Antonin Crenn

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Passerage de Luçon

Il est beau, ce terrain vague luçonnesque, à deux pas de « chez moi ». Un tas de caillasse, un beau « merdier » (c’est le mot que j’utilise dans Passerage des décombres) avec des trucs qui poussent dedans. C’était l’occasion de faire cette vidéo.

Je suis à peu près sûr que ces plantes-là ne sont pas des Lepidium ruderale, mais c’est l’intention qui compte, n’est-ce pas. Le terrain vague que j’avais sous les yeux en écrivant ça, à l’époque, il a disparu. Et si d’aventure cette vidéo vous donnait envie de connaître mon Passerage en entier, eh bien, le livre est toujours ici !

Je ne suis pas désœuvré

De nouveau seul : François est parti hier. Je suis seul dans cette maison aux trois quarts vide (car je n’occupe qu’une seule chambre sur les quatre). Seul, aussi, dans cette ville où je fais un tour, afin de m’aérer les neurones et de reposer mes yeux du trop-d’écran – dans cette ville qui semble aux trois quarts vides, elle aussi. La rue où je réside est occupée par des commerces désoccupés, des vitrines à vendre ou à louer – ou bien : ni à vendre ni à louer, seulement à laisser vieillir sur place, à attendre – quoi ? Il faut dire que c’est dimanche, et que le dimanche à Luçon invite à la mélancolie. Surtout après les quatre derniers jours écoulés. Et puis, hier soir, j’ai revu Les lieux d’une fugue : quarante minutes d’une beauté triste dans de lents travellings désertiques.

J.-E. m’envoie une photo prise sur le quai de la Seine au niveau du pont d’Austerlitz. Je lui dis que, sur mon quai à moi, il n’y a pas tant de monde, car je me trouve sur les quais du port de Luçon (feu le port de Luçon). Et je photographie pour lui, en réponse, l’arrêt de bus qui semble aussi désœuvré que moi. Parfois, des automobiles circulent dans la rue. D’autres fois (plus rarement), des êtres humains non motorisés. Un grand chien noir fait le tour de la halle en me jetant régulièrement des regards inquiets : il se demande ce que je fais là.

Bon. En fait, aujourd’hui, je ne suis pas désœuvré du tout. Je fais semblant. En fait, je travaille. Je voudrais préparer la lecture dessinée du mardi 22 avec Benjamin, mais par quel bout la prendre ? Je parcours le manuscrit des Présents. Je mets de côté, mentalement, les passages qui pourront être lus – qui pourront avoir du sens pour les spectateurs. Mais, j’ai du mal à ne pas me laisser parasiter, dans ce travail, par une question idiote : les gens d’ici ont-ils compris que j’étais venu à Luçon pour écrire ? Toutes les personnes que j’ai connues, c’était à travers mes autres activités, celles que je fais avec cœur, certes, mais à titre accessoire, c’est-à-dire : les ateliers d’écriture. Savent-ils qu’en réalité, je suis écrivain ? et que je n’ai pas chômé pendant ma résidence ? et que je voudrais, maintenant, partager avec eux mon vrai travail : ce roman qui m’occupe jour et nuit (à mon bureau et dans ma tête) depuis plus d’un an.

C’est un dimanche à Luçon. On croit que la ville est déserte, qu’il ne s’y passe rien. Mais, peut-être, en réalité, que tout le monde est chez soi, concentré. Travaillant d’arrache-pied. Parce que, si les autres gens sont comme moi, alors c’est ainsi : leur vrai travail c’est celui qui reste caché, que personne n’a encore vu.

Je me laisse faire

La pluie cesse : le ciel est encore bien sombre, mais les maisons commencent à s’illuminer de nouveau sur le fond gris. C’est joli : « typiquement un temps à arc-en-ciel », je me dis, et je me penche à la fenêtre pour voir s’il n’y en a pas un. Il n’y en a pas un, mais deux. L’un sur l’autre. Je prends la photo et la publie bêtement sur Facebook, sur Instagram. Content de moi. Puis, j’entends des pas sous ma fenêtre : je me penche à nouveau. C’est François : le gars qu’on voit dans les vidéos ! Le même que sur l’écran, tout pareil – mais vu du dessus (car je suis au premier étage). Les arcs-en-ciel ont filé et lui ne les a pas vus : il était concentré à faire son créneau devant la maison.

Le truc à la médiathèque, c’est dans deux heures : A. craignait que ça nous fasse « trop court » pour nous préparer, mais, en fait, on ne se prépare pas. Ce n’est pas la peine, vu le sujet de la soirée. Il s’agit de dire bonjour à ceux qui sont là, d’être content de les revoir (pour moi), de dire qui on est (pour François), de lire des choses qu’on a écrites en rapport avec le lieu (il y a mon journal de résidence, et François lit des bouts de son Autobiographie des objets), d’échanger avec les gens. Mais ils sont timides, les gens : nous, on est face à eux, qui sont assis, et il leur faudrait prendre la parole devant tout le monde, ils n’osent pas. On parle plus facilement après, avec un verre à la main. En grignotant des trucs. J’ai des complices parmi les organisateurs qui me mettent de côté, sur les plateaux de charcuterie, le fromage et les noisettes : je n’ai donc pas le ventre tout à fait vide pour accueillir les trois verres de vin que je sirote, mine de rien.

Là, c’est moi, vu du dessous (photo François Bon)

Voilà, je suis content. Je crois que tout le monde l’est aussi. Ça m’étonne à chaque fois, mais comment l’écrire sans paraître snob, ou affecté, genre faussement modeste ? Je détesterais qu’on croie ça. Mais c’est vrai, oui : ça m’étonne de voir que des gens sont venus, certes parce qu’ils sont curieux, mais aussi, simplement, parce qu’ils me trouvent sympathique. C’est comme ça. Je me laisse faire.

Quand nous sortons, il est 21 heures passées. Avec François, on est accompagnés de W. et de H. qui sont pleins d’espoir, ils imaginent qu’on va dîner dehors : à quatre, on se sent plus forts, nous partons en quête d’un restaurant. C’est naïf, évidemment : un mercredi à Luçon, à 21 heures passées, vous imaginez – mais je suis grisé, il faut m’excuser. C’est peine perdue, bien sûr. Alors nous errons. François filme, il redécouvre Luçon by night (ces images ne feront pas un film d’action, je suppose).

Là, je dis bêtement : « l’autre possibilité, c’est de manger des pâtes à la maison ». Ça aurait pu ressembler à un échec, ce repli, mais c’est tout le contraire qui se produit. Parce que W. a apporté des tomates de l’Amap de Fontenay-le-Comte (chaque spécimen, dans le sac, est d’une forme et d’une couleur différente de sa voisine) et que H. sait cuisiner. Et ce qui se passe autour de la table, c’est un de ces moments imprévus, où les choses arrivent naturellement. Et c’est bon de se laisser faire. Je me laisse faire.

Dans la vraie vie

Demain, il y a François Bon qui débarque chez moi. Marrant, non ? François Bon, c’est quelqu’un qui a écrit des livres qui sont rangés dans ma bibliothèque. C’est quelqu’un que je vois et que j’entends sur mon écran quand je suis sa chaîne YouTube (j’avoue, je n’ai pas tout regardé). C’est quelqu’un que je lis sur son site et sur tous les réseaux sociaux imaginables. C’est quelqu’un que je n’ai jamais vu en vrai. In real life, comme disent les gens – et François qui répliquera « le web aussi, c’est la vraie vie ».

Après-demain, je pourrai dire, aussi, que c’est quelqu’un qui, le matin, boit plutôt du café ou plutôt du thé (à moins qu’il ne prenne de cette poudre cacaotée que je préfère, moi, au petit déjeuner, mais je ne sais pas pourquoi : j’en doute). En fait, les écrivains sont de vraies personnes. Je suis bien placé pour le savoir, maintenant que je suis moi aussi affublé de ce titre honorifique (vendredi, arrivant au collège : « C’est vous l’écrivain ? – Oui madame »).

On va cohabiter, François et moi ! Marrant. Dans cette maison qu’on voit très bien sur la couverture du livre (je vous montre avec le doigt).

Demain soir (mercredi), on sera ensemble à la médiathèque pour partager ce livre avec les gens qui seront là (vous ?) et on papotera en sirotant des boissons aimables (je ne sais pas exactement ce qui est prévu au menu). On rencontrera des gens en vrai. Jeudi, François anime un atelier d’écriture et, samedi, une lecture à Saint-Michel-en-l’Herm (le programme en détail ici et dans le journal, plus bas).

C’est moi qui invite François chez moi, alors que franchement s’il y en a un des deux qui est « chez soi » ici, c’est lui. La terre natale, le retour aux sources, tout ça. L’exploration d’un territoire. Il sera question de ça, sans doute.

Ouest France, 8 octobre 2019

C’est dimanche (j’ai vu des vaches)

Je me suis éveillé tard. Parce que c’est dimanche, sans doute. Mais comment mon corps le sait-il ? Alors que je dors dans un lit qui n’est pas le mien, que la lumière qui passe par l’interstice des volets n’a pas la couleur de chez moi, que les bruits du dehors me sont inconnus ? Aucun indice de dominicalité ; aucun moyen, pour mon horloge biologique, de savoir qu’aujourd’hui on reste au lit. C’est un mystère. En fait, non, c’est simple : j’ai dormi dix heures d’affilée parce que les deux premières nuits, j’ai dormi mal. Alors, je me rattrape. Plus tard ce matin, je suis retourné au lit : plus précisément, dessus et tout habillé. Parce que je lis un de ces romans qu’on dévore à plat ventre sur son lit et que, souvent, je ne peux pas le nier, les bouquins que je lis ne sont pas aussi romanesques que celui-là. Là, je me laisse porter par le souffle de la narration, par l’épopée. C’est la suite du Monde réel d’Aragon, c’est-à-dire que c’est le premier volume des Communistes. J’en suis à la page 500, donc j’approche de la fin, mais il y a encore trois volumes derrière, c’est pas fini. Comme je lis tout ça en pointillé (j’ai commencé la série il y a plus d’un an), je me perds dans les personnages : c’est foisonnant comme du Balzac, mais la différence c’est qu’on ne trouve pas leurs arbres généalogiques sur le web aussi facilement qu’on trouve, par exemple, la chronologie de chaque micro-apparition de Rastignac dans la Comédie humaine. Tant pis pour ceux qui n’ont pas pris de notes. L’histoire qui s’y déploie est fascinante parce qu’elle est infinie : elle prend ses racines dans les débuts du vingtième siècle, mais ces racines sont elles-mêmes nourries par tous les siècles précédents, on le sent, et les développements pourraient s’étendre jusqu’aujourd’hui. L’histoire est passionnante parce qu’elle est réelle – et pour être si réelle, elle est faite de fiction. Et les personnages existent, pour moi – et leur vie se prolonge au-delà du roman. C’est-à-dire que le volume Aurélien, consacré à l’histoire d’Aurélien, s’arrête quand on en a fini avec le morceau de la vie d’Aurélien qui nous intéresse ; mais que sa vie, après, continue. Elle continue d’une façon moins passionnante, c’est le moins qu’on puisse dire : plus rien, dans son existence étriquée, ne mérite qu’on lui consacre un roman. Alors il est relégué au rang de personnage secondaire, tertiaire, quaternaire. D’anecdote insignifiante. Et le jeune Aurélien qu’on a aimé parce qu’il était romantique devient un bourgeois fadasse et lâche, engoncé dans son conformisme, qui se contente de faire tapisserie dans la galerie de figurants. Et Aragon n’a pas peur de ça : d’abîmer son personnage.

Un dimanche après-midi à Luçon (prononcer ces mots sur un air connu) : il fait beau, je fais mon petit tour de petit vieux, doublant l’Intermarché pour attraper ce chemin joli qui passe devant la Corsière, dans le marais. Puis, je reviens en ville par la route des Guifettes, je jette un œil dans la boîte à livres de la place Leclerc (j’ai failli en prendre un), et je m’installe à la terrasse du café du Commerce pour entendre des voix humaines.

Une tablée de jeunes gens gais : ils ont de bonnes têtes. Des lycéens, sans doute. Je pense au prix que coûtait un café en terrasse dans la ville où j’ai grandi au début des années 2000 : c’était déjà le double de ce que ça coûte aujourd’hui à Luçon. C’est peut-être pour cette raison que je n’allais pas au café avec les copains. (Non, en vrai, la raison principale, c’est que je n’avais pas le genre de copains avec qui on va au café, et que j’évitais le plus possible les regroupements de ce genre : j’étais incapable de savoir comment ça marchait, ce qu’il fallait dire et à quel moment il fallait rire). Je les écoute d’une oreille distraite. Je saisis ces mots, prononcés deux fois de suite : « un truc de pédé » – quelqu’un dit cela, à propos de quelque chose que quelqu’un d’autre a fait. Ce quelqu’un qui a fait un truc de pédé. De quelle chose peut-il bien s’agir ? Par exemple : est-ce que le projet littéraire que j’ai en ce moment avec G. serait un truc de pédés ? (je vous gâche le suspense : oui, clairement, c’en est un.) Mais, dans la conversation de cet après-midi, il n’est pas question de littérature : dommage. Ni même d’homosexualité. Il s’agit seulement de dénigrer le quelqu’un qui a fait ce quelque chose. Alors, cette joyeuse tablée de jeunes gens sympathiques aurait pu dire, oh, bien des choses en somme : « un truc pourri » ou « un truc merdique » ou « un truc ridicule » ou « un truc qui craint » (mais les jeunes disent-ils encore : ça craint ?). Pour eux, ç’aurait été pareil. Mais pour moi, ç’aurait tout changé.

Je ne l’ai pas dit, tout à l’heure : j’ai vu pas mal de vaches du côté de la Corsière. J’aime bien les vaches. Je les ai regardées un moment. Je me demande : souffrent-elles quand elles entendent, par exemple, « peau de vache », utilisé dans une conversation qui ne concerne pas du tout les vaches, mais où l’expression n’a pas d’autre but que d’être désagréable à l’endroit de la personne qui la reçoit ? J’en doute. Elles sont au-dessus de ça, les vaches. On le perçoit à la noblesse du regard. Moi, j’utilise encore le mot « vachement », mais c’est toujours positif.

Rentré à la maison, je repense à elles. Bien imprégné de cette ruralité vigoureuse, j’attaque la lecture d’une sombre histoire de mystères villageois, que m’a envoyée P., dans laquelle il est question d’une plante gynodïoique cultivée pour sa racine charnue.

Le train, il y en a que ça berce

Comme il habite près de la gare Montparnasse, L. m’a proposé de déjeuner chez lui avant d’attraper le Luçon-Express. L’idée était bonne, mais, dans ma tête, est apparue l’image lamentable de moi-même soulevant ma valise avec peine jusqu’au sixième étage où vit L. et, à cause de cette image, j’ai préféré renoncer. Parce qu’elle pèse des tonnes, ma valise : elle est bourrée de bouquins. Alors, tant pis pour les petits plats de L. : je l’ai retrouvé à la pizzeria, impasse de la Gaîté. Le déjeuner était gai (pas seulement à cause du nom de la rue), puis il m’a accompagné à la gare, mais pas jusque sur le quai : on aurait pu apprécier qu’il aille jusque sous les fenêtres de mon wagon agiter son mouchoir, à l’ancienne – mais c’est impossible désormais, parce qu’il y a ces portiques idiots qui vous barrent l’accès au quai, et qui vous gâchent vos adieux romantiques.

Le train, il y en a que ça berce. Moi, non. Je ne dors jamais dans le train : je suis trop excité pour ça. Sauf dans les trains de nuits, parce qu’il faut bien. Le plus souvent, je regarde par la fenêtre. Cette fois, j’ai tout de même lu mon livre. À côté de moi, un homme mâchait bruyamment des crocodiles en guimauve, imitation plastique. J’ai refusé poliment de les partager avec lui.

À Nantes, figurez-vous qu’il n’y a pas d’escalier mécanique pour descendre du quai, ni pour monter sur le suivant. On se trimballe la valoche comme on peut. Moi, j’avais une grosse demi-heure à tuer, et le jardin des Plantes est juste en face. Et figurez-vous qu’il est plus confortable de se promener avec une valise dans le jardin des Plantes que dans la gare : maintenant, vous savez. J’y ai vu les chèvres et les poules. Et les sculptures végétales de Claude Ponti. Et je me suis rappelé l’unique fois où je suis venu à Nantes, et je n’étais pas triste d’y penser, car c’était un souvenir heureux. L’heure de mon train approchait et je me suis dit : tiens, je vais jeter un œil au café de la gare, parce que je m’en souviens comme d’un lieu important de ma petite existence : c’était le jour de Noël et presque tout était fermé à Nantes, à l’exception des restaurants où nous n’avions pas pris de réservation, alors nous avions échoué dans cet endroit inattendu : le café de la gare. Et nous avions passé plusieurs heures au chaud, cet après-midi de Noël, au café de la gare. C’était bien. Bon, aujourd’hui, j’ai jeté un œil, et puis j’ai rien vu : ce café n’existe plus : le côté où il se trouvait (dans mon souvenir) est en travaux. Tant pis ou tant mieux.

Dans le Luçon-Express, il y a un chien rangé dans le sac de sa propriétaire, posé sur la tablette. Seule sa tête dépasse, ses yeux sont fermés : il roupille. Quand je vous le disais : le train, il y en a que ça berce. Moi pas. Je regarde dehors : les paysages me semblent familiers. On approche du but, et je reconnais l’église des Magnils-Reignier, et la piste cyclable empruntée au mois de mai, qui longe la voie ferrée. Je suis attendu par A., qui me dit que j’arrive juste quand le soleil revient. Je lui demande ce qui a changé à Luçon depuis le printemps : apparemment, pas grand-chose. Je me dis : tant mieux.

À la maison (oui : « à la maison », je le dis déjà – ou à nouveau), j’installe cette petite table sous la fenêtre de ma chambre : c’est exactement le genre de bureau que je voulais, c’est chouette, on me gâte. Et je feuillette le livre que je découvre à l’instant. Le livre, mon livre – et c’est étrange d’avoir entre les mains cet objet que j’ai conçu sur mon écran. Le livre, c’est Je connaîtrai Luçon, j’en avais parlé ici. Je le regarderai ce soir avec plus d’attention : là, je file, je suis attendu pour dîner.

Ça passera très vite

Ces derniers jours ressemblent étrangement à une tournée d’adieux. À l’approche de mon départ pour Luçon, on dirait que les gens qui m’aiment s’inquiètent. S’inquiètent-ils – au choix : de ne plus me voir pendant trois semaines ? ou bien de me savoir là-bas pendant trois semaines ?

Je dis à certains amis : « voyons-nous avant mon départ en exil », leur annonçant la date de mon train pour Luçon. En forme de blague. Mais, en fait, une résidence n’a rien d’un exil. Pour preuve : quand Napoléon a été condamné à l’exil, c’est sur l’île d’Elbe qu’ils l’ont envoyé, pas à Luçon – et moi, j’en reviens tout juste de l’île d’Elbe, où j’étais en vacances.

Jeudi, j’ai vu V. et R. : on a siroté du vin rouge en parlant de bouquins. R. m’a dit qu’elle était contente de savoir que ma résidence « se passait bien », que j’avais « plein de projets ». Puis, j’ai promis (à sa demande) qu’on se verrait rapidement à mon retour. Ça m’a fait plaisir. Vendredi, dans ce salon de thé (où je n’ai pas bu un thé, mais un café en provenance de la brûlerie au coin de la rue), j’ai demandé à G. ce qu’il écrivait en ce moment, car nos discussions me donnent toujours de l’énergie, elles m’ouvrent des perspectives insoupçonnées. En gros : elles chargent mes batteries. Et ça tombe à pic, à quelques jours de mon départ. J’avais envie de le voir, pour ça. Et puis, j’avais envie de lui parler du projet top secret que Guillaume et moi ourdissons dans l’ombre : il a eu l’air de trouver ça marrant. Je ne peux pas en dire trop pour le moment, mais ça a un rapport avec ce que j’écrivais ici et avec le désir de conquérir les cœurs et les corps grâce à la littérature. Rien que ça, oui. Le temps a passé vite, avec G., à tel point que j’ai dû prendre le métro par peur d’arriver en retard à mon rendez-vous, juste après, avec F. au café des Anges. Il se trouve que F. m’a vu à l’œuvre, l’an passé, pendant mon tout premier atelier d’écriture, celui pendant lequel j’ai transpiré en trois heures toute l’eau que je bois, d’habitude, en deux jours. Tellement j’avais le trac. Il m’avait dit, à l’époque, que ça ne s’était pas vu. Depuis, on se suit de près, on se voit de temps en temps. Et moi, vendredi, je lui pose mille questions sur les élèves de son nouveau lycée (parce qu’il est prof), puis, après dîner, je lui montre la caserne de Reuilly : ça a l’air innocent, comme ça, mais pour moi ce n’est pas rien, cette promenade. C’était comme faire un tour de ronde. Donner un dernier coup d’œil aux lieux que j’aime et qui, dans trois semaines, auront déjà changé.

Rentrant de Saint-Denis, lundi, un message de L. qui m’attrape au vol : alors on stationne deux heures, ensemble, avenue de Clichy. J’avais déjà mis L. dans la confidence du projet secret avec Guillaume, et j’essaie de l’enrôler. J’ai bon espoir. Sur cette terrasse de bout de trottoir, on discute le genre de fantasmes dont il est question (ou non) dans les histoires que nous écrivons, et, de fil en aiguille (puisque la littérature et la vie, ce n’est certes pas toujours pareil, mais qu’au minimum ça se touche), on évoque des trucs vachement intimes en rapport avec nos vies à nous. Une conversation comme ça, ça nous laisse largement de quoi cogiter jusqu’à la prochaine, fût-elle envisagée dans plusieurs semaines. Et j’ai regardé l’heure et, à nouveau, j’ai été obligé de prendre le métro pour ne pas louper J., qui m’attendait déjà au café des Anges. Il se trouve que J. est vendéen, mais ce n’est pas du tout de Vendée que nous avons parlé. La Vendée, je vais en souper pendant trois semaines, alors, bon, vous pensez comme on avait d’autres choses à se dire, lui et moi.

Évidemment, j’ai envie d’être à Luçon. Et en même temps, évidemment, je préférerais rester ici. Je connais ce sentiment contradictoire. Je me connais. Ça me fait toujours ça. Même la veille de partir en vacances, je me demande : « À quoi bon ? ». Je me suis dit, bouclant le sac à dos cet été, que l’île d’Elbe était un endroit bien saugrenu pour y séjourner (Napoléon pensait-il la même chose ?) et que ça n’avait aucun sens d’aller là-bas. Et puis, après, que s’est-il passé ? Les vacances ont été belles. C’est-à-dire que les moments vécus étaient beaux ; qu’ils valaient le coup. Qu’ils avaient du sens. Alors à Luçon, bon, je me demanderai quelquefois : « Qu’est-ce que je fous là ? » – et c’est inévitable. Parce que, Luçon ou pas, je me pose toujours cette question où que je sois, quoi qu’il arrive. Je sais par avance que J.-E. me manquera, le soir. La journée, pas forcément. Mais, la nuit, oui, j’aurai envie d’être avec lui. C’est comme ça, je me connais. Et ça fait partie de l’expérience de cette résidence. C’est le jeu.

Je me souviens de cette nuit qui a précédé mon départ pour Rome, en 2015. C’était une sorte de première « résidence », bricolée maison, c’est-à-dire que j’avais pris quatre semaines de congés pour partir seul, pour vivre seul et écrire. La différence avec une vraie résidence, c’était que personne ne m’attendait là-bas, j’avais inventé le truc moi-même. C’était prévu comme une expérience initiatique : il s’agissait de voir si je serais capable d’écrire sérieusement pendant une période longue ; et de vivre seul. Mon train partait à six heures-et-quelques du matin, et cette nuit-là J.-E. n’était pas avec moi (nous nous étions fait nos adieux la veille). Alors, j’avais si peur de ne pas me réveiller à l’heure (non : en vrai, j’avais seulement peur d’être seul) que j’avais demandé à O. et à L. d’attendre avec moi. De m’aider à passer, sans douleur, à travers ces quelques heures nocturnes. On avait bu des coups dans un bar, puis dans un autre, et on s’était séparés assez tard, me laissant juste le temps nécessaire pour repasser chez moi, prendre une douche et attraper ma valise avant de filer à la gare de Lyon. Juste assez de temps pour accomplir ces tâches pratiques. Et juste assez de temps pour, sous la douche, pleurer une bonne fois pour toutes, afin de n’avoir plus à le faire quand je serais là-bas. De ne plus avoir peur, ni être triste, quand je serais seul.

À Paris, il pleut sur mon velux. J’écris ces lignes en me demandant comment sera la vue depuis ma fenêtre, à Luçon, et si j’aurai pu me débrouiller pour aménager un petit bureau dans ma chambre, à l’étage. En fait : je m’y vois déjà. Dire pour autant que j’ai hâte d’y être, je ne sais pas.

Tout de même : j’ai hâte de revoir ceux qui, au printemps, ont contribué à me faire me sentir « chez moi » à Luçon. Mais, j’ai hâte aussi – je n’arrive pas à savoir si « et surtout » – de me retrouver seul dans cette maison, dans cette maison beaucoup trop grande pour moi, dans cette maison au milieu d’une ville beaucoup plus petite que la mienne. Hâte d’être seul, oui. Et puis, hâte de revoir à Paris ceux que j’aime et qui m’aiment, quand tout ça sera fini, c’est-à-dire : après ces trois toutes petites semaines. Parce que, je le sais déjà : ça passera très vite.

Pour ne pas oublier

L’idée consiste à boucler des trucs avant mes vacances. On a terminé Je connaîtrai Luçon, qui part chez l’imprimeur. Ouf ! Du côté des Présents, par contre, « boucler » ne veut pas encore dire « finaliser » (loin de là), mais essayer de suspendre proprement le chantier. Me dire : cette version peut rester en l’état quelque temps sans s’abîmer. Les trous sont bouchés, je n’ai pas laissé de crevasse dangereuse en plein milieu, je ne craindrai pas qu’on se prenne les pieds dedans en mon absence. Rien qui ne m’empêchera de dormir.

Prendre des vacances : l’expression est belle et floue à la fois. Il n’y a encore pas si longtemps, mon calendrier était séparé en deux parties étanches : le travail d’une part (celui qu’on fait parce qu’il le faut bien), les vacances de l’autre (la vraie vie). L’écriture était du côté de la vraie vie, et donc des vacances. Mais, depuis presque un an désormais, j’ai décidé que ce travail-qu’on-fait-parce-qu’il-le-faut-bien était une époque révolue, et que le mot « travail » signifierait : ce-que-j’ai-toujours-voulu-faire. Et les vacances, alors, que deviennent-elles ? Disparaissent-elles ou bien, au contraire, prennent-elles toute la place disponible ?

(J’utilise ce mot, disponible, volontairement – car ma situation administrative est justement celle-ci : fonctionnaire en disponibilité ; et que je n’ai jamais été aussi disponible que cette année, disponible à la rencontre, à la découverte, à l’expérimentation ; disponible à moi-même.)

Que je sois à Paris, à Luçon ou à San Francisco, je fais la même chose – oh, que ça paraît snob de le dire – : j’écris mes trucs, les projets avancent tranquillement et je suis disponible pour ceux avec qui je travaille. Cela n’empêche pas les promenades, les rencontres, le repos (ce qu’on appelle vacances, et qui se mêle intimement aux autres activités). Mais, là, j’ai décidé que les projets seraient suspendus à la fin de cette semaine : c’est pourquoi j’appelle ce moment, bêtement, des vacances.

La machine qui est dans ma tête continuera de tourner, hein. C’est toujours comme ça : ce travail-là, il se passe autant sur le clavier de mon ordinateur que la nuit en rêvant, que le matin en me promenant et que le soir en buvant des coups avec les copains (et le mot travail sort alors, soudainement, du carcan monstrueux où il était enfermé au temps de ma vie de bureau, lorsqu’il signifiait : « même si tu n’aimes pas ça, faut y aller »). Je cogiterai donc depuis là-bas, et peut-être encore plus profondément qu’ici. J’emporterai quelques idées dans mon sac à dos, comme devoirs de vacances (compiti per le vacanze), pour ne pas oublier (per non dimenticare).