Dans le texto où Sonia me donne le code de la porte (la petite porte discrète donnant accès au palais où m’attend le photographe), elle dit aussi : « J’espère que tu as bien dormi. » Je souris en lisant mon téléphone, dans la rue, sous le doux soleil d’Arles. La formule est certes banale, convenue, mais je la reçois au premier degré, sans filtre, comme une pure bienveillance. Tout, ici, depuis hier, est à l’image de ces quelques mots : l’accueil chaleureux, les compliments, les gentillesses. Alors j’ai bien dormi, oui, un peu ivre. Soûlé de ces émotions davantage que par l’alcool — j’ai bu deux-trois verres, pas de quoi altérer mon jugement. Alors on me dira que je suis naïf. Ça me va. Je veux bien être l’émerveillé de service. Flagrant délit d’angélisme. Bien sûr que tout le monde me veut du bien chez Actes Sud ! Puisque ce sont eux qui fabriquent et vendent mon livre : leur intérêt, maintenant que la sortie est programmée, c’est d’aimer ce que j’ai écrit. Et de me trouver sympa. À midi, au restaurant du Méjan, je reconnais Philippe. Il a déjà publié plusieurs livres dans cette maison, alors je suppose qu’il vient pour la même raison que moi : la réunion commerciale pour la rentrée d’hiver. Eh bien non, il vient juste déjeuner avec une amie. Heureuse coïncidence. Je les rejoins pour le café. Il nous présente. À un moment, il lui dit, à propos de moi : « Antonin est gentil avec tout le monde. » Ça me va. Plus tard, après qu’on a présenté Rue des Batailles devant l’assemblée (c’est-à-dire devant les représentants qui vont devoir, dans les prochaines semaines, « placer » mon bouquin chez les libraires), Sonia me répète ce que quelqu’un vient de lui dire : « Il a l’air sympa, Antonin. » Ça me va. Je prends. Je stocke les compliments pour plus tard. On ne sait pas ce que demain me réserve. Et je l’écris ici, pour archive : « Chez Actes Sud, on m’a dit que j’étais sympa. » Souvenez-vous-en. Flagrant délit de vanité. Et d’exhibition. Je note aussi cet événement pour mémoire : lors de cette réunion à la chapelle du Méjan, le premier qui a pris la parole après moi, en levant la main comme à l’école, c’était pour parler de la langue, du style — appelez ça comme vous voulez — de littérature, en somme. Je me serais contenté d’un intérêt pour les sujets traités dans mon livre (ce n’est pas une mauvaise porte d’entrée), mais si l’on m’offre davantage, si l’on me parle de mon écriture, je prends, merci, je prends. Toute appréciation m’arrive gonflée d’une importance démesurée, puisque ce sont les toutes premières lectures. Ça devient diablement concret, maintenant que le texte vit une existence autonome — non pas indépendante, car il existe en-dehors de moi, oui, mais lié à moi pour toujours. Le matin, dans le train vers Arles, j’ai lu l’argumentaire envoyé par Sonia. Il m’a ému. Juste parce que c’est quelqu’une d’autre que moi, pour la première fois, qui s’exprime sur ce truc que j’étais seul à porter depuis un paquet d’années.

Je disais : j’ai souri en lisant le message « J’espère que tu as bien dormi » parce qu’il se trouve que, oui, ma nuit a été délicieuse. Longtemps que je ne m’étais pas rappelé un rêve avec tant de détails. C’est un conte. Je vous préviens : c’est un peu mièvre. Il y a un château. Un vrai château, sans commune mesure avec la maison pourtant immense où j’ai passé la soirée avec les gens d’Actes Sud et que j’ai appelée « le palais » quelques lignes plus haut. Dans le rêve, je suis un familier du lieu, peut-être parce que j’y travaille provisoirement, par exemple dans le cadre d’une résidence. Je suis au jardin lorsque déboule une délégation anachronique et guindée : la visite de la reine, escortée de dizaines de personnes élégantes. Je m’en fous un peu. Je laisse passer le flux. Je remarque un jeune gars qui fait partie de la troupe. Une sorte de page ? On se regarde. Il a une petite tête de malin, exactement comme j’aime. Tout pâle et criblé de taches de rousseur, et sa jolie tête ébouriffée du même roux. Les dents de devant un peu de traviole. Hyper charmant. Il quitte l’escadrille royale pour me rejoindre ; nous sortons du chemin. Je soulève une clôture, il baisse la tête pour passer dessous, je fais de même, et lorsque je me relève, nos visages sont tout proches, et il m’embrasse. Et il sourit comme après une bonne blague. Et nous voici à gambader de concert dans le parc, main dans la main. On s’embrasse de temps en temps. C’est facile. Très très doux. Je vous assure que tout est vrai. Au réveil, je me raconte de nouveau l’histoire pour la fixer. Je manque de pouffer. Moquez-vous aussi. J’ai dit que j’assumais mon angélisme… mais à ce point ? Lundi dans ce café de la Goutte-d’Or avec Quentin, on parlait de « Pédale, pédale ! ». On parlait donc des fantasmes, qui ne font certes pas partie de nos vies réelles, mais participent au grand tout qui nous définit. Ces histoires non vécues, c’est aussi nos vies. Il a lu La Lande d’Airou, alors je lui répète que « j’ai un faible pour les roux » et je précise que le garçon roux de ma nouvelle est un grand maigre ébouriffé. Voilà. C’est lui qui m’a visité cette nuit. Forcément. Dans la même conversation, Quentin ironisait (avec gentillesse, car lui aussi est foncièrement gentil, ça se voit comme le nez au milieu de la figure) à propos de la gloire qui m’est promise grâce à la publication imminente de Rue des Batailles, et j’ai renchéri : « Moi aussi j’ai quitté la mairie de Paris pour écrire, comme Nicolas Mathieu, et me voici chez Actes Sud, alors tu verras, bientôt j’aurai un gros prix, et bientôt j’aurai un fiancé prince de Monaco. » La blague a dû se coincer dans un pli incongru de ma cervelle et ressortir cette nuit, soudain, parce que la soirée était belle et que j’ai un peu trop pris la confiance. Alors cette nuit, oui, la reine et sa cour ont visité mes songes, je l’avoue, mais leurs nobles personnes ont vite tracé la route — et j’ai flirté avec le valet. L’honneur est sauf.

Plus d’une heure avec Stephan, le photographe, ce matin. Je me laisse faire, l’exercice ne m’intimide pas, je suis content par avance d’avoir de beaux portraits de moi, mais surtout j’adore regarder les gens travailler. Et les voir prendre du plaisir. Il n’y a pas deux photographes pareils. J’observe, je compare, j’en prends de la graine. Stephan s’amuse, alors je m’amuse aussi. Il n’y a pas deux écrivains pareils : on a chacun·e notre routine, nos toquades, nos protocoles, nos recettes déjà éprouvées qu’il s’agit de tordre. Dans le TER entre Arles et Nîmes, Éric nous dit qu’il écrit plusieurs livres en même temps et qu’un jour, après quelques années, hop, l’un d’eux est terminé. Il n’est pas parfait, mais il a pris une forme satisfaisante. Deux ans plus tôt, il aurait pu sortir dans une forme différente ; deux ans plus tard, il aurait encore muté. Il ne croit pas en un état définitif, absolu. En l’inspiration non plus (mais qui croit en l’inspiration ?). Il dit : « Je me méfie de la mystique littéraire. » On parle de ça dans le TER, vous vous rendez compte ? Et moi, ici, je l’appelle Éric désinvoltement, comme si on se connaissait, alors qu’on s’est à peine croisés hier soir au dîner, je l’ai vu mais on ne s’est pas parlés, il y avait tellement de nouvelles têtes. Tandis que sur le quai de la gare, avant qu’Anne n’arrive à son tour, sa tête était la seule familière, si l’on peut parler de familiarité (je l’ai quand même googlé avant de l’aborder, pour être sûr). C’était facile de lui causer : on a quelques intérêts communs. Puis Anne est arrivée. Puis une fille dont j’ai déjà oublié le prénom, et c’est lamentable de ma part parce qu’elle est très sympa, elle aussi, mais c’est comme ça, je ne peux pas tout enregistrer, elle est l’une des représentants qui vont parcourir les routes avec le catalogue sous le bras, on n’avait pas encore eu l’occasion de faire connaissance. Ils étaient tellement nombreux, je vous dis. On se sépare à Nîmes, dispersés chacun·e dans une voiture différente du TGV. Je m’installe côté fenêtre et je commence à écrire ce billet. À côté de moi, une femme lit. Parfois, elle me fait des sourires. C’est rare, un sourire d’un·e inconnu·e. Elle a vraiment l’air sympa. J’en viens à me méfier. Non pas d’elle, mais de moi. Je fouille ma mémoire récente. C’est quoi le bouquin qu’elle lit ? Oh ! Un gros pavé de chez Actes Sud. Si ça se trouve, on se connaît ? Je réfléchis. La maison a dû réserver nos billets ensemble. Elle vient du même endroit que moi. Je lui demande : « Excusez-moi, j’ai peur d’être grossier, peut-être qu’on s’est déjà rencontrés et je ne vous aurais pas reconnue ? » Elle répond qu’on s’est rencontrés, oui, ici même, il y a une demi-heure, quand elle s’est assise à côté de moi. Non, elle ne travaille pas chez Actes Sud. OK. J’en prends acte. Il y a donc des gens qui font des sourires sans raison, gratuitement, et qui lisent des livres alors qu’ils n’en fabriquent pas — par pur plaisir.