On dirait que je m’apprête à partir un an sur la lune. Je dois me rappeler plusieurs fois que Saint-Florent-le-Vieil n’est qu’à deux heures de Paris et que je serai de retour dans quelques semaines. Il faut pourtant que je boucle les chantiers en cours pour partir l’esprit libre, léger tant que possible — désir on ne peut plus légitime, afin de mettre à profit ce temps précieux, les meilleures conditions pour entamer un nouveau gros morceau. Mais il faut aussi voir du monde. Voir les gens qui comptent. Une tournée d’adieu. Oui, je dramatise, mais auprès de moi-même, dans mon petit théâtre intérieur ; les autres n’ont pas besoin de savoir. Seuls les plus intimes voient clair dans mon jeu — c’est-à-dire dans mon emploi du temps. J’absorbe une grande bouffée d’amitié avant la solitude, profitant d’être bien luné (puisque je pars sur la lune). J’ai travaillé sur le sujet. Sérieusement. Décembre, janvier, n’étaient pas gais. La sortie du livre a pourtant relevé le niveau ; et fait ressurgir des causes profondes. Si bien que je craignais… — quoi encore ? C’est si bizarre de dire les mots. Je les connais pourtant : ce sont les titres de mes chapitres. « L’abandon », etc. — alors que je suis la personne la mieux entourée sur terre. J’ai travaillé là-dessus, comme on dit, et voilà déjà un résultat : je redevenu sociable (ce qui est mon état normal, si j’en crois les gens) et heureux de partir en résidence. C’est-à-dire : loin de chez moi et de ceux que j’aime, pour travailler dans un lieu beau, où je serai seul autant qu’en compagnie (de nouvelles personnes). Ouf. Les derniers jours se sont enchaînés intensément, en pure joie. Ce qui m’encombrait tant ces dernières semaines, ces derniers mois, est à nouveau la chose qui m’enchante le plus au monde. La densité. Comment les tourments de mon emploi du temps ont-ils pu occuper tout mon espace mental ? Trouver une place à chacun, ne léser personne, et surtout : ne pas me frustrer moi… Je me suis vu paniquer. Tandis que les derniers jours, au contraire, ont glissé tout en douceur. Intensité avec chacun, tour à tour. Par quel miracle ? J’ai admis l’improvisation. J’avais tout de même posé des bornes. Un jour, deux jours. De telle heure à telle heure. Et dans l’intervalle, advienne que pourra : tant que nous sommes ensemble, je suis heureux. Alors, oui, je l’avoue, j’ai délimité ce cadre. C’est une des questions que je creuse chez le psy : ma manière d’accueillir l’autre cache peut-être un désir de contrôle. L’exercice d’un pouvoir ? La peur qu’on m’échappe. Retour à la chambre, encore, toujours la chambre : j’ai créé ce lieu pour y être seul, et voici qu’il est devenu au fil des années un lieu communautaire. Signe que le lieu où je me sens moi-même n’est pas qu’une affaire de géographie et d’architecture : la grotte rassurante, le cocon, c’est où je suis sûr de ne pas être seul.

Me sentir seul alors qu’on devrait être ensemble : c’est à ce moment que je panique. Être seul dans le lit qui n’est destiné qu’à moi, ça peut même être une douceur. Mais si tu es là, tout proche, à portée de moi, et que je te sens loin, indifférent, séparé de moi, alors c’est insupportable. J’ai osé te le dire cette nuit. J’ai eu honte de te le dire. Moi, seul ? Alors que je ne suis jamais seul… Comment puis-je me plaindre… comment oser… J’ai eu honte. Je ne savais pas que j’étais sujet à la honte. Je me vante de ne pas connaître la honte. Vis-à-vis de toi, je me suis même senti coupable. De n’être pas assez présent peut-être. Alors que je le suis déjà beaucoup. Alors que tu ne me reproches rien, surtout. Moi qui croyais n’être pas sujet à la culpabilité. Moi qui me vante de ne pas la connaître.

Aux Archives de la planète, François scrute le mur d’images : il ne retrouve pas celle qui lui a fait de l’œil, celle qu’il nous a décrite par des mots. Tant mieux. Si elle n’est pas exposée ici, ça veut dire qu’elle n’a pas encore été désirée par d’autres que lui. Elle est son image. Il nous demande lesquelles nous choisirions, nous, pour écrire. Faut-il chercher l’image qui creusera notre sillon ? qui posera les questions qui nous obsèdent déjà ? ou laisser venir à soi l’image inattendue ? Celle qui nous fera bifurquer… Je montre cette photo d’un chien, tout petit, rapporté à l’échelle d’un paysage trop grand pour lui. Seul au milieu d’une rue désertée. Oh, rien de tragique dans cette solitude… Il est peut-être midi au soleil. Les gens sont claustrés. Mais la ville est faite par les humains et pour les humains. Et un chien est toujours le chien de quelqu’un. Sur une façade, on lit : « Postes Télégraphes Téléphones ». On écrit à quelqu’un, on parle à quelqu’un. Un chien, dans une rue sans personne, c’est l’absence criante de quelqu’un.

J’ai trimballé un petit tas d’images dans une boîte. Je me retiens de les afficher sur le mur de ma chambre — ou de mon bureau ? Car nous disposons de ces deux pièces séparées, à la maison Julien-Gracq. J’avais oublié cette configuration. On me l’avait pourtant expliquée, je suppose. Je n’ai pas encore décidé comment j’habiterai ce lieu. Moi, normalement, mon bureau est dans ma chambre. Dans la maison trop grande et trop vide dont on m’avait affublé, à Luçon en 2019, j’avais reconstitué une petite grotte en plaçant dans ma chambre, à l’étage, une petite table trouvée en bas. Je travaillais là, face à la fenêtre, près de mon lit. Mais ici, si le lit est dans une pièce fonctionnelle et confortable, le bureau est dans une autre pièce mille fois plus chaleureuse, lumineuse, et j’ose le mot (pour la rime en — euse) : merveilleuse. Cheminée, parquet, poutres et moulures ; porte-fenêtre sur la terrasse, et la Loire au-delà. Et sur la Loire, il y a une île. Et l’île s’appelle Batailleuse — pour la rime riche. Je passerai ici le plus clair de mon temps. Je commence à étaler mes affaires. Je prends possession des lieux — quel vilain mot : je peux être chez moi sans posséder. En m’installant à Luçon en 2019, j’avais publié ce même extrait d’Espèces d’espaces sur ce blog :
Habiter une chambre, qu’est-ce que c’est ? Habiter un lieu, est-ce se l’approprier ? Qu’est-ce que s’approprier un lieu ? À partir de quand un lieu devient-il vraiment vôtre ? Est-ce quand on a mis à tremper ses trois paires de chaussettes dans une bassine de matière plastique rose ? Est-ce quand on s’est fait réchauffer des spaghettis au-dessus d’un camping-gaz ? Est-ce quand on a utilisé tous les cintres dépareillés de l’armoire-penderie ? Est-ce quand on a punaisé au mur une vieille carte postale représentant le Songe de sainte Ursule de Carpaccio ? Est-ce quand on y a éprouvé les affres de l’attente, ou les exaltations de la passion, ou les tourments de la rage de dents ? Est-ce quand on a tendu les fenêtres de rideaux à sa convenance, et posé les papiers peints, et poncé les parquets ?
Je faisais le malin en listant les gestes déjà accomplis ; j’ignorais que j’éprouverais aussi, au fil de mon séjour, des sentiments vifs et doux, et l’impatience de celui qui attend, et le plaisir quand il me rejoindrait dans la chambre-bureau-grotte. Ici, aujourd’hui, je relis ce passage connu presque par cœur ; ce ne sont ni les spaghettis ni les chaussettes qui cristallisent mon identification, mais le Songe de sainte Ursule car, cette fois, habiter la chambre, ce sera y placer mes images. Je le ferai exprès. À Samoëns cet été, n’ayant pas anticipé ce geste, je me suis trouvé fort dépourvu. J’ai dû fixer autour du miroir de ma chambre les maigres images glanées sur place : une carte postale de marmotte ; le bandeau illustré d’un livre que je venais de lire sans l’aimer ; un ticket qui m’avait servi de marque-page. Cette fois, je n’aurai que l’embarras du choix, car mon petit carton d’images déborde. Je piaffe de coller tout ça sur le papier peint qui, lui, se décolle. Il est même déchiré par endroits. Il sera changé bientôt, m’a-t-on dit. Une heure avant mon départ, en terrasse, au soleil, tout près de Montparnasse : Pierre montre les photos sur lesquelles il a travaillé et Rémy les cadeaux qu’il nous a rapportés de voyage : ce sont des images, bien sûr, car nous avons été sages. Je les ajoute à mon corpus. Elles cohabiteront avec moi. J’ai hâte, mais j’attends, car le petit tas d’images est destiné d’abord à l’atelier que j’animerai à Angers, demain. J’ai demandé aux étudiants d’apporter les leurs. On étalera sur les tables (sur les murs ?) nos récoltes mises en commun. Nous écrirons en compagnie des images. De ça aussi, j’ai hâte.
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