Une grappe de compagnons sûrs

J’aime bien dire que les dates, je m’en fous un peu, mais c’est quand même d’une date que je vais parler ici. Avec Jean-Eudes on s’est rencontrés le 6 juin 2006. Je m’en souviens parce que ça forme un motif : six six six, facile à retenir. Sinon, je ne suis pas aussi sensible aux dates que les gens le croient. Comme j’ai une manie pour les listes et les archives et la mémoire et la connaissance des faits historiques, on s’imagine souvent que je connais par cœur les repères de la frise, alors qu’en vérité je m’efforce davantage de comprendre les enchaînements — ce qui vient avant et après — et leur logique — quelle chose est la conséquence de quelle autre — ou encore de noter les simultanéités — qui ne produisent rien de signifiant, sinon des images frappantes (une sorte de poésie). Le fait que l’anniversaire de Jean-Eudes soit un jour férié, c’est pratique. Le fait que l’anniversaire de Pierre soit le même jour que celui de Jean-Eudes, c’est pratique pour s’en souvenir, mais pas pratique si je veux passer cette journée en tête-à-tête avec l’intéressé. Pierre me rappelle cette coïncidence après que je me suis moqué de Baptiste : je lui faisais remarquer que ses trois amoureux portaient le même prénom, étymologiquement, en admettant les variantes grecque et latine : Pierre a cru bon de souligner, en réponse, que j’avais deux Pierre dans ma vie et deux amoureux nés le même jour. OK, un point partout, pardon Baptiste. Or donc, j’ai rencontré Jean-Eudes (et réciproquement) le six six six et, mine de rien, ça fait vingt ans, alors on s’est dit que le compte rond méritait une pierre blanche, un geste rituel, une célébration symbolique. A minima, s’assurer qu’on passerait ce moment ensemble. Mais le festival Lire à Limoges a lieu ce weekend — en quoi cela nous concerne-t-il ? Il se trouve qu’on m’y a invité et que j’ai choisi de dire oui à tout. C’est une grosse foire avec beaucoup beaucoup d’auteurs, si bien qu’un formulaire a été conçu pour faciliter la gestion des flux : on nous demande quel train on souhaite prendre et quel est notre régime alimentaire. Si on est accompagné, il suffit de le préciser dans la case idoine. Je dis à Jean-Eudes qu’on n’avait certes pas envisagé Limoges pour un weekend en amoureux, mais pourquoi pas ? Soudain, l’un d’entre nous fait une allusion à ces appellations folkloriques de « noces d’or » ou de « noces d’argent » et demande à l’autre : « Pour vingt ans, on dit comment ? » C’est lui ou c’est moi qui cherche sur Google, et on vous le donne en mille : « noces de porcelaine ». Allez, c’est plié, on ira à Limoges.

Le « train des auteurs » a le goût d’un départ en colo : ça pourrait être exaltant, mais pour moi c’est juste bizarre et un peu inquiétant et foncièrement nouveau, car je n’ai jamais participé à l’un de ces gros festivals et je n’allais pas non plus en colo. Me retrouver avec des inconnus, enfant, était le contraire des vacances : une punition. Ma réticence aujourd’hui est plus mesurée parce que compensée par la curiosité. Ça va ressembler à quoi, ce truc ? La veille, j’écris à Philippe. Il est le seul que je connais dans la liste des auteurs invités. Je n’ose pas lui demander « On se mettra à côté dans le train », mais j’espère qu’il a compris le message. Je le vois sur le quai à Austerlitz et, naturellement, ça se fait tout seul. Ouf. On relâche la pression. On se connaît à peine, mais suffisamment pour se comprendre. On peut être soi-même sans appréhension, sans précaution, sans besoin de tâter le terrain. Aucune crainte de tomber sur une mine. Un socle de valeurs et de références communes, disons. Pas de risque de s’apercevoir que l’autre est de droite. Ou de se prendre une remarque oblique involontaire, homophobie sortie de nulle part, délivrée avec le sourire mielleux de la tolérance universelle et miséricordieuse — je pense à cette femme élégante et cultivée, côtoyée les jours précédents, qui a fini par balancer très tranquillement à Jean-Eudes, après qu’il a évoqué notre voyage à Limoges et nos vingt ans : « Oh bravo, bon anniversaire à vous, j’ai une nièce qui est lesbienne aussi, et elle est vraiment très heureuse, comme quoi il y a de la fidélité dans tous les couples. » Comment ne pas lui demander très cordialement d’aller se faire foutre ? Je l’ai respectée, moi. Je me suis retenu de lui répondre, après qu’elle m’a parlé de sa résidence secondaire : « Moi aussi je connais une vieille bourge qui aime les bords de mer, vous vous entendriez à merveille. » Ç’aurait été approprié, pourtant. « Vous qui êtes blonde, vous devez connaître Valérie Pécresse ? » J’adore les gays, ils ont beaucoup de goût. Et de l’humour, n’est-ce pas ? Je me souviens d’une meuf lunaire rencontrée dans un bar parisien, il y a très longtemps, qui avait sorti à Romain et Gaétan : « Oh, vous êtes de Lille, c’est génial, j’adore la province, j’ai des amis à Tours. » La phrase m’est restée gravée là. L’aplomb de cette fille, même pas bourrée, nous avait juste cloué le bec. Pareil avec cette femme. Je n’ai rien su répliquer. L’envoyer paître ? Rester calme et me lancer dans un couplet pédagogique ? Flemme. Ma mission sur terre n’est pas d’éduquer tout le monde. Me moquer d’elle ? « Vous avez un mari, oh, comme c’est charmant, justement il se trouve que j’ai des voisins hétérosexuels aussi, vous les connaissez peut-être ? »

Une fois à Limoges, la bulle fait pop, il faut descendre du train et replonger dans la foule inconnue : au resto, ce sont de grandes tablées, et tant mieux, car on est venus ici pour rencontrer des gens, et les repas sont le meilleur moment pour ça, car on prend moins de risques que dans le train, ça dure une heure maximum, pas trois et demie comme le Paris-Limoges, alors on trouve toujours des trucs à se dire pendant une heure, surtout quand on fait le même métier — mais fait-on le même métier ? Tour de table. L’autrice de feel good qui nous dit « Ça se vend tout seul », fait-elle le même métier ? Avec Philippe, Alexandre, Juliette, on ouvre les yeux rond : nos livres, on ne nous a jamais dit qu’ils se vendaient tout seul. Je suis plutôt dans l’équipe « Je me donne beaucoup de mal et, à la fin, si j’en vends trois cents, je serai un peu déçu mais pas étonné. » Entre deux bouchées de côte de bœuf (elle l’a demandé bleue), cette autrice qui est aussi éditrice nous dit qu’elle bosse depuis chez elle et n’a jamais rencontré son patron, tandis que tous les éditeurs qui m’ont publié moi revendiquent la proximité, la chaleur, l’échelle humaine. Cette fille se méfie de nous. De moi, encore plus que des autres, après que j’ai prononcé les mots « éducation populaire » — parce qu’un chauffeur m’attend juste après le dessert pour m’emmener à la maison d’arrêt où j’animerai un atelier avec les détenu·es. Elle me colle tout de suite une étiquette sur la gueule : intello parisien de gauche. Elle est persuadée que je méprise le succès commercial. Elle se trompe. Je passe les quarante-huit heures suivantes aux côtés d’un écrivain qui vend ses bouquins par palettes, qui passe à la télé, et devant qui se presse une file d’attente continue. Il dit même, le dimanche midi, qu’il a mal au poignet à force de signer. Je n’ai jamais lu ses livres parce que je trouve toujours autre chose à lire qui m’attire davantage (je crois que sa littérature n’aura pas ma préférence) sans penser aucun mal de ce qu’il écrit. J’ai des a priori sur lui, j’avoue, mais pas sur sa sincérité, ni même sur la qualité de ce qu’il fait. Je me dis juste que c’est pas mon truc, et peut-être que je me trompe. Je me dis aussi : « C’est bien que ça existe » — parce qu’il met entre les mains de tas de gens des histoires qui parlent de nous (je veux dire : dans lequel l’amour entre hommes existe), et principalement entre les mains des femmes, parce que ce sont les femmes qui lisent des romans, et ces femmes sont souvent des mères, alors je trouve génial qu’autant de mères avérées et de mères potentielles lisent avec plaisir et bienveillance des romans dans lesquels nous avons le beau rôle. Lui, je suis content qu’il ait du succès. Et je découvre à Limoges qu’il est sympa. Il se fout complètement de savoir si j’ai lu ses livres : on n’en parle pas du tout. On forme une bande éphémère, une grappe de compagnons sûrs, ceux auxquels on peut se raccrocher quand on veut se reposer, quand on n’a ni le désir ni l’énergie de prendre le risque d’une nouvelle rencontre ; ceux à qui l’on adresse un signe de reconnaissance pendant le cocktail à la bibliothèque et à qui l’on dit, à midi : « On déjeune ensemble » sans point d’interrogation. Une facilité. On s’accroche à nos semblables. On reprend des forces. Puis on retourne dans l’arène, requinqués, c’est-à-dire sous la voûte du Manège où se pressent ses fans à lui, et les badauds qui ne s’approcheront pas de moi. Je les comprends. Ils ne savent pas qui je suis. C’est difficile d’aller vers l’inconnu. Parfois une femme retourne l’exemplaire du dessus de la pile, lit la quatrième de couverture, puis le repose. Parfois une femme me sourit. Parfois une femme me dit : « Ça a l’air intéressant. » Parfois une femme sollicite une dédicace : elle s’appelle Yolaine, Bernadette et d’autres prénoms que j’ai oubliés. Il n’y en a pourtant pas beaucoup. Et soudain, un ange tombe du ciel, c’est-à-dire qu’il entre par la grande porte, avance à pas lents, puis s’arrête face à moi. C’est un homme — ils sont rares — et il est jeune — c’est encore plus rare — c’est-à-dire plus jeune que moi qui, à trente-huit ans, passe pour très jeune dans les assemblées de lecteur·rices de littérature. Il observe la peinture de Guillaume Lavigne en couverture de Rue des Batailles. Il me demande pourquoi je l’ai choisie (comment sait-il que c’est moi qui l’ai choisie ?) et ce qu’elle raconte de mon livre. Ma réponse l’intéresse. Ça se passe dans les paroles qu’on échange mais aussi dans les yeux et le sourire. Sa curiosité pour l’image l’a poussé à me faire parler du texte et, par chance, mes intentions littéraires le touchent. Il me pose des questions pertinentes. Il réfléchit avant d’en poser une autre. Il s’intéresse vraiment. Il me demande si ça ne m’ennuie pas de lui dédicacer un exemplaire. Il me dit son prénom. Quand il me quitte, il se dirige vers la caisse, avec mon livre et uniquement mon livre : notre entrevue le satisfait et lui suffit. Je peux en dire autant. Et Philippe qui a tout vu et tout entendu se réjouit pour moi. Il me dit : « Maintenant, il faut y aller. » Le bus nous attend derrière le Manège, direction la gare. Ainsi est apparu le lecteur parfait, dix minutes avant la fin.

Après deux heures passées dans la bibliothèque à croquer des petits fours très chers, on avait trop chaud, et la tête farcie de musique, alors on est sortis prendre l’air, on a rendu nos bracelets VIP et on a suivi David qui connaissait un bar, là-haut, sur la place, face à l’hôtel de ville : il s’appelle L’Internationale et rien que pour son nom il fallait qu’on y termine notre samedi soir. Un feu d’artifice est tiré au loin. Juliette ou David ou peut-être Philippe dit : « C’est pour votre anniversaire » — et Jean-Eudes répond un truc qui fait rire tout le monde. Jean-Eudes est drôle, et beau, et il plaît aux gens, et je l’aime. Je me dis tout ça, dans l’ordre et dans le désordre, au fil de ces heures où je l’observe. Je suis fier de l’avoir avec moi : des gens qui ne me connaissaient pas m’ont rencontré ici, en sa compagnie, alors je suis associé à lui, et si je leur plais c’est aussi parce que Jean-Eudes leur plaît. C’est beau. Il parle plus que moi ce soir. En groupe, je suis moins vif, j’ai moins de répartie que lui. Et puis, je suis fatigué de ces journées. Lui, il est en vacances, il s’est promené seul dans la ville, il a visité le musée de la porcelaine. Dans notre chambre d’hôtel, on a trouvé une boîte cubique. Aucun mot pour l’accompagner. Rien d’écrit sur le carton. Est-ce que c’est un cadeau pour nous ? On l’a ouvert. Une bonbonnière en porcelaine. Oh. Ça doit être offert par le festival. « Fabriquée et décorée à Limoges. » Pas sûr de la trouver à mon goût. Mais on n’a qu’à la considérer comme notre cadeau de nos vingt ans, non ? Qu’en dis-tu ? Une porcelaine… À l’intérieur, un numéro peint à la main. Ça m’intéresse. Regarde bien. C’est le soixante-six. On est le six juin. Six six. Bon anniversaire.

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