Deux jeunes hommes sortent du lot

J’ai fait ce qu’il fallait, c’est-à-dire rien, ou pas grand-chose : ce qui me manquait (écrire sur ce blog), ce qui me repose, me répare, me recoud l’esprit — c’est l’expression d’Hugo. Si bien que j’ai oublié la culpabilité de ne pas avancer dans les chantiers en souffrance (à Pierre qui me demande comment ça va, je réponds : « Bien, puisque j’ai tout caché sous le tapis »). Si bien que j’avais oublié qu’une obligation, une seule, existait encore dans mon agenda de la semaine : ce matin j’ai rendez-vous à la bibliothèque pour l’organisation d’un atelier d’écriture. L’horaire est raisonnable : je peux traîner au lit. Je sors quand il fait beau. Je marche une demi-heure. Voyez : ce n’est pas le bagne, mon boulot. Ma vie est douce. Comme à chaque fois que je contourne le Pressoir, je pense à Théo qui, lorsqu’il habitait l’un des cinq cents appartements de cette cité, s’était donné la mission d’en documenter l’histoire. On croit que ces lieux ne sont pas intéressants parce qu’on peut les résumer en une ligne : « des parallélépipèdes rectangles jetés n’importe comment sur une parcelle », mais c’est plus compliqué que ça. Il a conçu une page Wikipédia pour le prouver au monde. À la même époque j’avais versé mon plan de la rue Vilin à la même communauté : le plan dessiné en 2010 quand j’étais à Estienne, où le tracé de la rue démolie (et de ses parcelles numérotées) se superpose au plan de parc de Belleville contemporain. En juillet dernier, quand des gens de la mairie m’ont demandé l’autorisation de reproduire mon dessin, j’ai répondu que c’était le principe de la licence Creative Commons ; j’ai remercié pour la délicatesse de la démarche ; j’ai ajouté que j’avais travaillé sur la même idée qu’eux quand j’étais étudiant ; j’avais envisagé moi aussi, à l’époque, mais fictivement, de monter une exposition permanente dans le parc, dans le même esprit que celle qu’ils allaient installer et qu’on peut voir depuis septembre : rendre compte de ce qui existait ici avant la démolition — en quelque sorte, retourner le vers de Queneau « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse » en « Faut que je montre maintenant que tout ça a disparu ». Il s’agirait d’évoquer la rue Vilin de Perec, bien sûr, c’est-à-dire le trou dans sa mémoire, l’absence du lieu de son enfance, mais de convoquer aussi les récits des gens vivants qui ont encore quelque chose à raconter ; les vieux et les vieilles du quartier qui ont habité ces immeubles, ou les gens de cinquante ou soixante ans qui se souviennent des façades murées, des palissades, du terrain vague qui deviendraient un parc. Le lieu d’accueil pour cet atelier : la bibliothèque. Mais d’abord, les bibliothécaires m’accueillent moi, avec un café, et je réponds : « Merci, ça me réchauffera. » Un peu de small talk avant d’entrer dans le dur. Avant de parler de Rue des Batailles. L’une d’elles a repéré qu’on fêtait sa sortie la semaine prochaine, le jeudi 8, au Merle moqueur. J’apprécie sa curiosité. J’ai travaillé avec des bibliothécaires, que je ne dénoncerai pas ici, qui ne s’intéressaient jamais à ce que j’écrivais (elles ne se reconnaîtront pas puisqu’elles ne me lisent pas). Avec elles trois, c’est riche, c’est chaleureux. Une chose dont nous ne parlons pas, avec celle des trois qui m’a invité : elle et moi sommes liés d’une manière indirecte autant qu’intime ; j’ignore si elle sait que je le sais ; je sais qu’elle est l’amie de I., car Jean-Eudes me l’a dit, mais I. a-t-il dit à É. qui je suis ? Elle pourrait me dire : « J’ai entendu parler de toi par I. », mais I. n’est pas notre ami commun puisqu’il n’est pas mon ami : il fait partie de ma vie parce qu’il fait partie de celle de Jean-Eudes ; nous sommes une communauté d’amxxx — terminez le mot comme bon vous semble et débrouillez-vous pour le prononcer — il faudrait décliner des variantes, il faudrait queeriser les titres de Rohmer : L’ami de mon ami, L’ami de mon amoureux, L’amant de mon amant, etc. Rohmer est trop sage : une douce reconfiguration des relations qui, finalement, se ressemblent toutes. Transgresser le couple, c’est encore une manière de confirmer l’institution du couple. Aimerais-je encore ses films (que j’ai aimés il y a dix, douze, quinze ans) maintenant que ces catégories n’ont plus de sens pour moi ? J’ai lu de belles recensions d’une série vantée comme rohmerienne : l’adjectif continue de sonner comme un compliment à mes yeux, malgré tout, et suffit à rendre Jean-Eudes curieux. Le premier épisode est prometteur. L’amitié entre les deux garçons et l’irruption d’une fille dont ils sont amoureux tous les deux. OK. Jusqu’ici, rien de neuf, mais une belle intensité dans les sentiments, l’amitié hissée à la même hauteur que l’amour, une liberté réjouissante dans le double flirt, la fille embrassant les deux garçons tour à tour sans que la rivalité ne les sépare. Et si leur amitié se renforçait, à aimer ensemble la même personne ? Ce serait beau. On a envie d’y croire. Mais cette belle fraîcheur était l’apanage de l’adolescence : triste cliché. Et voici le deuxième et le troisième épisode qui sombrent dans le drame bourgeois. La femme, mariée à l’un d’eux, continue d’aimer l’autre, et réciproquement, ça crève les yeux. Alors, ils font quoi ? Eh bien, rien du tout. Ils croupissent tranquillement dans leur frustration : « Oh la la, mon dieu, mon couple bat de l’aile et je suis tentée par l’adultère, la vie est vraiment trop difficile. » Hé ho, c’est une blague ? Êtes-vous malades ? Pauvres ? Vivez-vous sous l’emprise d’une théocratie totalitaire qui vous interdit d’aimer ? C’est quoi votre problème ? Vous êtes libres et cette liberté vous embarrasse ? OK. Je crois que vous êtes nombreux dans cette situation. Mais désolé, je n’arrive plus du tout du tout du tout à développer une empathie pour ce genre de personnages. « Ouin ouin, je suis belle et riche, j’habite entre Paris et ma villa en bord de mer et je suis très malheureuse parce que j’aime deux hommes qui m’aiment aussi et qui sont le meilleur ami l’un de l’autre, nous sommes condamnés à la frustration, au mensonge et au rabougrissement de nos belles âmes d’adolescents fougueux. » N’avez-vous donc rien appris ? Ce modèle de couple que vous sacralisez n’a jamais marché : on le sait depuis qu’on l’a inventé. N’avez-vous jamais lu de livres, vu de films ? N’avez vous jamais écouté vos parents, vos grands-parents ? Il y a cent ans, Jules et Jim et Catherine n’étaient pas polyamoureux puisque le mot n’existait pas, mais ils l’étaient quand même ; et vous qui connaissez le mot, vous n’en faites rien, vous le laissez crever comme une plante verte jamais arrosée, comme vos routines confites dans un carcan de privilèges. Secouez-vous, les petits chéris : aimez-vous, soyez créatifs, inventez la vie que vous méritez — vous qui ne subissez aucune contrainte, sinon votre propre peur d’être heureux. Nous plaçons beaucoup d’espoirs dans le quatrième et dernier épisode de la série : soudain, les personnages vont ouvrir les yeux, oser vivre, foutre au feu le mythe du couple exclusif et éternel devant la loi, qui n’a jamais rendu personne heureux et que les masses intoxiquées par des siècles de propagande prétendent encore désirer. S’il te plaît, quatrième épisode, ne nous déçois pas. La série porte le titre du livre de Maurice Pons, Les Saisons, mais sans aucun rapport avec ; tandis que nous avons pensé fort aux Saisons de Pons en voyant L’Engloutie, aussi bien Jean-Eudes que moi, tant le parallèle sautait aux yeux : une étrangère lettrée, venue de la ville, arrive au village du bout-du-monde où les superstitions archaïques sont encore plus hostiles que la météo. Il y a cent vingt ans, dans ce hameau paumé des Alpes, la jeune institutrice est un être de désir : le désir de connaître et de transmettre, certes, mais aussi le désir sexuel qui anime son corps. Parmi la brochette de villageois mal dégrossis, deux jeunes hommes sortent du lot. Ils sont amis. Ils partent chasser ensemble, en duo — en couple ? On ne saura pas s’ils sont amants. On le supposera. Puisque la femme désire les hommes, elle désire ces deux-là, qui sont les meilleurs. Elle les désire l’un et l’autre. L’un puis l’autre. Seront-ils jaloux ? On ne sait pas exactement ce qui se passe ensuite. Il y a du mystère. De la magie, même. Ces trois personnages ne connaissent pas l’amour libre. Ils ne l’ont pas théorisé. Ils vivent. Ils ne sont peut-être pas heureux, mais au moins ils expriment leurs désirs. Ils ne les étouffent pas. Et pourtant, ils sont pauvres. Ils vivent en 1900 dans un bled atroce, sous quinze mètres de neige. À la même époque, à Paris, dans d’autres livres et films, Jules et Jim et Catherine concevaient des pactes d’amour et d’amitié, séparés par une guerre mondiale. Alors, vous comprenez, les petits bourges des années 2020 qui barbotent sur l’océan en s’inquiétant de l’héritage de la villa, et se demandent s’il est grave d’être amoureux de l’ami de son mari, d’embrasser l’ami de son amoureux, ou d’en faire son amant, pardon, mais c’est le cadet de mes soucis.

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