque nous nous sommes croisés de nouveau (les rencontres fortuites sont inévitables puisque nous fréquentons le même monde), il a nié l’évidence : non, il ne m’avait pas évincé, c’était moi qui me faisais des films. J’étais trop sentimental ou trop exigeant. Je n’étais pas raisonnable. Pourtant, je n’avais pas rêvé : c’est bien avec lui que j’échangeais des messages quasi quotidiens depuis deux ans, c’est bien lui qui réclamait notre rendez-vous rituel à chaque fois qu’il venait à Paris, c’est bien chez lui que j’étais venu plusieurs fois, pour le travail ou pour les vacances — il me prêtait sa chambre, il dormait dans le salon, il était généreux et attentionné. Mon journal garde la trace de tout ça, avec force détails. Mes billets de blog aussi, mais à demi-mot, car l’ami n’est pas nommé : il faut me connaître intimement pour le reconnaître, ou bien enquêter entre les lignes, me stalker sur les réseaux pour recouper les infos. Est-ce que Christophe est voyeur ? Il dit qu’il est pudique. Moi, je m’en fous un peu, si les gens écoutent à ma porte, s’ils me voient à poil, s’ils connaissent ma vie, pourvu qu’ils soient animés de bonnes intentions. Je partage volontiers mon intimité avec ceux qui ne jugent pas. Ni exhib, ni voyeur — Baptiste dit : « Je n’ai pas de désir scopique. » J’aime la curiosité de Christophe. Il pose des questions, et soudain il dit : « Vous n’êtes pas obligés de répondre. » Par chance, il n’a pas besoin de beaucoup nous chatouiller, Baptiste et moi, pour qu’on raconte des trucs persos. On n’attend que ça.

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1 commentaire

  1. Coucou Antonin
    Je vais donc lire ta contribution au recueil Dustan l’héritage avec intérêt ! A demain à l’ircam

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