Les vacances de Titus

C’est la fin d’août. On se presse sur le quai de la petite gare : des grosses dames, des vieux à lunettes, des barbus à valise, des collégiens. La lourde horloge suspendue fait comme un gros œil qui surveille tout ce petit monde ; le tic-tac de son aiguille ressemble au sévère « t-t-t-t-t » que faisait l’instituteur quand on était petits, du bout des lèvres et en faisant claquer sa langue, quand il nous regardait de haut en balançant doucement sa sale tête.

Pépin est planté là sur le quai, il attend le retour de Titus.

« Mon petit Pépin, je serai là au train de douze heures soixante », lui avait dit Titus avant de partir en vacances. Un mois dans la cambrousse. Il aime ça, Titus : les vaches, le moutons, les lapins, les cousins et les cousines. Il est comme ça Titus. Mais Pépin, il s’en fout des vaches : son petit coin de jardin à lui, c’est un bout de terrain un peu pourri derrière le lycée. Il se cale là avec un bouquin ou autre chose, et il est tranquille. Il n’y vient personne ; des fois des chats ou des paumés, mais c’est tout. On y jouait au foot avant, sur ce terrain, mais plus maintenant. Le foot c’est fini, les garçons ne jouent plus, on ne les voit plus dehors, et on ne sait pas trop ce qu’ils font d’ailleurs. Ils ont disparu. Peut-être un coup du boucher se dit Pépin, ou l’attrait de la télé qui a siphonné les terrains vagues et kidnappé les gosses. Enfin, en tout cas, c’est comme ça : il n’y a plus personne dans ce petit coin de paradis. Les herbes ont poussé et c’est couvert de plantes ; des plantes vertes comme des fougères ou du bambou, je ne sais pas trop. Pépin se cache là-dedans, et on ne le voit vraiment plus du tout quand il est derrière sa forêt. C’est là, dans le coin, qu’il a emmené Titus quelquefois et, pour ce qu’ils y faisaient, il valait mieux qu’on ne les voit pas.

 

Un train arrive, des enfants jaillissent par les portes et courent vers leurs grosses mamans. Puis elles s’en vont. Après, un autre train arrive et ce sont des vieux qui en sortent. C’est bizarre, ça : un train avec que des vieux. Ils descendent lentement, et puis il s’en vont. Il y a encore un train, et dans celui-là il y a un peu de tout, hommes, femmes, animaux. Les gens ouvrent les portes, sautent du marchepied, direction la sortie. Ils s’en vont, il n’y a plus personne sur le quai. Sauf Pépin qui attend toujours Titus. Il va au distributeur automatique et s’achète un truc au chocolat pour passer le temps.

 

C’est septembre et les jours sont longs, le ciel pâlit doucement puis s’enflamme tout à coup, il est rose, orange, rouge. Au bout des voies ferrées il n’y a rien, on voit l’horizon : alors le soleil met encore plus de temps à descendre pour arriver tout en bas, et tout à coup il passe en dessous de la terre. On est plongés dans le noir.

Normalement, on ne peut pas rester sur le quai la nuit. Mais Pépin s’est mis dans un coin, comme il sait bien le faire, et on ne l’a pas vu. Il lit à la lumière du distributeur, elle n’est pas très vaillante mais ça lui fait comme une petite loupiote, comme la veilleuse qu’il avait dans sa chambre d’enfant. Elle grésille un peu, bon, mais c’est toujours ça. Il essaie d’avancer dans son livre, histoire de ne pas perdre son temps.

 

Il y a un monde fou dans la gare. Vraiment. Des dames, des messieurs, des gosses, des animaux, de tout. Et un beau garçon posté tout au bord du quai, que Pépin garde à l’œil. Il se dit : « pas trop près du bord, beau gosse, tu vas te faire choper par le train ». Un train arrive à toute allure, le garçon tangue un peu mais ne tombe pas. « Bon », se dit Pépin.

Il y a un monde fou parce que c’est dimanche, les gens vont déjeuner chez leur mamie, ou ils vont à l’anniversaire de leur sœur. Il y en a encore un peu qui rentrent de vacances. Alors ça n’arrête pas, les trains passent, s’arrêtent, repartent, les gens montent, descendent, ceux qui sont polis laissent descendre avant de monter, les autres font ce qui leur plaît, ça dure comme ça toute la journée. Pépin a soif, il va prendre une canette au distributeur. Il prend un truc sucré, et ça lui donne encore plus soif. Il attend Titus qui ne devrait plus tarder.

Le dimanche soir, on fait le ménage dans la gare. Pépin a pris l’habitude : il lève les pieds quand le monsieur passe avec son aspirateur.

 

Au lycée, comme Pépin n’a pas d’ami, personne ne s’inquiète. On a remarqué qu’il n’était pas là, mais bon, il doit avoir ses raisons. Un jour, un garçon de la classe arrive à la gare pour prendre un train ; il voit Pépin et lui dit salut. Il lui claque une bise comme font les gens qui veulent être cool, et la joue de Pépin pique un peu, depuis le temps qu’il est là. Ils parlent de choses et d’autres, et surtout d’autres choses. Pépin dit au garçon qu’il attend Titus, et l’autre lui répond : « Titus ! Ah oui, c’est vrai. Lui non plus on ne l’a pas vu en classe ». Et un train passe, et il monte dedans. Et c’est tout.

 

Pépin a terminé son livre plusieurs fois et il s’ennuie un peu. Il regrette de ne pas pouvoir en chercher d’autres dans sa petite jungle, dans la caisse qu’il a planquée au fond du terrain, derrière le mur du lycée. Il risque de manquer le train de Titus s’il s’absente pour chercher les bouquins, et il se dit que c’est dommage parce qu’il en a une bonne pile là-bas qui l’attend. Mais en fait, il ne le sait pas, mais il n’a rien à regretter à rester à la gare parce que, s’il allait voir ses livres, il n’en trouverait plus. Sa caisse n’est plus à sa place, on l’a mise à la benne avec ses autres affaires. La débroussailleuse a remis de l’ordre dans ses plantes vertes, et on commence demain la première phase des travaux. D’ici quelques jours on aura construit un joli petit lotissement.

Pépin s’assoit par terre tout au bout du quai, le dos contre le tronc d’un arbre qu’il n’avait pas encore remarqué, comme s’il venait de sortir de terre. Je crois que c’est un orme, ou un gros arbre dans ce genre.

 

On a changé la pendule de la gare. On en a mis une qui ne fait pas de bruit, une pendule bizarre dont l’aiguille tourne sans à-coup : la sensation est très différente quand on la regarde, c’est comme une nouvelle manière d’envisager le temps qui passe. Une progression linéaire, fluide. À n’entendre plus le martèlement des secondes, Pépin trouve que l’attente est plus douce. Il attend toujours Titus.

Le soleil monte le matin ; il brille à midi mais pas trop, parce que c’est l’hiver ; puis il descend jusque sous l’horizon. « C’est tous les jours pareil », se dit Pépin. Et puis un jour, non, ce n’est plus pareil : parce que le soir, le soleil se cache derrière les immeubles qu’on a fait pousser au loin. Et l’horizon, eh bien, on n’est plus bien sûr de savoir où il est.

 

La gare est vide ce matin comme les autres jours, puisqu’elle est fermée pour de bon. On a fermé la gare parce que de toute façon, les gens ont tous des bagnoles. Derrière le lycée, le projet de lotissement est tombé à l’eau : alors on a laissé le terrain vide et on a fait un parking.

Pépin est assis sur le quai désert, il sirote un coca et relit son bouquin. Il attend encore un peu parce qu’on ne sait jamais, le train de Titus avait peut-être du retard. L’herbe pousse entre les traverses du chemin de fer et, sur le quai, les racines de l’orme on fait éclater le revêtement de macadam. Au bout de quelques années, dans la gare, c’est tout recouvert de verdure. C’est foisonnant et dense, c’est un peu fou. Pépin se plaît beaucoup dans cet endroit, il se cache derrière les herbes hautes et il attend Titus.

 

Les vacances de Titus s’achèvent. Il a déjà un peu mordu sur la date de la rentrée, mais bon. Il a bronzé, il est tout beau. Il repense parfois, avec nostalgie, aux baisers de Pépin dans la jungle, derrière le lycée.

Il prend la route pour faire un grand voyage. Presque par hasard, il passe par la petite ville de son enfance, et il se dit : « Ah ! ». Il a envie de s’arrêter. Il fait trois fois le tour du quartier pour trouver à se garer, puis il reconnaît son lycée, et il voit qu’ils ont fait un parking derrière. C’est pratique, il se dit. Il se balade un peu, le temps est bon. Il est attiré par un petit chemin d’herbes folles qui l’entraîne vers un faubourg un peu délaissé. C’est un endroit où des arbres ont poussé à travers les murs, et c’est comme si la nature avait envahi un quai de gare. La ligne doit être désaffectée depuis belle lurette et c’est agréable à regarder : ces rails qui ne vont nulle part dessinent un tableau tout de vert et de rouille. Il le contemple un moment, de loin. Ça lui rappelle la forêt de Pépin. Il reste là quelques minutes, mais pas plus. Il n’est pas sûr d’avoir mis assez de sous dans le parcmètre, et il se dépêche de retourner à sa voiture.

 

L’orme a bien grossi, il est énorme et il cache entièrement Pépin qui est assis à son pied. Pépin garde un œil sur la voie de chemin de fer, et il attend le train de Titus. Mais, pour être juste, il faut bien dire qu’il y croit de moins en moins. Un jour, il se dit que Titus ne viendra plus et qu’il n’est plus nécessaire d’attendre. Titus doit être mort à la campagne, une vache l’a mordu ou une cousine l’a poussé dans l’eau, peu importe. « Je n’aimerais pas mourir à la campagne », il se dit. Le train de douze heures soixante passe et Pépin l’attrape au vol.

 

Gare de Bretenoux-Biars (Lot), 2013.
Gare de Bretenoux-Biars (Lot), 2013.

 

Antonin Crenn
Paris, 15 décembre 2014

 

Paru dans Le Gauche numéro 3 : « L’attente ».

 

Taillefer

Pour y accéder, il fallait s’écarter du chemin et prendre le petit sentier. Ce n’était pas toujours très facile de le trouver, mais Léopold Milan aurait pu y retourner les yeux fermés. Enfin, «  les yeux fermés », c’était une façon de parler, parce qu’il aurait été vraiment idiot de ne pas les garder grands ouverts : si le petit sentier n’était pas si facile à trouver, c’était justement parce qu’il changeait d’allure à chaque saison, à chaque lumière. Et c’était beau. Dans ce coin-là du pays, c’était assez feuillu. Le sentier se faufilait entre les taillis d’herbes folles, c’était vert et doux. Oh, bien sûr, il y avait aussi ces murs de pierre sèche qui couraient le long des chemins, comme sur le causse, et ces herbes folles qui grillaient au soleil dès les premiers rayons ; mais de
petits arbres froufroutaient au printemps pour cacher le promeneur solitaire, et faisaient craquer ses pas à l’automne. Ce devait être la proximité de la rivière qui encourageait la verdure à s’épanouir.

 

Léopold Milan s’engageait dans le sentier et s’attendait à chaque instant à voir surgir Taillefer. Il marchait cent mètres, deux cents mètres, peut-être dix fois plus, il ne savait pas très bien ; la distance faisait partie du jeu. Les herbes dures comme de la paille le picotaient aux mollets — c’était l’été. L’hiver, son haleine faisait un petit nuage blanc qui se dissipait aussitôt quand il soufflait dessus, pour l’emporter au loin comme fait le vent avec les cumulus. Évidemment, il n’y avait pas qu’à Taillefer que son haleine formait des nuages, mais il n’y avait que là qu’il y prêtait une attention si
soutenue. Il avait vu, une fois qu’il se rendait à Taillefer, une nappe de brume flotter sur le sol, dans le creux d’un chemin, et il l’avait foulée aux pieds. Il avait cru s’envoler. À présent, il était grand, et il avait pris quelquefois l’avion pour voyager ; mais la traversée des nuages en avion n’avait jamais égalé l’ivresse qu’il trouvait à contempler les nuées sur le plateau des Césarines, au loin, qui restaient accrochées à la crête comme des lambeaux. Il s’attendait à chaque instant à voir surgir Taillefer, et Taillefer ne surgissait pas. Il s’imposait tranquillement. Il arrivait un moment où la roche du sol se distinguait, s’élevait, et qu’un mur poussait. Et un autre un peu plus loin, et un troisième. Il y avait comme une tourelle dans un coin, un promontoire qui dominait la rivière. Léopold Milan en avait passé, des heures, sur ce promontoire.

 

La légende raconte que le château de Taillefer n’a jamais été pillé ni détruit. Ses murs étaient sortis de terre il y a très longtemps, à la même époque que les pitons rocheux s’étaient dressés et que la grotte de Presque s’était creusée. Par endroits, le sol s’était dérobé et on avait appelé ces endroits « gouffres » ; ailleurs, la terre s’était arrondie et on s’était plu à dire : « des cirques ». Si le château de Taillefer n’avait pas de toit, s’il n’avait pas non plus de plancher, de portes ni de fenêtres, je ne crois pas que l’on eût pu trouver un responsable à sa ruine. On disait qu’il avait poussé dans cet état, ici, comme un champignon. D’autres châteaux dans le pays étaient pourvus de ponts à levis, de créneaux et de mâchicoulis ; grand bien leur fît. Mais Taillefer était d’une autre espèce. Il était né pour couronner son petit lopin et faire corps avec lui, il n’avait que faire de cette encombrante quincaillerie. Son envahissement par la nature n’était pas sa ruine : c’était son retour à la terre.

 

Léopold Milan s’intéressait peu à l’histoire. Les cours de ses professeurs, les romans-feuilletons et la mythologie, c’était à peu près la même chose pour lui : des sources où il pouvait puiser matière à rêver, mais rien qu’il ne crût devoir prendre pour argent comptant. Enfant, lorsqu’il était seul ou que les jeux de ses camarades l’ennuyaient, c’était à Taillefer qu’il venait. En ce temps-là, il n’allait pas tellement se percher sur le muret qui dominait la vallée — ce goût lui apparut plus tard, en même temps que l’angoisse de grandir et le vertige de contempler sa vie d’homme à venir. Il s’asseyait plutôt les genoux calés sous le menton, le dos rond contre les lourdes pierres blanches, et il rentrait en lui-même. Il se racontait ses histoires de Taillefer.

 

Sa légende était celle d’un petit garçon capricieux qui vivait avec son père dans un village du pays, il y avait très longtemps. Il portait un prénom médiéval qui n’était jamais tout à fait le même, selon les versions qu’il déclinait pour lui-même. Ce petit garçon — appelons-le Arthur, Eudes ou Pépin — allait à l’école avec les enfants de bonne famille, des garçons très bien élevés qui habitaient les forteresses de Montal ou de Castelnau. Ces garçons-là s’appelaient en général Enguerrand ou Childéric, et leurs chambres étaient immenses. Ils avaient des chevaux qu’ils pouvaient monter quand ils voulaient, un grand domaine avec des arbres dans lesquels ils pouvaient grimper, et des armures taille huit ans pour jouer aux chevaliers. Le petit Pépin était jaloux. L’été, quand ses châtelains de voisins étaient en vacances et que la chaleur invitait à la baignade, il piquait une tête dans les douves de leur donjon. Il rentrait chez lui déjà sec, car le soleil était très puissant, mais tout imprégné de sa tristesse et de son amertume. Alors, pendant le dîner, il demandait à son père d’avoir lui aussi un château.

 

Le père d’Arthur ou de Pépin, comme on voudra, était un homme bon. Il était également, par chance pour son rejeton, aussi faible de caractère que fort de ses deux bras. Ainsi, au fond de son pré, là où les moutons n’allaient plus paître, il empila des pierres. Chaque dimanche, pierre après pierre, il éleva d’épaisses murailles sous les yeux fascinés de son petit prince. Le château qu’il avait projeté était modeste, tout riquiqui même, à l’échelle du seigneur qui l’habiterait. C’était un terrain de jeu pour enfant. Malgré ses humbles ambitions, il dut se résoudre assez vite à l’évidence que les pierres et la force allaient lui manquer ; et le château resta inachevé. Mais cela ne causa aucune déception chez le jeune capricieux, car la Renaissance était passée par là : en redécouvrant l’antique, elle avait su révéler le romantisme de la ruine. Taillefer devint alors la résidence estivale du petit Pépin. Il continuait à goûter la chaleur du foyer paternel tant que les frimas menaçaient, et, lorsque le temps était meilleur, il s’installait dans sa ruine. Entre les murs de Taillefer, à ciel ouvert, il prenait ses quartiers d’été ainsi que font les enfants des temps modernes qui, par fantaisie, passent la nuit sous une tente piquée au fond du jardin.

 

Si le temps était bon, le petit Léopold Milan faisait un peu comme son prédécesseur légendaire et s’étendait les bras en croix dans les herbes folles, jusqu’à disparaître sous elles. Les vacances d’été étaient longues et l’ennui en étirait encore un peu plus les jours. Les soirs d’août, il avait souvent guetté le moment où le dernier rayon de soleil passait tout juste derrière la crête du plateau d’en face : c’était un jour qui s’éteignait, c’était doux. Pour Léopold Milan, ce spectacle était nécessairement solitaire. Il eût été impossible d’y convier qui que ce soit. Il avait essayé, pourtant, une fois, de partager sa joie avec un ami d’école : Alexandre était un garçon intelligent et solitaire, il aurait pu comprendre la beauté de Taillefer. Mais il était un peu trop attaché à ses livres de classe et il avait voulu faire le malin ; voici les faits historiques qu’il rapporta.

 

L’histoire d’Alexandre prétendait que la commanderie de Taillefer avait été fondée par l’ordre des Templiers au douzième siècle. Ce n’était pas un site défensif, mais plutôt un symbole de puissance et un lieu sacré ; c’est pourquoi il avait été bâti sur ces petites proportions d’un châtelet d’enfant. On n’y venait pas souvent : tout au plus aux solstices et aux équinoxes, et pour recompter de temps en temps les pièces d’or qui dormaient au creux des coffres. Lorsque l’ordre fut dissous et le trésor confisqué, un baron local fit de Taillefer un poste avancé de ses fortifications. L’ouvrage avait de l’allure et les soldats étaient fiers, mais bientôt ce fut la guerre et ils ne résistèrent pas longtemps aux assauts des Anglais. Ces derniers n’ayant pas l’utilité de ce tas de pierres éboulées, ils désaffectèrent la place forte qui devint une carrière à ciel ouvert. Dans le coin, nombreux furent les paysans qui piochèrent Taillefer pour extraire les pierres qui serviraient à élever leur maison. « Partout où tu te promènes, disait Alexandre, tu peux voir à coup sûr des morceaux de Taillefer qu’on a dispersés. »

 

Qu’importait ce qu’elles étaient devenues, ces pierres, si elles n’étaient plus au château. Léopold Milan s’en moquait. Celles qui comptaient pour lui, c’étaient celles qu’il trouvait posées dans les herbes hautes, sur le sentier, et qui ponctuaient l’arrivée comme pour ouvrir la voie. C’était Taillefer lui-même qui avait semé ces cailloux sur sa route à la manière du Petit Poucet, afin de ne pas se perdre, ou mieux encore, afin que Léopold Milan ne se perde pas.

 

Il n’avait pas cessé de venir à Taillefer : il y venait au moins une fois par saison. Enfant, c’était l’excitation qui dominait son arrivée. Il courait dans le chemin jusqu’à l’endroit du sentier qui bifurque, il s’engageait dans les herbes folles et guettait, le cœur battant, le moment où le plus haut mur passerait le sommet des taillis. Adolescent, son cœur battait plus fort encore, presque à lui faire mal. Une drôle de peur le saisissait dans le sentier, il craignait à chaque fois de ne pas retrouver l’endroit ou, pire, de ne pas le reconnaître. L’arrivée à Taillefer était une délivrance, mais c’était un plaisir inquiet. Cette inquiétude, enfin, disparut à l’âge d’homme. Les dernières fois que Léopold Milan vint à Taillefer, il s’y sentait serein, tranquille, et follement lui-même.

 

Taillefer

 

Antonin Crenn
Paris, 2 décembre 2014

 

Paru sur le site des éditions de l’Abat-jour le 16 janvier 2015.

 

Les ruines ont des harmonies particulières

On ignore tout à fait depuis combien de temps les choses sont ainsi et, si on l’ignore, c’est parce qu’on ne cherche pas à le savoir. Une dizaine d’arches, un éboulis broussailleux.

On s’approprie les lieux. C’était un pont et ça ne l’est plus. On a comblé trois arches : de petites briques régulières, des bâches tendues de cordes. On vit dedans.

On s’interroge, un jour, et on se dit qu’autrefois c’était un pont de chemin de fer. Bon, on est bien avancés de le savoir. On a un charriot de supermarché dans lequel on a mis toutes ses affaires, et on le pousse pour rentrer chez soi.

De vieilles pierres. On ne dirait pas qu’on y est spécialement sensible. Ce sont des pierres. L’hiver, c’est froid et humide, et on en a assez des couvertures qui sentent le renfermé. Mais ce sont des pierres et c’est rassurant de les avoir au-dessus de soi, et à droite et à gauche, et derrière. Devant, on a fait une porte.

On aime bien l’herbe sur le dessus du pont. Ça pique les jambes, c’est gai. On peut dire qu’on a un jardin à soi, puisque personne n’y vient. C’est son jardin suspendu. On aime bien, oui.

On ignore tout à fait pendant combien de temps cela va durer. C’est une ruine, tout de même. Après la dernière arche, les pierres manquent. Ça tombe dans l’herbe. On trouve que c’est beau comme ça, comme si ça devait durer toujours. On se dit que les ruines ont des harmonies particulières avec le jardin.

Il y a un autre pont, derrière. Alors on comprend mieux pourquoi celui-ci ne sert pas. L’autre est bien droit, il marche bien. Le tramway passe dessus et les gens l’utilisent pour aller au bureau.

On a mis des arbres pour border la voie du tramway, ça fait de l’ombre sur le jardin. En été, c’est bien, c’est doux. Ça rafraîchit l’après-midi. Le matin, on a l’ombre des immeubles de l’autre côté. Ils poussent vite dans le quartier. Il sont tout de verre et on se voit dedans.

C’est un pont de pierre, c’est solide, et en même temps c’est une cabane, on sait que ça va disparaître. On prendra le charriot avec toutes les affaires et on s’en ira.

On a fait des immeubles tout en verre, en face, et les pierres s’y reflètent. Si on se met à un endroit spécial, on peut voir le pont dedans comme s’il se continuait à l’infini. Alors on ne voit plus le bout qui manque, mais juste les arches qui se répètent.

Et on se dit que les ruines ont des harmonies particulières, oui.

 

Antonin Crenn
Boulevard Masséna, Paris, juillet 2014.

 
Texte paru dans la revue Ce qui reste le 11 novembre 2014.

 

Senlis, août 2009
photo : Senlis, août 2009.

Feu le silo

On pouvait dire qu’il en avait dans le ventre, le vieux silo. Qu’il avait quoi, dans le ventre ? À vrai dire, on ne le savait pas très bien, parce les choses techniques, bon, ce n’était pas trop notre truc. On aurait aimé que ce soit un silo à grain, pour le côté agricole ; c’était une idée qui flattait le citadin. Mais un jour qu’on y passait d’un peu plus près, on avait vu écrit dessus : ciment. Alors, va pour le ciment : c’était un silo à ciment, tant pis ou tant mieux. Et ça avait fini par nous plaire aussi, à la longue : le côté industriel, ça plaisait au jeune homme de l’ère numérique qu’on était.

On traversait la Seine le matin et on la retraversait le soir. Elle était large à cet endroit, et d’autant plus large qu’elle semblait doublée d’un autre fleuve sur sa rive droite, un fleuve mécanique formé des dizaines de voies ferrées qui quittaient la ville pour relier le reste du monde. Le même pont enjambait les deux flots d’un coup, les voies ferrées et la Seine, dans une grande foulée. À pieds, on en avait pour des plombes. On avait le temps de tout observer, de compter les voies, d’imaginer. On se disait : « Je choisis une ligne, plouf plouf, et je la suis des yeux jusqu’au bout. Si j’ai de la chance, c’est le train de nuit pour Venise. Sinon, c’est l’omnibus de Juvisy. » C’était un peu la roulette russe, en moins fatal quand même. De toute façon, on n’avait aucun moyen de vérifier si l’on avait gagné ou perdu, c’était notre imagination qui décidait. On était gai, et on gagnait. On était triste, et c’était une défaite. Puis le lendemain rebelote. La Seine, elle, ne nous invitait pas à l’imagination. Sur ce pont si long, la fin de la traversée était plutôt contemplative. On observait le décor immuable de ce qui ne changerait jamais, et c’était rassurant. À droite, la Seine nous montrait la ville de pierre millénaire avec la flèche de Notre-Dame, à gauche, la banlieue d’acier et de béton avec ses cheminées. L’une d’elles, la plus grande — la plus belle, pensait-on parfois — émettait en continu un épais filet de nuage blanc, qui, par ces étés clairs et secs, comme sans air, s’élevait verticalement dans le ciel et qui, lorsqu’au contraire le vent se déchaînait, venait nourrir la masse des autres nuages, plus denses encore, si bien qu’on ne savait plus distinguer les nuées naturelles du panache de la cheminée. C’était notre fabrique de nuages. Elle avait toujours été là ; enfant, déjà, il nous arrivait de passer par ici, et on était fasciné de ce spectacle. On ne voulait pas que les choses changent. Et on était inquiet, parfois : il fallait qu’on aille voir les choses, souvent, pour vérifier qu’elles étaient en place. Comme une ronde d’inspection. Un rite de reconnaissance.

Le silo était là, après la Seine, sur la rive gauche. Le clou de la traversée. Il avait l’air en bonne santé. Les camions allaient et venaient, les grues et les pelles le remplissaient jusqu’à la gueule, les chariots le déchargeaient. Le ciment circulait en lui comme s’il s’était agi de son fluide vital, c’était un mouvement continu plutôt sain (pour lui) et réjouissant (pour nous). On aurait dû être rassuré, alors ; mais pourtant, on sentait toujours que le fragile équilibre était menacé.

La menace avait pris la forme d’un deuxième silo, plus petit. Plus performant, nous disait-on — mais bon, l’efficacité d’un silo, pour nous qui étions si peu techniques… Il avait été construit un peu plus loin, si bien qu’on ne l’avait pas vu sortir de terre. Un petit silo de rien du tout, très blanc, un peu snob, qui venait nous défier. Le message était clair : il allait remplacer notre bon gros silo, notre brave vieux silo.

On devait résister. Il ne fallait pas qu’on démolisse notre compagnon de route, le gros bonhomme de ciment qui ponctuait nos traversées de la Seine. On devait lui trouver une utilité, à ce vieux silo, une raison de rester parmi nous.

On le viderait de son stock de ciment. Il ne resterait qu’un colossal cylindre de béton, vide. On y percerait des fenêtres. On créerait des planchers. À l’intérieur du volume, on installerait un deuxième cylindre concentrique, tout de verre : ce serait un puits de lumière en même temps qu’une grande serre végétale, dont les arbres les plus hauts dépasseraient la hauteur du silo et viendraient le couronner de leur cime. On vivrait bien, là-dedans : on aurait une vue sur la Seine et sur les voies de chemin de fer, on regarderait passer les trains pour Venise. Les voisins, de l’autre côté du cylindre de verre, auraient vue sur la ville et sa folle activité. Entre eux et nous pousseraient les arbres. Des oiseaux viendraient y nicher, et leurs cris seraient les seuls bruits qui nous parviendraient.

C’était notre pari. Mais on ne nous a pas consulté, et les engins sont arrivés. Des véhicules à long cou, avec une mâchoire qui mord le béton et découpe les murs. Le bonhomme s’émiette par plaques. Le silo — feu le silo — tombe en petits morceaux. On a perdu le pari.

On ressent le besoin, l’impérieuse nécessité, de vérifier que la fabrique de nuages est toujours là. Qu’on n’a pas touché aux trains de Venise et de Juvisy. On gravit trois par trois les marches de l’escalier, et là-haut sur le pont on se sent suffoquer, on court, droit devant nous, au-dessus de la Seine. Ce pont si long, dont on aimait d’habitude la longueur, nous semble cette fois interminable, et on court encore plus vite, comme si en abrégeant le temps on pouvait raccourcir les distances, et c’est presque à bout de forces qu’on arrive sur la rive droite, parce qu’on est asthmatique et qu’on n’a pas l’habitude de courir. On reprend notre souffle, on regarde autour de nous. Les choses ont changé, on n’a rien pu y faire. Le temps a passé. Accoudé au parapet, on choisit une voie ferrée en contrebas, plouf plouf, ce sera toi. On attend une minute, puis deux, puis trois. On entend un train qui s’approche et qui passe sous le pont. Notre cœur bat vite et fort (mais c’est à cause de la course). Le train arrive à portée de nos yeux. Il bringuebale sur deux cents mètres, assez piteusement, et finit sa course au hangar technique de la Porte de Charenton. On a perdu. Et en plus, on a vieilli.

Boulevard du Général-Jean-Simon

Antonin Crenn
Paris, 27 octobre 2014

 Publié en mars 2015 dans La femelle du requin no43.

La terre

Léopold Milan était né dans un lieu qui en valait bien un autre ; mais enfin, ce n’était pas le genre de lieu dont on se réclamait. On ne pouvait pas appartenir à cet endroit. On pouvait seulement dire : « Je suis né là-bas, j’y ai grandi », et puis un jour on en était parti, et on n’y avait plus jamais pensé.

 

Rien d’effrayant là-bas pourtant, rien de laid non plus. Rien de repoussant. C’était pareil avec les gens : parfois on tombait amoureux, presque jamais on ne détestait. Et, entre les deux sentiments, toutes les autres personnes attendaient leur tour qui ne viendrait jamais. On n’avait pas assez d’énergie pour régler le sort de chacun. Léopold Milan n’était pas plus passionné qu’un autre (mais surtout pas moins), et il avait beau s’en défendre, il avait beau se draper d’idéaux, c’était bien le sentiment d’indifférence qui l’habitait alors.

 

Il avait donc grandi là-bas dans l’indifférence, mais aussi dans une petite pointe de rêve, de fantasme, de perspective : il pensait à la capitale, parce qu’il n’y avait qu’à la capitale qu’on pouvait se projeter.

 

Son arrivée dans la capitale fut absolument conforme à son désir. Pour la première fois, il évoluait dans un décor digne de ses ambitions, et sa vie prit la tournure qu’il attendait : il tomba amoureux d’un garçon très beau — un poète. Le garçon vivait au sommet d’un immeuble sans âge, dans une pièce claire traversée d’une poutre sombre. Léopold Milan pouvait dire à présent : « c’est mon lieu », car il y avait une histoire et il y aurait un avenir. Cela avait du sens.

 

Rien ne poussait sur le sol de la capitale, et c’était cela qui lui plaisait. On y était transporté et parfois on s’y accrochait. On pouvait y pousser comme pousse un champignon : on était une part de la ville, on ne s’imaginait pas vivre ailleurs, mais on n’était finalement que posé là. Posé, solidement, mais sans racine.

 

Le garçon avait le même sentiment : il était venu à la capitale comme un champignon. Il y était mieux accroché encore que Léopold Milan. Mais le garçon, lui, avait des racines quelque part. Il venait d’un endroit qu’il appelait : sa terre.

 

Sa terre était sauvage. Un peu plus bas prospéraient, placides, de belles étendues vertes. Un peu plus loin s’élevaient des massifs usés, fatigués. Entre ces deux étendues, c’était la terre : les murs de pierres sèches et le causse brûlé par le soleil.

 

Cette terre, c’était la pierre. C’était la roche escarpée à flanc de plateau, et c’était la ruine d’une tour féodale, dont les éboulis faisaient corps avec la falaise. Qui de l’homme ou de la nature avait empilé ces pierres en contrebas ? La question n’avait pas de sens sur cette terre. Là-bas, seul le temps était à l’œuvre.

 

Léopold Milan disait qu’il n’aimait pas la nature. Qu’il ne se sentait chez lui que dans un décor bâti par l’homme. Sur cette terre ruinée, sculptée, on ne savait pas dire si la nature avait défait ce que l’homme avait fait, ou bien l’inverse : il eut alors la sensation d’un équilibre. La terre, ce fut l’initiation. On pouvait pousser quelque part, et planter ses racines ailleurs.

 

La terre

 

La terre, c’était les châteaux forts qu’il imaginait enfant. Le garçon disait qu’un ancêtre charpentier avait fabriqué de ses mains l’escalier du château rouge. C’était ce château qui dominait la vallée, et qui donnait sa couleur au soleil couchant. En face, il y avait l’autre château : celui qui était resté inachevé et dont on pouvait fouler la cour béante comme on foulait la campagne.

 

Lorsque Léopold Milan connut la terre pour la première fois, c’est à Taillefer que le garçon l’emmena. Il avait fallu traverser le causse et c’était l’hiver. Un tapis de brume s’était déposé au creux du chemin, un mince filet blanc qu’ils avaient dissipé du bout du pied. Taillefer, ce n’était même plus un château. Personne ne savait ce que c’était. Il y avait des pierres et c’était beau. Un arbre avait poussé. Ils s’assirent sur le mur. Ils étaient seuls au monde. Sous leurs jambes pendantes, c’était presque vertigineux.

 

L’été, ils montaient vers les Tours. Elles aussi avaient été un château. Il fallait serpenter à travers le bourg, la rue devenait sentier, et ils gravissaient la colline. Il faisait chaud. La vue plongeante qu’ils auraient là-haut était le prétexte qu’ils se donnaient pour justifier leur effort. Bien souvent, un baiser ponctuait l’ascension à la faveur d’une ombre, d’un feuillage.

 

Sur la terre, Léopold Milan avait élu une famille, car le garçon avait une grand-mère centenaire qui était devenue comme la sienne. Sur la terre, aussi, il avait accompagné le garçon pour rendre à la poussière le père redevenu poussière.

 

Sur la terre, Léopold Milan avait construit ses plus belles images en capturant des objets, des décors, des lueurs. Sur la terre, il avait aimé le garçon en pleine lumière.

 

La terre, c’était l’endroit où Léopold Milan aimait revenir. Comme un rite.

 

Antonin Crenn
Paris, 3 mai 2013

 

Les lignes courbes (fragments)

À huit heures, il ferait déjà jour mais il ferait encore froid : Théodore Minsk le remarquerait quand il verrait s’échapper d’entre ses lèvres la petite nappe de brume blanche que son souffle aurait créée. À ses côtés, l’ami ne claquerait pas des dents, puisqu’il les garderait serrées exprès, mais son muscle temporal ne cesserait pas de se contracter au-dessus de sa mandibule, et soulignerait d’une pulsation le dessin déjà admirable de sa mâchoire, dont l’arête était vive et l’angle aigu, plantée d’une barbe rase et dense, dure, brune. L’image stupéfierait Théodore : le nuage de brume s’arrêterait aussi net, puis reprendrait calmement sa route lorsqu’un frisson se faufilerait entre ses omoplates, remontant brusquement la ligne de son dos.

***

Il avait conté à l’ami l’instant splendide qui avait eu lieu quelques heures plus tôt : il était tombé amoureux d’une manière particulièrement fulgurante entre Gentilly et la Cité universitaire — et ç’avait été un éclair plus intense et plus profond qu’à l’accoutumée, bien différent des coups de foudre d’autobus, de ces regards que l’on capte au travers d’une foule et qui vous réchauffent pour une journée, mais qui s’enfuient dès le lendemain car un autre leur à succédé, trop semblable. Cette fois avait été différente : parce que là, dans cette dernière petite gare de banlieue, avant de grimper dans le wagon, un garçon avait laissé tomber sa cigarette sur le quai, et son bras avait dessiné dans la grise atmosphère une courbe désinvolte qui s’était teintée, comme par malice, de grâce. Et l’ami voulut savoir : la courbe que Théodore avait décrite, cette courbe dessinée dans la grise atmosphère, quelle forme avait-elle ? Quelle amplitude ?

Jacques-François-Joseph Saly, Le faune au chevreau, Musée Cognacq-Jay
Jacques-François-Joseph Saly, Le faune au chevreau, Musée Cognacq-Jay

***

L’ami aimait que sa pièce fût exiguë et mansardée ; il aimait qu’elle ouvrît sur un toit qui, à l’occasion, ne rechignait pas à devenir balcon, ou terrasse ; et il aimait que sa porte restât ouverte sur le couloir où pas un chat ne s’aventurait, et qui était un peu devenu son vestibule, sa garde-robe, sa bibliothèque et sa cuisine, tous ces rôles à la fois qu’il remplissait admirablement.

Si dans l’immeuble on savait qu’un jeune homme vivait là, par contre on ne savait pas bien comment il y était arrivé. Ce soir-là, il avait été seul dans la salle de cinéma. Lorsque la lumière s’était rallumée, il avait poussé une porte qu’il ne poussait pas d’ordinaire ; il s’était dirigé au fond de la cour, dont les pavés luisaient faiblement parce qu’une fenêtre, plus haut, diffusait sa clarté ; il avait pris la direction opposée à la rue qu’il regagnait habituellement, parce qu’il avait bien senti qu’après cette cour, une autre, plus étrécie, devait se nicher entre les immeubles ; à chaque découverte, sa curiosité avait grandi. Après cette deuxième cour s’était alignée une troisième, enserrée de murs qui n’étaient pas vraiment parallèles entre eux ; leur ligne, légèrement courbe, était comme bombée par la vie qui les habitait, ou bien affaissée par le poids des années. Une porte, étroite ; un escalier, étroit aussi ; un, deux, trois étages : une porte entrebâillée, une pièce vide ; au fond de la pièce, une fenêtre sans volets qui s’ouvrait sur le toit en zinc d’un appentis.

Quai de Béthune, Paris.
Quai de Béthune, Paris.

***

L’ami lui chanta un émouvant éloge des rues coudées, dont les lignes courbes étaient un défi lancé au touriste et un pied de nez à l’urbaniste : il lui décrivit la rue Debelleyme et la rue Pestalozzi dans des termes exaltés nuancés d’une enfantine espièglerie ; surtout, il lui dit son amour pour la fascinante rue Duguay-Trouin, qui parachevait son allure anguleuse par le bon goût subtil qui consistait à débuter et à finir dans la même rue d’Assas — une rue bien raide et ordinaire — de sorte que l’expression « le carrefour de la rue d’Assas et de la rue Duguay-Trouin », sous son apparence bonhomme de précision univoque, désignait en réalité deux lieux distincts, éloignés l’un de l’autre de quelques quatre-vingts mètres.

Soufflé par un tel prodige cartographique, Théodore, à son tour, révéla le magnétisme qu’opéraient sur lui les longues voies rectilignes à un seul côté, telles que les quais de la Seine ou du canal, ou encore ces demi-rues, ces rues amputées, qui couraient tout le long du boulevard périphérique ou des voies de chemin de fer, et dont l’une des deux rives était annulée par un mur idiot. Ces rues et ces quais contenaient le même mystère que le ruban de Möbius, cette surface physique qui ne possédait qu’un seul côté : elles étaient numérotées, comme si de rien n’était ; elles arboraient sur leur face unique soit des chiffres pairs, soit des chiffres impairs, faisant l’impasse sur tous les autres, masquant toute une réalité qu’elles rendaient du même coup potentiellement vivante : et c’était là que s’immisçait l’imagination de Théodore, dans chacun de ces interstices laissés vacants par la numérotation alternée.

***

C’était alors que Théodore, son épaule gauche contre l’épaule droite de l’ami, assis sous la mansarde, comprit qu’il importait peu que l’on aimât les rues courbes plutôt que les rues droites, car cette différence qui, conceptuellement, pouvait ressembler à une divergence grave, voire à une opposition radicale, prenait au contraire, lorsqu’on s’élevait un peu, l’allure d’une convergence rare : l’un comme l’autre, en révélant leur hypersensibilité à la configuration des lieux parisiens, avaient montré leur attachement commun et instinctif à cette nécessité : être un homme inscrit dans un espace.

***

Les rues courbes invitaient l’ami à la réflexion et à la contemplation ; les rues linéaires invitaient Théodore à la narration et à l’imagination.

***

Ce matin-là, vers huit heures et demie, dans un café de la rue de Charenton, Théodore Minsk passerait sa main dans le col de sa chemise, sur la base de son cou, presque à l’endroit où s’amorcerait la ligne courbe de l’épaule : il y sentirait l’empreinte de l’ami. Et, avant de se lever, il aspirerait la dernière gorgée de son café, celle qui était toujours un peu pâteuse parce que le sucre s’y mélangeait mal.

Antonin Crenn
2011-2015