Je sors joyeux de chez — je ne sais pas comment l’appeler. D’ailleurs je ne l’appelle pas : si lui m’accueille avec un « Bonjour Antonin », je me contente de « Bonjour ». Il n’a pas besoin de prénom. Il n’a pas besoin d’une personnalité, d’une histoire : le sujet de nos séances, c’est moi seul. Je le désigne quand même par son prénom, une fois, samedi soir, lorsque je vois le copain qui me l’avait recommandé. Il m’en avait proposé plusieurs assortis d’une brève description ; j’ai choisi celui-ci sur ses quelques mots et parce qu’il reçoit à Belleville. C’est un plaisir d’aller là-bas. Le trajet compte dans le processus. À ce copain, donc, j’ai dit : « J’ai vu deux fois (son prénom inséré ici), on se revoit mardi prochain. » Le copain s’appelle Pierre. Alors, pendant la première séance, je me suis senti obligé de le citer, pour lever l’ambiguïté, parce que j’étais en train de présenter le paysage de mes relations, un bref tour d’horizon de mes aimés, et j’ai parlé de Jean-Eudes, puis de Pierre, puis de Pierre — et j’ai précisé à chaque fois : « Mais pas celui que vous connaissez. » Je ne crois pas qu’il fera des fiches pour s’y retrouver. Un autre copain de copain, qui fait le même métier, m’avait dit qu’il comptait sur sa propre mémoire pour filtrer : s’il oublie une partie de ce qu’on lui a raconté, ce n’est pas grave, au contraire, c’est même signifiant. Ah bon. Ça me va. Je crois la même chose à propos de Rue des Batailles : c’est normal de ne pas retenir les détails factuels, les dates, les identités de tout le monde. L’important est de comprendre leurs relations, et le flux du récit. L’index en fin d’ouvrage n’est pas là pour vous aider dans la lecture ; plutôt qu’un support technique, c’est une œuvre en soi, à lire séparément, si vous êtes sensible à ce genre de performance, si vous aimez comme moi lire les listes de noms sur les monuments sans savoir qui sont les gens. Dans le mail que j’ouvre après la séance, en descendant la rue des Couronnes, on m’écrit : « On s’y perd dans les prénoms et les personnes, mais c’est secondaire. » Ce mail me rend plus léger, plus rapide, sur cette rue déjà en pente, facile, sans effort, où le soleil d’hiver commence à donner alors qu’il pleuvait ce matin ; comme si les pas ne coûtaient rien ; je me laisse porter ; je me dis qu’il faut savourer, être fier, recevoir les éloges après le travail, car j’ai bien travaillé. C’est un mail de D. qui vient de terminer Rue des Batailles « hier, tard, très tard » et me conforte dans ce sentiment : oui, j’ai bien travaillé. Sa lecture est précieuse pour moi : écho de sa lecture de mes tout premiers livres en 2017 et 2018, et surtout du manuscrit de L’Épaisseur de trait qu’aucun éditeur ne voulait alors publier ; et lui, l’écrivain que j’estimais, ancien éditeur lui-même, m’avait assuré que ce texte avait de la valeur, qu’il ne fallait pas renoncer, avec des mots forts et chaleureux, au dos d’une carte postale étrange, un peu effrayante, un autoportrait de Léon Spilliaert que j’ai exposé dans ma chambre plusieurs années. Il m’écrit aujourd’hui avec le lyrisme que j’ai aimé aussitôt dans le premier livre de lui que j’ai lu, en 2007 sans doute, pioché sur la table de feu Gibert Jeune à la faveur de son titre, pour l’offrir à Jean-Eudes. Une fidélité. Alors son enthousiasme me fait du bien. Il n’est pas mon ami. Il n’est pas obligé de me lire, ni de me dire qu’il m’a lu. Les amis ne sont pas obligés non plus, mais ils le font quand même. Et ne se contentent pas d’un compliment poli. Et les camarades auteurs ou grands lecteurs, qui avalent quantités de livres chaque année de leur vie, me disent que le mien n’est pas banal. William, Baptiste, Christophe, Vincent, Clément, Guillaume, Thierry, d’autres que j’oublie, ont consacré plusieurs heures à lire cette petite brique, puis encore un temps — un vrai temps, car l’exercice n’est pas facile — à composer un message à mon intention. Que faire de leur unanimité ? Est-il possible qu’ils soient tous aveuglés ? Qu’ils se trompent dans leur enthousiasme ? Et s’ils ont raison, alors, pourquoi tout le monde ne sait-il pas encore que mon livre existe, et qu’il est bon ?

Je sors joyeux de cette séance, disais-je, parce que je commence à comprendre comment ça marche. Un exercice de pur langage : je suis arrivé avec un sujet, que j’ai développé tant que je le pouvais ; il a reformulé l’une de mes phrases avec des mots que je n’aurais pas choisis ; l’un de ces mots m’a fait bifurquer vers un autre événement ; ce second récit s’est déployé jusqu’à toucher une étape qui, par surprise, a révélé des motifs communs, des échos, avec mon premier sujet. J’ai donc parlé de ce dont j’avais prévu de parler, certes, mais l’important était dans les zones de contact et les interstices. Constat banal pour qui pratique l’exercice depuis longtemps. Moi, c’est par écrit que j’y joue le mieux : je commence un texte parce que j’ai l’idée de ce que je veux dire, mais je suis déçu si la fin du texte ne m’a rien appris de neuf. Si l’écriture ne m’a pas surpris moi même. À l’atelier du soir, à Rosny, quelqu’une me dit : « Ce qu’il y a de bien dans tes propositions d’écriture, c’est qu’on ne sait pas où ça nous emmène une fois qu’on s’est lancés. » Je leur dis toujours : « L’important c’est d’écrire, même n’importe quoi, quitte à supprimer les premières phrases ensuite, qui n’auront servi qu’à provoquer les phrases d’après, qui seront les plus importantes, celles que vous n’aviez pas prévu d’écrire. » J’ai expliqué ça mille fois. Je ressasse pour moi, au fond. Me convaincre à nouveau. Avec ma voix, ce matin, c’est ce qui s’est passé. J’ai raconté ce que j’avais préparé : l’incipit était tout prêt dans ma tête ; je l’avais rodé au café des Cascades avant la séance, car j’étais en avance d’une heure quasi. J’arrivais de loin, parti tôt, vingt minutes sous la pluie d’Étampes et le parapluie de Pierre, puis une heure de RER et on s’est séparés à Austerlitz, lui dans le train et moi sur le quai, agitant nos mouchoirs comme au départ d’un transatlantique. Dans le métro j’ai lu dix pages de L’Invention de Paris que je picore depuis quelques semaines. La serveuse des Cascades m’a tutoyé alors qu’on ne se connaît pas, juste parce que je suis assorti au décor : mes fringues, mon livre, ma gueule : familiarité d’un éthos d’intello de gauche de l’Est parisien, jeune ou encore pas si vieux, prof, artiste ou entre les deux. Ma voisine de tablée bouquine. Une autre gribouille dans un carnet. Un mec corrige des copies. Et l’autre, au comptoir, si ça se trouve, il prépare mentalement sa séance : il recompose les morceaux d’un rêve ; il se souvient de sa mère. L’autre soir, Guillaume a dit que l’interprétation des rêves ne l’intéressait pas, bien que le titre de sa Tectonique des Halles lui soit apparu d’abord là, dans les replis secrets du sommeil ; il accueille ses rêves au premier degré ; il a donc gardé ces mots à l’état pur, dans leur étrangeté, avec leur friction et leur potentiel ; en poète. J’ai écrit pas mal de rêves ici. J’ai cessé de le faire. Les analyser, ça ne m’a jamais tenté. Le faire en séance, maintenant ? C’est tellement cliché. J’hésite à raconter quelque chose qui me titille, quand même, pour voir : un motif récurrent qui m’intéresse. Allez ! Puisque c’est une expérience. Si ça peut me faire bifurquer. Les premières séances ne m’ont rien appris, car je déroulais un récit connu par cœur — je m’analyse moi-même depuis l’adolescence, j’ai écrit des milliers de pages de journal et je raconte ma vie à tous mes amis — : j’étais sur des rails. C’était l’introduction nécessaire, j’imagine. J’espère maintenant la sortie de piste. La surprise.