Il y a un grand vide à combler. Depuis que j’écris mon journal sous cette forme (une entrée par jour dans un document de traitement de texte, que j’imprime à la fin de l’année sans le relire), c’est-à-dire depuis 2019, je n’ai qu’un seul trou : une lacune de deux ou trois semaines la première année. Cet incident passé, je me suis toujours débrouillé pour rattraper le retard en écrivant a posteriori le récit des jours passés. Je fabrique la preuve qu’ils ont eu lieu. Preuves frauduleuses, car j’antidate. Je fais « comme si ». Mais je n’arriverai plus à feindre si le manque devient trop important : même moi, à supposer que je me relise, je n’y croirai plus. Dois-je tirer un trait pour dire : « Le récit de ces jours n’existe pas » ? Ou tenter d’en rendre compte au passé ? Alors ce ne serait plus un journal. C’est parfois ce que je fais sur ce blog. Mais ce blog aussi est en friche. Je me sens mal à cause de ça. Le travail m’accapare trop. Je n’avais plus connu depuis longtemps un emploi du temps contraint : j’avais un ou deux ateliers par semaine, et basta. Je consacrais le reste à des textes que personne ne me demandait d’écrire (quatre ans pour Rue des Batailles, sans filet, sans garantie que ça intéresse quiconque un jour). Et là, soudain, cet automne, je me retrouve à corriger Rue des Batailles une dernière fois en même temps que j’écris Aiguillages pour Travail & Culture et le livre (sans titre) pour Thierry et la Ligue de l’enseignement, avec une obligation de tenir un calendrier : parutions prévues en 2026. Et les quatre nouveaux « Pédale, pédale ! » qu’il faut boucler parce qu’on l’a promis aux auteurs et aux lecteurs. Et quelques ateliers d’écriture par-ci par-là. Alors je me retrouve dans cette situation hyper bizarre d’être frustré dans mon écriture justement parce que je deviens reconnu dans mon métier et qu’on me passe des commandes. Ça me fait plaisir qu’on compte sur moi. Ça me rend fier. Ça me fatigue. Je ne m’en plains pas. J’en suis même heureux. Mais en vrai, j’ai envie de vacances. Ce n’est pas une question de quantité de travail (le temps que j’y consacre n’est pas délirant), mais d’organisation et de pression (celle que je m’impose). Après la soirée « Pédale, pédale ! », j’en parle à mon petit Pierre qui compatit. Il me prend la main et demande, tout gentil comme il sait l’être : « J’espère que je ne te rajoute pas de la charge mentale. » Trop mignon. Mais en vrai, oui, notre histoire est une complexité de plus. Et une grande joie. Moi, me plaindre ? d’avoir des amis et des amoureux ? C’est la vie que j’ai choisie.

Ce soir, je parle à mes amis de ce manque. De ma crainte que ces jours n’aient pas vraiment existé si je ne les documente pas par du texte. Il faut les transformer en quelque chose de visible, sensible, tangible, avant qu’ils ne disparaissent. Je leur dis : « J’espère prendre deux heures, ce weekend, pour écrire un peu. » Au final, c’est dans le train du retour que j’écris. Je sais qu’ils comprennent. Nous sommes réunis par ce point commun : « avoir du mal avec le concept de fin » comme l’a écrit Pierre et comme ça résonne fort pour Rémy. On voudrait donner une forme commune à nos trois histoires, nos trois manques, nos trois pertes, qui se ressemblent très peu et qui, pourtant, ont établi une connexion immédiate entre nous. Garder une trace de ce qui a été. Créer les vestiges que personne ne retrouverait si on ne les inventait pas nous-mêmes. D’abord, il faut raconter. Dévoiler un peu davantage. Je ne saurais dire qui de nous trois est le plus pudique. Celui qui parle le moins ? ou celui qui parle le plus, qui enveloppe de discours le petit souvenir précieux et douloureux ? Un gros emballage de phrases pour amortir le choc. Je raconte à Rémy comment, exactement au même endroit, j’avais eu recours à la lecture d’un chapitre de Rue des Batailles, encore à l’état de manuscrit, pour raconter à Pierre un souvenir que je n’arrivais pas à formuler sans pleurer avec mes seuls mots improvisés, tout nus. Maintenant, Rue des Batailles est un livre. Il est posé sur la table. Demain, les récits que nous entremêlons ce soir deviendront un collage de figures mythologiques, une stèle de béton, un point de ralliement. Pas un tombeau, car nous ne sommes ni des gardiens du temple, ni des archivistes. Nous faisons œuvre. Oui, mais un tombeau est une œuvre aussi, peut-être ? Je n’en sais rien. Le premier article publié à propos de Rue des Batailles s’intitule « Le tombeau de Jules ». Pourquoi pas ? Allez, d’accord. J’assume ça aussi. J’aime les cimetières, mais seulement ceux qui ressemblent à des musées — des musées en mieux, parce que sans vitrine, et avec des plantes folles, et des oiseaux en plus. Dans Livres Hebdo, Jean-Claude Perrier raconte à sa façon mon entreprise de mémoire : « On meurt beaucoup dans ce livre aux centaines de personnages. » Il a raison. Mais il n’oublie pas de parler de Jean-Eudes mon « amoureux » — les guillemets sont de lui pour signifier que le mot est de moi. Et mon portrait qui accompagne l’article, justement, est celui que Jean-Eudes a fait de moi, plutôt que la photo officielle commandée par Actes Sud. J’aime bien mon portrait pro, il est chouette, mais ça me touche mille fois plus, évidemment, de me voir à travers les yeux de Jean-Eudes. Et de le voir ému, jeudi soir, quand je lui ai offert le premier exemplaire.

Des dizaines d’autres exemplaires circulent, que j’ai dédicacés à la chaîne à des inconnus. Dans la liste de Clara, j’ai trouvé des noms familiers : journalistes écrivains dont j’estime le travail ; d’autres que je n’ai jamais lus, mais qui attirent ma sympathie. À elles et eux, j’ai eu la sensation d’écrire quelque chose de personnel, alors que les mêmes formules ont servi à plusieurs personnes ; en les écrivant, j’ai pensé fort à leur destinataire, et je crois que les mots se colorent différemment selon l’intention dont on les charge. Pour d’autres, je n’ai rien mis. Clara m’a dit : « Il faut que tu te fasses plaisir. » Alors je me suis installé confortablement et j’ai pris mon temps. Je n’ai rien écrit pendant une demi-heure. J’ai regardé mon livre. J’étais content. J’ai rêvé de cet objet pendant des années. Je le découvre enfin !… et par paquets de dix. Rangés dans des cartons. C’est comme ça que je l’aime : gros et nombreux. Pas un bijou dans son écrin, mais une brique empilée avec d’autres briques. Mon plaisir : satisfaction d’avoir construit une cabane. Puis j’ai pensé à Juline à qui j’allais l’offrir. Le mot est apparu comme ça : « offrir ». J’ai pensé à notre mère. J’ai pensé : « Si moi je suis fier, alors elle ? » Je me suis souvenu que je n’étais pas fier seulement d’avoir pondu un livre qui, peut-être, allait plaire au milieu de l’édition, puis à des lecteurs et lectrices, mais fier d’être le garçon qu’elle a aimé. Mes yeux se sont mouillés. Et puis j’ai ouvert un exemplaire, j’ai regardé les noms sur la liste de Clara, j’ai choisi un inconnu, j’ai recopié son nom sans me tromper, et j’ai signé.

J’écris ce billet plutôt que de combler le vide dans mon journal (l’autre, le privé que vous ne lisez pas). Il y manque une dizaine de jours : il faudrait écrire Sarrians et Marseille, les jours en famille, c’est-à-dire les jours avec mes amis que je n’appelle jamais « famille choisie », mes amis qui ont encore une famille qu’ils n’ont pas choisie, une famille aux bras ouverts qui m’accueille sans penser que c’est un cadeau. Il aurait fallu écrire Lille aussi. Il aurait fallu raconter ces voyages : trop de voyages. Les jours loin de Jean-Eudes, puis les jours heureux avec lui. Tant pis. Je ne raconterai pas la détresse qui m’a prise le soir, seul dans un lit qui n’était pas le mien, dans une chambre d’une maison certes aimée mais qui n’était pas la mienne : la vieille peur enfantine d’aller au lit seul. Pourquoi seul ? Alors qu’on pourrait être heureux ensemble, blottis comme deux animaux à fourrure, unis dans le même terrier. Le sentiment que ça n’a aucun sens — « ça » : mais quoi ? Quand tu me le demandes, je ne sais rien dire de plus. Je te parle, tu m’écoutes, mais rien d’important n’est formulé. L’important, c’est toi à côté de moi. La vie que j’ai choisie, c’est : jamais seul. Il y a sans doute, encore, un grand vide à combler.