C’était ma deuxième famille

Voilà, c’est dimanche. Une semaine que je suis au Vercland, ce village à l’écart du village, ce village-vacances à une demi-heure (en marchant vite) du village de Samoëns. C’est une île, un écosystème, un monde en soi. J’en apprends les codes. Ils sont faciles. Je me suis acclimaté. J’ai vu que Sukran et Nicolas étaient rassurés. Au début, on aurait pu se demander : « Qu’est-ce qu’il vient faire dans cette galère ? » Mais le matin du deuxième jour, alors que Gabrielle venait de nous quitter par le train de 7 h 11 (c’est-à-dire par une voiture qui l’accompagnait à la gare de Cluses à 6 heures et quelques : voyez comme nous sommes chouchoutés), Sukran et Nicolas ne m’avaient pas donné d’heure pour le petit déjeuner. Quand je suis monté au restaurant, ils n’étaient pas là, alors j’ai cherché une autre compagnie, je me suis approché de Thierry et Nathalie qui m’adressaient des signes amicaux, du genre : « Si tu as envie de venir, ça nous fait plaisir, mais si tu n’as pas envie, pas d’obligation. » Cette délicatesse-là. Puis ils sont arrivés à leur tour, Sukran et Nicolas, et ont rejoint notre table. Je les soupçonne d’être venus tard exprès, pour me tester. Pour s’assurer que je saurais me débrouiller. Il est important que je ne reste pas seul — pour deux raisons au moins : 1. parce que ce serait la déprime totale ; 2. parce que le travail qu’on attend de moi repose sur les rencontres. Rien de plus facile, car des gens sympas, il y en a plein ici. Ils se laissent faire. Mieux : ils viennent me voir. Le soir au restaurant, un enfant dit à sa mère : « C’est l’écrivain ! » — puis à moi : « Tu as mis quoi dans ton livre ? » Alors j’explique : « Pour l’instant, rien du tout, je n’ai pas commencé à l’écrire, mais j’y mettrai les histoires que tu me raconteras. » Histoires de vacances, histoires de travail. Après la réunion d’accueil du lundi matin, apéro au solarium, et quelqu’une me dit : « C’est génial ce projet. » C’est Sylvie, que je connais bien maintenant, six jours plus tard. Elle est venue seule en vacances. Elle sait qu’elle ne restera pas seule. Le contact facile. Le premier jour, elle me dit une phrase magique, une formule peut-être cliché, mais diablement efficace : « La famille cheminote c’est ma famille de cœur. » Un autre jour : « Quand je travaillais à la gare, la gare c’était ma deuxième famille. » Alors voilà, j’expérimente ceci pendant mon séjour : les vacances en famille.

Il y a la famille cheminote et la famille au sens strict : les parents et les enfants. Je suis plongé dans cette normalité qui me semble si exotique. Pourtant, j’avais des parents, mais cette enfance normale me paraît loin, d’autant plus loin que je n’ai jamais connu mes parents ensemble : ce genre de couple qui ressemble à tous les couples. On me répondra qu’aucun couple n’est identique à un autre, mais il y en a beaucoup qui se ressemblent, non ? De loin, même de très loin, en regardant vite. Je n’ai pas d’enfants, je n’en veux pas, et mes amis non plus. Je ne fréquente pas de parents. Presque aucun de mes amis n’est — comment dire ? — j’ose le mot : hétérosexuel. Ce n’est pas un gros mot. Mais ce n’est pas le sujet de ma résidence : « une immersion dans la famille hétérosexuelle ». Le centre de vacances ! J’observe cette vie collective dans les meilleures conditions… Car ici au Vercland, la plus petite échelle communautaire (la famille nucléaire) s’articule avec souplesse et bienveillance avec les autres cellules (les familles d’à côté, les couples, les personnes venues seules) pour former une communauté plus vaste à la forme mouvante, aux contours flous et poreux, aux contours qui ne sont pas des frontières. Une communauté accueillante. C’est peut-être ça « la famille cheminote ». Dans le langage de certains que je rencontre ici, je remarque qu’on utilise le mot « cheminot » à la place du mot « humain » comme s’ils étaient interchangeables : pour nommer ce qu’ils appellent leurs valeurs cheminotes, moi je dirais simplement « humanistes ». Les linguistes et anthropologues ont documenté dans plusieurs langues cette confusion du mot homme ou humain avec le nom désignant son propre peuple (par exemple les Magyars et les Amazighs, si je ne dis pas de bêtise). Il y a quelque chose de beau dans cette croyance. Dans cette idéalisation. Les cheminots soient des gens parfaits. Mais il me semble que, s’ils continuent de s’autopersuader de leurs qualités, ce n’est pas par autosatisfaction. C’est plutôt une sorte de mantra. Une formule performative. « Puisque je prétends être humaniste, je m’oblige à prouver que je le suis. » J’y vois une exigence morale. Une incitation à la solidarité. Quand on arrive au Vercland, on nous offre un livre et on nous dit qu’on peut piocher dans la bibliothèque, il n’y a pas de contrôle, on nous fait confiance. On nous présente toute l’équipe, les plongeurs, les agents de ménage, les animateurs, les cuisiniers, tout le monde à égalité. Au restaurant, on nous propose de grandes tablées. Des jeux à l’apéro. Des sorties en montagne pour lesquelles aucun transport n’est prévu, parce qu’on compte sur le covoiturage qui se met en place le plus naturellement du monde. Mille façons de nous dire : « Vous êtres une équipe. » Que vous le vouliez ou non. Comme au boulot. Comme en famille.

Sylvie dit, à propos de la gare où elle travaillait : « ma deuxième famille. » Souvent, dans les vies de chacun, la première n’est pas idéale. On fait avec. Avec mes amis, même ceux qui aiment leur famille imposée, nous aimons parler de « famille choisie » à propos de la communauté d’amis et d’amoureux que nous inventons au quotidien. Mais la famille cheminote, ce n’est pas ce genre de deuxième famille. Elle n’est pas « choisie », on ne recrute pas ses membres selon nos sentiments et nos désirs. Les collègues, on nous les impose. Comme les parents, les frères et les sœurs, les cousins. Moi, j’aime ma sœur. Mes cousins, je ne les connais pas. Pas assez. De très loin. J’en ai connus quelques uns, enfant, mais nous n’avons pas créé de relation ensuite. Il y en a même que je n’ai jamais vus. Je ne sais pas ce que signifie « avoir des cousins ». Quelqu’un qui sait ça parfaitement, c’est Pierre. Il connaît cette contrainte et cette joie. Pierre est heureux et aimé. C’est du boulot d’entretenir ça. Comme l’amitié (mon boulot préféré.) Sa cousine m’a dit combien elle l’aimait. J’étais ému de l’entendre. Moi, je suis au Vercland avec des cheminots et des conjoints de cheminots, et des enfants de cheminots, et j’entends parler de frères et de sœurs, d’oncles et de tantes, de grands-parents. Quand on cherche bien dans son arbre généalogique, on trouve toujours un·e cheminot·e. Les parents du père de mon père vivaient dans la « maisonnette » (c’est écrit sur les actes d’état-civil) du passage à niveau no19 de la ligne Morlaix-Roscoff, lieu-dit Létiez, commune de Saint-Pol-de-Léon. Lui était « homme d’équipe » et elle « garde-barrière » des Chemins de fer de l’État. Ils vivaient au bord de cette voie, au rythme des trains, avec mon grand-père et son frère et sa sœur. J’ai consulté ces archives alors que je n’ai jamais eu cette conversation avec mon grand-père, ni avec aucun membre vivant de ma famille. L’année dernière, j’ai vu mon cousin Benoît sur le quai de la ligne H à la gare du Nord, il conduit les trains, si ça se trouve il m’a conduit plusieurs fois, j’ai si souvent pris cette ligne pour aller à Villetaneuse. On s’est fait la bise et j’ai sauté dans la rame, j’étais en retard. Je n’ai rien fait pour le revoir. C’est idiot. Le temps passe. Hier, il m’écrit : « Coucou mon cousin. Si je peux t’aider dans ta recherche de compréhension… la sono n’étant pas de grande qualité à bord des trains ! C’est guide de dépannage. » Il fait allusion au kit de dépannage dans mon billet précédent. Je rigole. On ne s’écrit jamais. Il a fallu que je me retrouve au Vercland pour créer l’occasion. Il a fallu que j’écrive sur ce lieu qu’il ne fréquente pas, me dit-il, parce qu’il préfère « débrancher un peu de temps en temps » et que les cheminots entre eux, même en vacances, ont tendance à parler du boulot. Drôle de détour : il a fallu la « famille cheminote » pour me rappeler que j’ai un cousin.

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