Ça commence par un immense soulagement : Paris reste à gauche. Je refuse d’ergoter sur le genre de gauche qui a gagné, quelle nuance du spectre, quel degré de pureté. Ça pourrait toujours être mieux. On en a parlé longuement avant, on en reparlera plus tard. Mais ce soir, d’abord, je me dis qu’on est sauvés : ils ne sont pas parfaits, mais ils participent à rendre la ville plus habitable, tandis que les autres auraient tout démoli au bulldozer : ça va très vite de vendre le patrimoine, déréguler les loyers, couper les subventions. On évite donc ça. On n’a pas le luxe de chipoter. On a besoin d’un écran entre nous et les politiques nationales ; à défaut d’écran total, un indice moyen retarde quand même la brûlure. Ce temps gagné est précieux. Alors d’abord, dimanche soir, c’est le soulagement, et ensuite c’est même la joie. Je me vautre dedans. Je serai critique plus tard. Le moment d’une élection, je préfère le vivre à fond. Je suis heureux parce que la gauche (oui, j’insiste, il s’agit bien de la gauche, et pas seulement du PS, car le PS n’est pas seul, il y a des vrais gens de gauche avec eux), la gauche, disais-je, n’a pas gagné ric-rac, et sa large avance signifie : « C’est vraiment dans cette ville qu’on a envie de vivre. » Elle signifie aussi : « Même si vous n’êtes pas nos préférés, on refuse de sombrer dans la droite la plus crasse. » L’avance est confortable. Tandis qu’à Douai, la gauche n’a battu le RN que de cent cinquante voix, et qu’à Carpentras le RN est passé. Je parle de Carpentras parce que j’ai travaillé deux fois là-bas avec les Voyages de Gulliver : je me sens concerné. Il va devenir quoi, ce petit festival ? C’est nul pour les gens de Carpentras, OK, mais on pourrait me répondre que ça ne me regarde pas, que les gens n’ont que ce qu’ils ont voulu ; mais, d’une part, la moitié des électeurs ne l’a pas voulu ; et d’autre part, une ville ne concerne pas que ceux qui y vivent. Moi, ça me concerne aussi, alors que je suis parisien. Vous imaginez ! Si Carpentras, sous-préfecture du Vaucluse à six cents bornes de Paris, étend ses ramifications jusqu’à moi… Imaginez Paris. Paris à droite, ç’a des conséquences sur combien de millions de non-électeurs ? Je parle de Douai parce que j’y vais demain. J’ignore quel rôle la mairie joue (ou ne joue pas) dans le festival qui m’invite. Mais il se trouve que je rencontre des élèves de lycée, puis les lecteurs et lectrices de la librairie indépendante. On parlera de Rue des Batailles, mais on sait très bien que mon bouquin est un prétexte. L’objet de ce festival, c’est toujours pareil : créer des rencontres, se frotter à d’autres cervelles. Le contraire de ce que veut l’extrême-droite.

Le samedi je suis allé à Angers. Je me plais beaucoup à la Maison Julien Gracq, mais que voulez-vous, je suis urbain, c’est mon biotope. Le crapahutage en bord de Loire, je me le garde de côté pour quand Jean-Eudes sera là. On ira sur les chemins. C’est une chose qu’on fait bien, tous les deux. Tandis que la ville, même seul, ça me botte. J’ai visité un musée. J’ai lu le livre de Sophie au café. Des étudiants m’ont reconnu (deux qui ont écrit avec moi la première semaine) ; il faut croire que ça m’a perturbé (j’imaginais ne connaître personne ici) si bien que j’ai oublié le bouquin sur ma table. Précis d’évaporation, c’est son titre : évaporé. Je m’en suis aperçu une demi-heure avant de reprendre mon train. Quelle aventure. Le samedi d’après je suis allé à Nantes. Il y a deux villes, une de chaque côté, alors si ce n’est pas l’une c’est l’autre. À Nantes c’est le festival Atlantide. Le train part à 9 heures, le suivant à midi. Va pour 9 heures, sinon je n’aurai le temps de rien. À tout hasard, mais comme une blague, j’écris à Ilan : « On va se croiser sur le quai » parce que je sais qu’il va à Paris ce matin. Et ça se goupille tellement bien qu’on prend un café tous les deux au soleil et qu’il me quitte pour son train juste à l’heure où je file à la librairie écouter Karim parler de son livre : je ne le connais pas, Karim, mais j’aime ce qu’il écrit, et il était en résidence juste avant moi au même endroit. Au déjeuner, je lui demande plus précisément dans quel appartement : celui du rez-de-chaussée, comme moi ? Axel, le troisième comparse à table, a séjourné dans cette même chambre, lui aussi. Ce n’est pas rien d’habiter le même lieu, à distance de quelques jours ou mois. De dormir dans le même lit. À mon arrivée Margaux m’a prévenu : les draps sont propres, mais tachés d’encre, car un auteur précédent écrivait au lit. Axel et Karim n’y sont pour rien, ils me l’assurent. On bâcle la fin du déjeuner, on va écouter Jacinta dans la salle du haut. Et puis, c’est un moment avec Julien, première vraie conversation après des années que nous nous croisons. Il me parle de chiffres sans fausse pudeur. Lui, les livres, il les lit et il les aime, mais il n’oublie pas de les vendre. C’est un point qui compte. C’est son métier et le mien dépend en partie du sien. Pourquoi ne parle-t-on pas plus souvent de chiffres ? J’en parle facilement, moi. Je dis aux gens combien de mes livres se vendent (quelques centaines de chaque titre) et combien je gagne (les collégiens me posent toujours la question). Pas sûr que Rue des Batailles soit un carton (je m’en serais rendu compte), mais j’espère sentir une différence puisque les moyens mis en œuvre pour le vendre sont quasi faramineux à l’échelle de l’artisanat de fourmi de mes autres éditeurs. Et puis la parenthèse des festivités / urbanités se referme en douceur grâce à Axel : j’aurais pu rester avec lui encore longtemps s’il n’avait pas surveillé l’heure de mon train. Le train marque le début et la fin, c’est un procédé narratif simple et efficace, aussi bien dans le récit écrit que dans nos vies vécues. Là, j’écris dans le train, une fois de plus ; le premier paragraphe entre Ancenis et Angers, les deux suivants entre Angers et Paris.

Une autre astuce dont j’abuse, c’est la boucle qui se boucle. À la fin du texte, je reprends un truc que j’ai lancé au début, laissé en suspens exprès. Mais parfois, je me tends cette perche au cas où, par sécurité, comme une porte de sortie facile, si besoin, et au final j’écris autre chose parce que l’écriture m’emmène ailleurs. J’espère toujours ça. Sinon je n’apprends rien. Avec le psy, cette fois, je peine à aller quelque part. En général avant la séance je prépare une amorce. Je sais par quoi ça commence, puis je laisse dériver, c’est le principe, il me l’a répété quand je lui ai dit que je ne savais pas quoi dire : « Le seul principe, c’est la libre association. » D’accord, on associe, mais on associe à quelque chose, pas à rien. D’où le besoin d’une amorce. Et là, rien d’évident ne me vient. J’ai commencé ce travail avec lui parce que je n’allais pas bien. Alors je savais quoi dire. Toujours un truc de travers. Je parlais d’un tracas récent, puis je dérivais, et on touchait peu à peu à des sujets plus intéressants. La recette ne marche pas, cette fois, parce que tout va bien. J’avais peur d’être seul ; ici, j’aime être seul. Je me sentais surmené, submergé, harcelé, presque persécuté ; ici, je suis serein. Sur quoi rebondir ? Je tente des trucs. Je teste. Au final, je sais très bien comment ça va finir : je vais parler de ma mère. Je lui dis : « La première fois que j’ai consulté une psy, je crois que je résistais à ça ; je trouvais ridicule de tout rapporter à mes parents ; tellement cliché ; mais je me rends à l’évidence, je ne suis pas au-dessus de ça ; je vais faire comme tout le monde et vous parler de ma mère. » Les exemples ne me demandent aucun effort, j’en trouve sans les chercher. Je lui dis : « Quel que soit le sujet d’un livre ou d’un film, et même s’il est mauvais, c’est toujours le même moment qui m’émeut, n’importe quelle scène, même mal jouée, dans laquelle un personnage quelconque exprime sa tendresse pour sa mère ; une parole, un geste, à tous les coups ça marche. » Dimanche soir, ça a commencé par un soulagement, disais-je, quand on a appris qu’Emmanuel Grégoire était élu maire : et lui, qu’est-ce qu’il a ressenti ? La même chose que nous ? Lundi, je tombe sur une vidéo des coulisses. Il est avec son équipe de campagne. Il surveille les premières estimations. Suspense. Enfin, quelqu’un lui dit : « C’est toi qui as gagné. » Alors on le fête, on l’embrasse. Il se dégage de l’étreinte et il dit : « Je vais appeler ma mère. » Je me repasse la vidéo pour être sûr d’avoir bien compris. Voilà, je raconte exactement ça au psy : quel que soit le sujet du film, qu’il soit bien ou mal joué, c’est à ce moment-là que mes yeux se mouillent.
🥹