Un autre usage de la chambre. Je dis « la chambre ». J’y reviens. La chambre que j’ai construite autour de mon corps et de mes désirs, juste assez grande pour me contenir avec ceux que j’aime, vêtement sur mesure, petite boîte, cabane ouverte : normalement je n’y passe pas la nuit seul. Je n’y dors pas seul, qu’il fasse nuit ou jour. Puis arrivent les exceptions : et je découvre une autre manière d’habiter. Pierre se lève tôt pour prendre son train. Mais vraiment très tôt. J’ouvre un œil, je lui dis bonjour et au revoir, je me rendors seul. Je ne suis pas malheureux. Poursuivre la nuit seul, ce n’est pas dormir seul. C’est le plaisir de s’éveiller accompagné, puis de prolonger le sommeil parce qu’il est trop tôt, décidément beaucoup trop tôt. Une autre fois, quelques jours plus tard, Pierre se lève pour travailler — mais ce n’est pas le même Pierre. J’ouvre un œil. On ouvre le volet, bien qu’il fasse encore nuit, le ciel est pâle. On prend le petit déjeuner. Puis il s’en va et je me rendors. Au second réveil, il fait jour. La lumière du dehors suffit, je n’en allume pas d’autre. Je prends un livre. Je lis le matin. J’avais oublié comme j’aimais ça. Avant, je lisais le matin, souvent. Quand le cerveau est frais, les connexions vives. Mieux que le soir, s’endormir entre les pages. Une heure, deux heures passent. Le lit est immense puisqu’il emplit toute la pièce. Pour être exact : un mètre soixante de large, deux de long ; toute la surface délimitée par la bibliothèque, le bureau, la douche, l’emprise de la porte qui s’ouvre vers l’intérieur. Radeau bien calé sur ses quatre côtés. D’habitude, vite, je le replie, je le range, je fais place nette. Impossible de circuler sinon. Mais là, je décide de ne pas circuler. Je stationne. Assis, couché. Doux souvenir du weekend passé ici quand Pierre était malade. Moi, je ne l’étais pas, alors je n’ai eu que les bons côtés. Ce dimanche non plus je ne suis pas malade, ou pas vraiment, ou un peu, ou bien je décide de faire comme si. La ferritine, la TSH et la B12 dans mon sang sont basses, mais comprises dans la fourchette des normales, tandis que la B9 est en-dessous. Ah bon. Première fois qu’on me teste ça. La médecin dit que ça peut expliquer ma fatigue. Et la tristesse ? Est-ce que c’est chimique aussi ? Je m’occupe de moi. Je ne fous rien pendant quelques jours. Je lis au lit. J’approfondis ma connaissance de ma chambre.

Philippe m’avait demandé de choisir une image sur son site, dont il m’offrirait le tirage. J’ai préféré qu’il choisisse lui-même. Alors c’est une surprise. Sur la table des Pères pop (il est arrivé en avance au rendez-vous, moi en retard), il a posé le carton long à section carrée. La photo roulée à l’intérieur. Elle est grande. Ma chambre est petite. Comment lui trouver une place ? Je la déroule. C’est une photo de sa chambre mise en abyme : chambre à coucher et chambre photographique. Alors je lui trouverai une place, c’est certain. Je lui dis : « Je ne collectionne pas, je n’ai pas l’habitude d’acheter des œuvres ni d’en recevoir, mais il se trouve que la semaine dernière, justement, j’ai acheté quelque chose à un photographe que j’aime bien, un petit format pas cher, il faisait du tri dans son atelier et il a besoin d’argent, ça me faisait plaisir. J’y suis allé avec Pierre. On ne savait pas quelle image choisir. Jusqu’au moment où ça nous a semblé évident : le portrait d’un garçon sur son lit, cadré large afin qu’on comprenne bien l’espace de sa chambre. Hervé (c’est le photographe) nous a dit que cette image était extraite d’une série de gens dans leur chambre. Et nous, puisqu’on choisissait une œuvre ensemble, on la destinait à notre espace commun : la chambre. Alors il fallait qu’elle parle de ça. Dans notre mur d’images, dans une collection cohérente, il nous faut une chambre. Donc, tu vois, à supposer que cette collection existe, ta photo en est la deuxième pièce. »

La journée passe comme une lente et pénible remontée : on est tout en bas et on n’a pas le choix, il faut sortir de là. J’arrive à la chambre à onze heures. C’est normal qu’il soit encore au lit à onze heures ? Il ne dort plus. Il a dormi tard. Il a peu dormi. Mal dormi. Il a beaucoup trop dormi. C’est normal qu’il dorme autant ? Je ne comprends pas comment son temps fonctionne. Il ne passe pas à la même vitesse que le mien. J’imaginais le croiser à la chambre alors qu’il était sur le point de sortir. Ç’aurait été agréable. Au lieu de ça, il n’est pas prêt à sortir. Du tout. Il reprend la conversation d’hier où nous l’avions laissée. Elle était pénible, la conversation d’hier. Je lui dis : « Ça ne mène nulle part si tu continues d’argumenter ; peu importe que tu aies raison ou tort ; moi, je ne cherche pas à avoir raison ; je cherche à aller bien. » À chaque petite chose jolie que je lui montre, il oppose la chose laide d’à côté. Je ne cherche pas à lui prouver que tout est parfait, mais seulement à lui montrer (à l’inciter à voir) qu’il existe des choses bien, aujourd’hui, dans le monde du dehors. Le dehors de la chambre. De sa chambre — son cocon à lui, son musée intime, son conservatoire d’une époque fantasmée, sa petite utopie, son refuge parce que le monde ne veut pas de lui. Ça, c’est ce qu’il croit. Je voudrais qu’il admette qu’il a sa place dans le monde. Je lui dis : « Tu n’as pas le choix ; je ne connais que trois alternatives : soit tu cesses de vivre, soit tu remontes le temps, soit tu trouves de bonnes raison de vivre aujourd’hui. » Je refuse la première option par principe et, heureusement, il est d’accord avec moi. La deuxième option est la plus séduisante à ses yeux, mais jusqu’à preuve du contraire il n’a pas trouvé les moyens techniques de ce prodige. Alors, je lui répète : « Tu n’as pas le choix, tu es coincé dans ce vingt-et-unième siècle, à ton grand désarroi, comme dans un film de science-fiction ; et, en attendant qu’on vienne te chercher pour te ramener à ton époque, tu vas devoir y vivre, et donc y vivre bien, et être heureux ; c’est un énorme boulot, mais ça vaut le coup d’essayer. » On argumente des heures, alors que j’avais promis de ne pas argumenter. Il m’épuise. Je dis : « Je vais sortir un moment pour souffler, loin de toi, et pendant ce temps tu cherches des sujets de conversation qui nous font plaisir à tous les deux, puis je reviens avec le déjeuner, et on passe une heure joyeuse et légère avant de se séparer. » Alors voilà, on déjeune assis en tailleur sur le lit, face à face, et c’est bien. Il est quinze heures. Il est seize heures. Il est dix-sept heures quand il s’en va. Il a repéré un film au Grand Action. Je lui dis : « Tu vas être en retard. » Il me promet qu’il peut être là-bas en quinze minutes, en Vélib. J’en doute. Peu importe. Il part avec le sourire. Je souris aussi. Il m’épuise. Il me reste une ou deux heures pour écrire ce billet, seul, avant de quitter la chambre. J’aurai au moins fait ça aujourd’hui.