Je suppose que les moutons sont à l’ombre. Il fait très chaud. Ils doivent avoir un abri quelque part. En tout cas, je ne les vois pas. Je suis sorti du tram, j’ai longé ce gros boulevard très calme, très minéral, sur trois cent mètres, et voilà : les murs de la prison. Et autour : un grillage. Entre les deux : une prairie en guise de zone tampon, comme les châteaux forts avaient leurs douves. Sur la grille, une pancarte : « Les moutons de l’Ouest, éco-pâturage. Merci pour votre bienveillance. Le bien-être animal est notre priorité. » Ouf ! Je m’inquiétais. Les animaux enfermés ici sont bien traités. J’attends Thierry sur le parking. Il arrive à vélo, son sac de livres sur le dos. Il vient parler de sa passion, c’est-à-dire de son métier et de Georges Perec. Moi, j’assisterai, j’observerai, je noterai des choses, plus tard j’écrirai. C’est la première fois que j’entre en prison. La phrase facile à écrire après celle-ci, bien sûr, serait : « et je sais que j’en sortirai deux heures plus tard. » Ce n’est pas une boutade. Je n’ai pas envie de rigoler. Ça m’impressionne vraiment. Depuis que j’anime des ateliers d’écriture auprès de personnes considérées comme « éloignées de la culture », je rencontre des camarades qui font le même métier que moi, on partage nos expériences, nos pratiques. On travaille dans des collèges ou lycées réputés difficiles, dans des centres sociaux, dans des médiathèques de quartiers populaires. Et parfois, quelqu’un·e me parle de son expérience en prison. Cécile, Jacques, Lou, Cyrille ont fait ça. Ça se passe super bien. Alors forcément, je me dis : pourquoi pas. Un jour on me proposera de le faire. Un jour, on m’a proposé le contraire : animer un atelier dans un appartement un peu chic, à Paris, pour un groupe d’adultes hyper cultivés, motivés, trop sympas, leurs références littéraires étaient de bon niveau, les textes étaient chouettes, j’ai passé un super moment et je suis parti avec une enveloppe de billets. Je raconte ça à Axel ce matin avant de quitter Nantes. Je lui dis : « J’ai eu l’impression de vendre mon amitié » — parce que la chose que j’aime partager en atelier, c’est de l’écoute, de l’empathie, et que je voudrais que ça reste gratuit. Pourtant, mon métier est un métier et je suis légitime à gagner ma vie avec ça. Axel dit : « On n’est pas à l’aise avec l’argent. » C’est ça. Dans notre monde idéal, ces services seraient gratuits. Je serais payé par le service public, car je travaille pour le bien commun. En vérité, ça fonctionne sur ce principe la plupart du temps (la séance privée dans cet appartement confortable était une exception dans mon parcours). Mais nous savons que ce système est attaqué de toute part. On diminue drastiquement le Pass Culture. On supprime les subventions aux associations. On réduit le nombre d’artistes accueillis en résidence. On détourne les budgets culturels pour financer le divertissement sans aucune valeur artistique, voire la propagande réactionnaire. On étouffe nos sources de revenus. Alors, si on veut continuer à travailler, faudra-t-il changer de public ? démarcher les salons bourgeois ? Nous pourrions le faire. Nous saurions le faire. C’est un métier légitime. Tout le monde a droit à la culture — même les riches. C’est un beau métier. Mais ce n’est pas le même métier. Je préfère le mien. Heureusement, je ne suis pas acculé. Pour l’instant, tout va bien pour moi. On me propose du boulot. On me fait rencontrer des publics si différents que je ne m’ennuie jamais. La semaine dernière au foyer de jeunes travailleurs de Rosny-sous-Bois. Le mois prochain au village vacances des cheminots à Samoëns. Un jour peut-être, on m’enverra en prison — je veux dire : pour travailler. À la fin de mon déjeuner avec Ilan, il a plaisanté : « On m’enverra en prison — comme opposant politique », parce qu’Ilan est très impliqué dans la résistance au saccage de la culture dans sa région. Aujourd’hui j’entre donc en prison pour la première fois. Mais ce n’est pas moi qui anime. C’est une conférence de Thierry. Une rencontre. Je me contente d’observer. J’ai un carnet et un feutre noir. D’abord, je note ceci : « Le bien-être animal est notre priorité. »

« Tu te mets à écrire, chef ? — Oh, je me suis mis à écrire longtemps avant toi. » Je note ce dialogue entre l’homme assis à ma gauche, qui écrit des poèmes dans sa cellule (mais ne participe pas aux ateliers collectifs), et l’homme qui m’a montré le sommaire du manuscrit sur lequel il travaille depuis des années ; il est vendéen ; il est originaire d’un village que j’ai traversé plusieurs fois en 2019 en car TER, sur la départementale entre Luçon et Fontenay-le-Comte. Ce sont deux hommes sympas. Des sourires doux. Ils sont douze au total. Ils ont des bonnes têtes. L’un porte une chemise à fleurs. Un autre, un t-shirt à motif : c’est aussi une fleur. Cinq gardent les bras croisés. Trois ont un carnet et un stylo à la main (un seul prend des notes). Il y en a un que je trouve beau. Deux peut-être. Tous sont concentrés, attentifs. Murmures quand Thierry montre une photo de la machine à écrire de son enfance. Hochements de tête quand il explique certains détails techniques de son métier. Sourires quand il parle de son plaisir. Ils ont vraiment l’air sympas, ces mecs. Ils sont tous incarcérés pour deux ans ou plus. Sauf erreur, sauf condamnation disproportionnée, ils ont tous commis des actes que je désapprouve (car je ne crois pas qu’on puisse se retrouver là pour un vol simple, par exemple, mais détrompez-moi si vous le savez mieux que moi, je ne connais pas grand chose au droit pénal). Je suppose qu’ils ont été violents. Eux, j’en ai la quasi certitude. Mais les autres, dehors ? Parmi mes voisins à qui je dis bonjour (ceux à qui j’ai fait la conversation vendredi dernier, au pot annuel, dans la cour), combien tapent leur compagne ? Combien ont violé quelqu’un ? Vu le nombre ahurissant de personnes victimes de ces actes, c’est mathématique, c’est implacable : le nombre d’hommes coupables est proportionnellement ahurissant. Au fond, si ça se trouve, les douze gars sympas que je rencontre cet après-midi sont aussi sympas et aussi horribles que n’importe quel mec au-dehors. En tout cas, ils sont attentifs, ils écoutent, ils posent même des questions. Ça se passe dans une bibliothèque toute revêtue de bois, rayonnages bien garnis, mezzanine, belle hauteur (double hauteur) sous plafond, verrière. Des plantes croissent là. S’épanouissent. Des palmiers. Il fait humide (un effet de serre), mais moins chaud que dehors (le cagnard). Disons que c’est : chaleureux. Plus accueillant que certains CDI décrépis que je connais. Pendant l’intervention de Thierry, j’oublie totalement où nous sommes — plus précisément, j’oublie l’espace autour de notre espace — les boîtes enchâssées comme dans Espèces d’espaces — je n’oublie pas le cocon bibliothèque, mais j’oublie la boîte autour du cocon : la prison. Ça tombe bien, car je crois qu’une de nos mission est précisément de leur faire oublier, à eux, pendant une heure et demie, l’espace de la prison. Je réalise seulement à la fin de la séance qu’il n’y avait aucun surveillant avec nous. Aucun uniforme. Seulement un éditeur, un écrivain, deux coordinatrices de projets de la Ligue de l’enseignement, douze mecs attentifs. On pourrait donc croire qu’on assistait à « un événement littéraire normal dans une bibliothèque. » Ah, mais non ! Dans un événement littéraire normal « tout public », ce sont les femmes qui viennent. Voilà. Si j’avais oublié les contrôles de sécurité et les portes barreaudées, ce seul détail pouvait encore me mettre la puce à l’oreille : il n’y a que des hommes ici. C’est louche. Ça n’est donc pas en accès libre, pas libre du tout. Dans le monde libre, les hommes ne viennent jamais à la médiathèque pour une lecture. Dans le jargon de l’éducation artistique, à propos des enfants à l’école ou des vieux à l’ehpad, on parle de public captif. On embarque les garçons et les filles, les femmes et les hommes, on les oblige à participer, pour leur bien. Les filles, on a moins besoin d’insister. Elles comprennent un peu mieux que les garçons que la culture nous rend plus libres. Libres de penser, à défaut d’agir, quand on est trop empêchés par le monde physique. On les connaît, les petits rats de CDI qui viennent squatter les rayonnages à la récré : petites filles modèles, têtes de classe un peu trop sages, mais aussi enfants queers, enfants cabossés qui se cherchent et qui font de leur mieux pour se trouver, presque toujours des filles. Les garçons n’osent pas. Ne savent pas ce qu’ils ratent. L’homme de Vendée qui m’a montré le sommaire de son manuscrit, au début de la séance, me dit qu’il a commencé à lire assidûment et à écrire en prison. L’année dernière il a rencontré les camarades des éditions Bouclard, dans cette même prison. Il ne rate aucune activité littéraire. Avant, ça ne faisait pas partie de sa vie. Pourquoi diable ne viennent-ils jamais à nos événements, les hommes libres ?