« Tu nous a ramené ton frère jumeau ? » Évidemment, c’est une boutade, puisque T. est l’oncle de Pierre et qu’il sait depuis vingt-neuf ans que Pierre n’a pas de jumeau. Mais ça me fait plaisir. D’abord parce que c’est agréable de ressembler à son ami, même si ce n’est pas vrai qu’on se ressemble. Mais surtout (et je ne le réalise que plus tard) parce que je me trouve intégré, par la magie d’une seule phrase (la première prononcée) dans la galaxie qu’ils appellent « famille ». Inutile de revenir sur le caractère exotique de ce concept pour moi : je l’ai déjà écrit dans mon dernier billet. Allez, si. J’y reviens. J’en reparle à Pierre le weekend suivant. Je lui raconte ce qu’il sait déjà : les relations difficiles entre les membres d’une fratrie qui auraient pu être mes oncles et tantes, si l’une n’était pas sortie si tôt de la vie des autres, et si les suivants ne s’étaient pas brouillés. Le lourd bagage de leur enfance commune dont ils ne savaient pas se dépêtrer. Alors, dans mon enfance — et a fortiori dans ma vie d’aujourd’hui — un tel rassemblement de cousins et cousines, parents et enfants adultes, je ne connais pas. Et voilà que, dans le jardin d’une maison inconnue, hop, on me fait une place à table, et je me trouve face à des parents et à leur fils qui sont les tante, oncle et cousins de mon ami. Comme si de rien n’était. Étrange et doux. Voilà pour l’expérience de début. Non, ce n’est pas le début. L’histoire a commencé deux jours plus tôt : la reconnexion immédiate (mais qui en doutait ?) avec Pierre, la maison qui m’est déjà familière, la bibliothèque Inguimbertine, le soleil qui tape, les pizzas offertes, la placette bombardée de musique trop forte, la nuit, le bourg en caricature de Provence pittoresque. Il y a eu tout ça. Intense et facile. C’est pourquoi je lui dis : « Maintenant, tout me va. » J’accueille l’impro. Tout ce qui arrive désormais se passe bien. Les rencontres. La solitude que je suis venue chercher, de 8 heures à 20 heures, comme cet hiver à Ronce-les-Bains. J’écris. J’écris seul. Normalement je fuis la solitude — mais pas moyen d’écrire autrement que seul. Et je veux écrire. Dans cette maison trop grande qui nous est confiée, lorsque je suis seul, je ne suis pas seul. Une chatonne de huit semaines me saute dessus, grimpe à mes mollets, court sur mes épaules, mordille les lacets de mes chaussures. Comment ne pas l’adorer ? Lui refuser mon attention ? Alors je la quitte pour travailler dehors, au chaud et à l’ombre, déplaçant ma chaise dans le sens du soleil. J’ai besoin de m’immerger plusieurs heures d’affilée, deux jours pleins. Peu de temps, en somme, mais une configuration rare dans ma vie, ces mois-ci. Je commence donc ce séjour par ça : un projet à la fois, plutôt que de papillonner. Je m’occuperai de tout le reste en fin de semaine (les lectures à venir autour de « Perec 53 » à Nantes et à Paris, la fin de ma résidence à Villetaneuse). D’abord, j’écris. Trente mille signes. Pas énorme. Mais tout de même, il faut les sortir. Je les sors. Voilà. Ça semble bien. Je saurai demain si c’est bien. Je relirai demain. D’abord, j’écris. Je réactive des souvenirs. Une mémoire par strates, un récit non linéaire, une histoire qui forme des boucles. Une nouvelle pour « Pédale, pédale ! » que j’espère publier dans la prochaine saison. J’espère que Baptiste l’aimera. Moi, j’y prends plaisir. Ça m’excite de l’écrire. Et c’est doux. C’est tendre. Ça parle d’habitude. Et d’amour.

Il y a eu des bonnes nouvelles. Le séjour en bord de Loire qui s’annonce l’année prochaine. Et une date, enfin, pour Rue des Batailles : perspective encore lointaine, mais enfin ! une perspective, un point à l’horizon que je peux fixer, que je verrai s’approcher à mesure. Oh, voir Rue des Batailles ! Je dis souvent « serpent de mer » pour ce projet qui n’aboutit jamais. Je réalise ici que pouvais aussi bien l’appeler « l’Arlésienne », celle dont je parle sans cesse et que personne n’a vue, écho à la ville où tout se décide, en particulier le calendrier des parutions. Je m’en suis vanté auprès de J.-M. à la bibliothèque Inguimbertine, après qu’il m’a présenté à ses collègues comme « un écrivain parisien » : j’ai répondu que mon prochain livre serait publié ici, dans le Sud. Je n’ai pas ajouté (j’aurais pu) que mes autres éditeurs sont à Nantes, à Vitré, à Saint-Étienne, ou dispersés comme l’était l’équipe de Publie.net. Alors, « écrivain parisien » sans aucun doute. Livres parisiens, j’espère pas trop.

Pas l’habitude d’un emploi du temps si chargé. À mon retour à Paris : lundi, préparation de la lecture du 13 avec Anne et Sophie ; mardi, accrochage de l’expo à Villetaneuse, puis atelier à Rosny ; mercredi et jeudi à Nantes ; vendredi à Villetaneuse, puis lancement de « Pédale, pédale ! » aux Mots à la bouche ; samedi, clôture de ma résidence à Villetaneuse. Jamais vu une semaine comme ça. Il y a des gens qui travaillent plus que moi, oh, j’en ai conscience. Seulement, moi, ce n’est pas le genre de vie que je me suis fabriqué. Bon. Je souffle un bon coup. Ça va bien se passer. D’abord, je suis avec cette petite chatte adorable dans une maison trop grande. J’ai ouvert toutes les portes pour voir ce qu’il y avait derrière. Pas question d’ignorer le contenu d’une pièce (trop de pièces) dans cette maison où je suis censé habiter. La nuit, il y a des bruits. Pourquoi s’obliger à les écouter seul ? La nuit, nous sommes deux.

J’écris pour « Pédale, pédale ! » parce que ça me plaît. La chose la plus urgente et la plus amusante. La plus nécessaire. Elle s’impose. J’ai besoin de collectif. D’utopie. De partager quelque chose de beau dans ce monde violent. Je l’ai dit mille fois. J’essaie de ne pas culpabiliser de laisser en friche le projet que j’avais promis de développer ces mois-ci. « L’ami oublié » reste en rade, bloqué au stade des recherches documentaires. Lui donner forme littéraire, aujourd’hui, m’apparaît comme une tache difficile, peu naturelle, voire rebutante. Me forcer ? J’écris mal si j’écris sans désir. J’écoute le podcast de Cerno, conseillé il y a plusieurs années déjà par Anne, et plus récemment par Juline. J’en suis au quatre-vingt dix-neuvième épisode. Comme tout le monde, je suis happé par la forme exponentielle de son enquête, par sa prolifération rhizomique, chaque rencontre entraînant une autre, de proche en proche. Il fait confiance à son intuition, il suit des pistes sans objectif à atteindre, parce que l’exploration est son seul but : rencontrer pour connaître. Connaître pour conjurer l’ignorance, l’indifférence dans laquelle on relègue la plupart des gens croisés dans nos vies. La connaissance et l’empathie pour tisser des liens, créer une solidarité : meilleur antidote à la solitude, à la méfiance, à la violence, à l’oubli. Une utopie, en somme. Son projet l’occupera toute une vie. Impossible d’y mettre fin, puisqu’il n’a pas fixé de but à atteindre. J’en prends conscience en même temps que lui, je crois, c’est-à-dire lors de sa rencontre avec Philippe Jaenada. Il veut lui parler parce que leurs démarches sont proches : une énorme documentation autour de l’affaire criminelle, et la volonté de faire œuvre de création (au-delà d’un travail journalistique). Mais l’écrivain trace immédiatement une ligne nette entre leurs approches respectives : Cerno écrit à mesure qu’il enquête, et donne à son enquête la forme d’un feuilleton, tandis que lui commence par la documentation, sans rien écrire, puis trouve la forme à donner à son récit, une forme fixe, car un livre est un objet fini. Alors seulement il écrit. Et il termine son livre (je n’en ai lu aucun). J’ai vite senti que mon Rue des Batailles avait le potentiel d’une œuvre proliférante, car chaque personnage est en contact avec d’autres, tout aussi intéressants, comme autant de perches tendues vers des récits annexes. J’avais heureusement décidé de m’en tenir à quatre-vingts chapitres, quatre-vingts pièces pour achever le puzzle, pas une de plus. Tandis que mon feuilleton « L’ami oublié », aucune idée d’où il me mènera. Je l’écrirai à mesure que mon enquête progressera. Je sais que Jean Vaudal est un point de départ et un fil conducteur, mais que mon projet (comme dans Rue des Batailles et comme chez Cerno) est de décrire une galaxie de liens, une diversité de personnages reliés de près ou de loin à mon personnage central. Alors ça pourrait m’occuper toute une vie. J’arrêterai pourtant, lorsque j’aurai trouvé assez de matière à mon livre. La forme, je crois l’avoir déjà trouvée. J’écrirai donc ce livre. Mais plus tard. J’ai dit que j’écrivais d’abord pour « Pédale, pédale ! ». Aucun rapport avec l’autre projet. Ni par le thème, ni par la forme. Seul point commun : là aussi, comme toujours, j’ai commencé par accumuler des images dans ma tête (les personnages, les décors, les scènes frappantes) et je me suis mis à écrire lorsque j’ai trouvé la forme. Il n’y a plus qu’à couler les images dans cette forme. La forme, ici, c’est une spirale bizarre, peut-être un ruban de Möbius. Ma nouvelle se boucle, la fin est un écho du début, comme les billets de ce blog qui souvent se referment comme un œuf. Mais pas cette fois. Cette fois, tant pis, je termine en queue de poisson — pour dire simplement : venez aux Mots à la bouche vendredi prochain (le 6 juin) à 19 heures. Venez nombreux parce que, nous, nous serons au complet (Baptiste, Maël, Julien, Guy et moi). Et si vous n’êtes pas à Paris, commandez nos livres. Voilà. J’écris depuis le train qui me ramène à Paris. Grosse semaine qui m’attend. Hâte de voir Jean-Eudes. Il fera nuit à Paris. Oh, dormir avec lui.
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