Ils m’ont manqué et, quand je reviens, ils sont là. Chacun son tour quelques heures, alors que je reste si peu de temps à Paris. Ceux que j’aime et qui m’aiment : ils me font du bien, une pure joie, pas une consolation comme ils savent m’en donner parfois, car ces jours-ci je n’ai pas besoin d’être consolé. Ni inquiet, ni triste. Je vais bien, même sans eux, parce que je sais qu’ils sont là. Ma solitude à la maison Gracq est douce, je la retrouverai demain, puis Jean-Eudes viendra, puis Pierre, puis je serai seul à nouveau. Je ne me souviens pas de quoi j’ai eu peur lorsque j’avais peur. Pourquoi j’étais triste. Ça me semble loin, loin.

Nous marchons comme je n’ai pas encore eu l’occasion de le faire : seul, je me contente d’une heure, je prends l’air, c’est un dégourdissement hygiénique, je suis la Loire jusqu’à l’Èvre puis je remonte par le bourg, et basta. Avec Jean-Eudes j’explore : depuis Ingrandes, la Pierre de Bretagne qui marquait la frontière du duché et du royaume de France, puis le pont-cage pas si large qui rappelle à Jean-Eudes celui de Floirac, et la levée sur la rive gauche, belle ligne droite un peu trop droite qui nous lasse, alors on s’écarte, on musarde, on trouve un village pas plus gris qu’un autre, une troupe de trois chiens très peu obéissants nous prennent en amitié jusqu’à loin de leur maison, puis rebroussent chemin. Tiens, voilà la balise rouge et blanc : le GR3 longe le fleuve sur plus de mille bornes, de la source à l’océan : il passe sous la maison Gracq : suivons-le.

Nous lisons les cases de la Tapisserie de l’Apocalypse dans l’ordre, cent mètres fois deux, car il y a deux bandes superposées ; je montre à Pierre la délicatesse du foisonnement végétal, pas deux brins d’herbe pareils, une inventivité folle, plantes biscornues, et comment ces motifs de papier peint répondent aux personnages : les fleurs bleues qui tapissent le fond se colorent chaudement à l’approche du dragon, comme un halo de feu. Il l’aurait remarqué sans moi, car il a l’œil pour ces choses-là. Je le dis quand même pour le plaisir. Je suis déjà venu trois jours plus tôt avec Jean-Eudes, mais ce n’était pas la même chose, car Jean-Eudes n’est pas Pierre et Pierre n’est pas Jean-Eudes. Avec Jean-Eudes j’ai déjeuné dans la seule pizzeria d’Angers ouverte le lundi, où j’étais déjà allé avec William. Avec Pierre j’ai visité la galerie David-d’Angers où m’avait emmené William. Ce n’est pas la même chose. Ça n’a rien à voir. William n’est pas Pierre n’est pas Jean-Eudes n’est pas William. À la galerie David-d’Angers un gars passe d’œuvre en œuvre (les bas-reliefs de plâtre) avec son flacon et son pinceau. Je lui demande ce qu’il fait. Il applique une couche de vernis sous le cadre pour inscrire dessus le numéro d’inventaire. Ah bon. Il explique le récolement décennal. Il explique les plâtres qui se fissurent. L’architecture d’une chapelle ruinée, sans toit, transformée en musée, couverte d’une verrière pour continuer d’être vue en lumière zénithale, comme au temps splendide de sa ruine. Il dit « tuffeau » et « schiste ». Le soir à la maison Gracq, Pierre explore toutes les pièces et nomme les objets, les matériaux. On dîne seuls dans la grande cuisine faite pour accueillir tous les habitants de la maisonnée ; ce soir, tous les habitants, c’est nous.

Sophie et Jacinta sont parties. Maud et Mathilde arrivent bientôt. Entre-temps je suis seul. Vraiment seul, ce week-end, après le départ de Pierre et en l’absence de Margaux, Jérémy, Coline, Margot et Louise. Je me réveille tôt, car je n’ai aucun retard de sommeil à rattraper. Je lis au lit. Je lis Théorie de la disparition de Séverine Chevalier qui est sélectionné comme Rue des Batailles pour le grand prix SGDL de la fiction ; il est tellement bon que je me dis : « Si c’est elle qui a le prix plutôt que moi, je ne serai pas jaloux. » Je ne suis pas de caractère jaloux et, objectivement, en ce moment, je ne vois pas qui je pourrais envier. Quand j’ai fini de le lire, j’inscris son titre dans ma liste et je m’aperçois qu’il vient après Tout disparaîtra de Christophe Manon, Un éloignement de Frédéric Fiolof, On n’est pas là pour disparaître d’Olivia Rosenthal et Précis d’évaporation de Sophie Coiffier. Disparitions, éloignement et évaporation, ça dessine comme qui dirait un motif. Ça parle de quoi, déjà, Rue des Batailles ?

Je me désape au soleil et ça aussi c’est un motif. Ça fait « résidence ». À Luçon en mai dans cette absurde maisonnette au milieu d’un camping désaffecté, j’étais en short, dos au soleil, ça fait venir les taches de rousseur. À Montauban j’avais un appartement, mais si grand que la cuisine ensoleillée devenait ma terrasse où je m’exhibais aux choucas qui nichaient en face. Même à Attuech l’an dernier, disons que c’était une résidence : j’y ai écrit En boucles au jardin en risquant de me cramer les épaules. Est-ce qu’il se rend compte, Julien Gracq, qu’il m’offre ça aussi ? Le grand espace et un jardin, comme en vacances, mais dans mon lieu de vie quotidienne. Bronzer en vacances n’est pas comme habiter vraiment un lieu où il fait beau. Mon linge sèche sur la corde comme sur la couverture de Rue des Batailles : dire qu’on a tourné le clip en Ardèche, parce qu’un dispositif aussi con qu’une corde à linge, à Paris, eh bien ça n’existe pas.

On peut vraiment faire un livre aussi vite ? Le projet pour les cheminots qui s’intitule Aiguillages, ce livre dont tu es le héros ou l’héroïne, Sukran me disait qu’il sortirait au printemps. Oui, d’accord. Mais le printemps c’est maintenant, alors je viens aux nouvelles. « Ne t’inquiète pas, le programme n’a pas changé, il sort toujours comme prévu. » Mais alors, on le fait maintenant ? Oui. Dans le train entre Douai et Paris, on m’envoie des portfolios d’illustratrices. En correspondance à Angers, on discute au téléphone du texte d’introduction. J’ai l’idée d’un index des personnages : je le fais au café. Ça pourrait être excitant, ce rythme, et je sais qu’au final le livre sera beau, j’ai confiance, car tout le catalogue de la maison est beau. Mais j’aurais aimé choisir mieux le moment. Juste l’affaire de quelques jours, vous voyez ? Ce n’est pas une plainte. Mon travail me rend heureux. Mais en décrocher de temps en temps, ce serait bien. Je ne dis pas que je travaille énormément. Je ne dis pas que je suis épuisé. Mais chaque jour ou presque, un message, une action, une idée me ramènent au travail. Depuis combien de temps n’ai-je pas décroché pendant, disons, plus de trois jours consécutifs ? Même pas l’été dernier. Est-ce que je râle ? Est-ce que je regrette d’avoir un livre (un beau) qui sort tout bientôt ? Je n’ai aucune idée de quoi après-demain sera fait (c’est-à-dire que je n’ai aucun boulot, et aucun revenu, programmés au-delà de juin). Est-ce que ça m’inquiète ?