Qui fait la carpe, qui fait le lapin ?

Un seul le dit à voix haute, mais tous l’ont pensé : « C’est à la fois gênant et amusant et je crois que c’est le mélange des deux qui me plaît. » Il dit ça juste après que Pierre et moi nous sommes tus pour le laisser lire les lignes manuscrites sur le mur : deux de mes fragments de chambre — « Étant donné une chambre » — ce texte qui m’est précieux, terminé depuis deux ans, qui deviendra un livre un jour, mais quand ? Je ne me presse pas de le faire circuler, je cherche la meilleure forme. L’une des formes possibles est la plus littérale : la mise en abyme. Cette chambre est une chambre d’écriture ? Eh bien, chiche : étalons les textes de chambre sur les murs. Premier degré. Banane banane, comme on dit avec Pierre. Il m’encourage à occuper l’espace visuel afin de montrer avec évidence que nous sommes un duo : je ne suis pas le commissaire qui accueillerait Pierre l’artiste dans ma chambre ; je ne suis pas l’écrivain qui commenterait les œuvres de Pierre ; nous sommes deux dans cet espace que j’ai pourtant inventé seul (la chambre de travail et chambre d’amis), puis qui s’est développé au fil des amitiés, puis qui s’est épanoui depuis trois ans que Pierre est l’ami qui prend presque toute la place, c’est-à-dire qui respecte la mienne, qui fait de cet espace celui où je me sens pleinement chez moi puisque peuplé d’une création amie, d’une âme frère. Alors il m’a dit : « Il faut qu’on voie le texte. » Plein les yeux. Un équilibre face à ses photos disposées sur le mur blanc et le bureau, et ses bétons dans la bibliothèque. Alors je couvre la sous-pente de lignes au Posca noir, ça me rappelle Villetaneuse, notre première expo commune, mais j’écrivais au pinceau sur des rouleaux de papier étendus au sol, on les suspendait au plafond quand j’avais fini, tandis qu’ici j’écris direct sur le support vertical, et davantage que vertical si c’est possible, la pente est négative, c’est une mansarde de chambre de bonne. Non, ce n’est pas une chambre de bonne. Nous avons cette conversation avec un autre visiteur : le fantasme convoqué ici (l’image d’Épinal) n’est pas la chambre de bonne — la domination sociale, économique et de genre cristallisée dans l’architecture haussmannienne — mais la chambre d’artiste, la bohème sous les toits. C’est une autre forme de pauvreté (et la pauvreté n’est jamais désirable), mais une pauvreté envisagée comme le prix de la liberté. Une forme de sobriété heureuse. L’image de la cabane. Oui, voilà, la cabane d’enfance. Lieu de l’intimité choisie (le contraire de la promiscuité) et du rêve. Rien de plus naturel pour nous, alors, d’ouvrir la porte pour de bon : officialiser ou formaliser ce geste d’accueil qui prolonge peut-être toute création artistique : « Voici ce que nous avons d’intime et précieux, bienvenue, nous le partageons avec vous. » Une exposition de chambre, donc, comme les expositions d’appartement ouvertes par Henri (nous n’oublions pas que nous nous sommes rencontrés là en 2023 et que nous poursuivons notre voie propre à partir de l’invitation d’Henri). Ce visiteur de l’après-midi a les yeux qui brillent : c’est celui qui trouve la situation gênante autant qu’excitante. Il est curieux de tout. Aventurier, le mot serait exagéré : ce qu’on lui propose n’est pas si extraordinaire. Mais on sait que c’est rare. Ça demande un engagement fort. Les gens prennent rendez-vous. Ils nous font la promesse de venir. Ce n’est pas rien, une promesse. Ils ne savent pas ce qu’ils vont voir. Certains ne savent même pas qui nous sommes. Lui, je ne l’ai vu que deux fois, c’était certes intense, mais bref, et nous n’avons pas parlé de grand-chose — et il ne connaît pas Pierre. Il ne sait pas combien la chambre est petite. Il sait qu’il va devoir rester « un certain temps » — mais combien ? Dans un vernissage, on claque une bise à l’artiste et hop, on se sauve : pas obligé de regarder les œuvres, encore moins d’en parler, de toute façon l’artiste n’est pas disponible parce que tout le monde le salue, il passe la soirée à dire bonjour et personne ne parle d’art. Tandis qu’ici, dans nos sept mètres carrés, on est coincés. Et si des gens chelous se pointent à l’expo ? Ça n’est pas arrivé. Nous avons de la chance. Nous provoquons la chance : le dispositif n’attire que les curieux, les humbles, les gentils qui ne s’attendaient à rien, ouverts à tout, prêts pour la rencontre.

Sur le plan pratique, ça m’arrange moyen, ce spectacle. Quand on reçoit plusieurs visites de suite à la chambre (et que les autres activités continuent, la saison 3 de « Pédale, pédale ! » à boucler, les ateliers à la médiathèque à préparer), j’aimerais mieux ne pas repartir le soir vers un quartier lointain. Mais c’est Jean-Eudes qui a pris les places et, s’il ne l’avait pas fait, je les aurais prises moi-même. Pour faire plaisir aux copains. L’un des deux chante. L’autre fait des claquettes. Dit comme ça, ça paraît absurde. Mais comment le dire autrement ? Jamais assisté à une représentation de claquettes. De danse en général, déjà, c’est rarissime. Le chant lyrique, je n’y connais rien. Il faut vraiment que ce soit eux : des copains, plus précisément l’amoureux de mon ami et l’ami de cet amoureux. Il faut vraiment que ce soit moi : un brin de curiosité quand même. Aventurier, le mot serait exagéré. Mais c’est un effort. Et l’effort vaut le coup. En vérité, ce spectacle m’enchante. Normalement je m’ennuie quand ça chante. Et les claquettes ? Je n’ai pas d’opinion sur les claquettes. Il paraît qu’il est excellent, lui, dans sa discipline. Mais j’ai déjà vu des gens excellents faire des trucs qui ne m’intéressaient pas du tout. Là, je prends du plaisir à chaque instant. Ça a sûrement à voir avec leur maîtrise, un peu, mais c’est autre chose aussi. Surtout. C’est leur plaisir immense qui saute aux yeux, emplit l’espace, prend le dessus sur tout le reste. Ils pourraient faire du trombone et de la ventriloquie, ce serait pareil. L’instrument m’importe peu. Leur joie est généreuse : ils ne la donnent pas à admirer (le spectacle serait alors figé derrière une vitrine), ils la partagent. Oh, je suis naïf, un brin angélique même. Pourquoi pas ? Voilà une chose qui ruisselle mieux que l’argent : parfois les personnes heureuses distribuent leurs richesses. Les deux, ils sont amis. Le mot est lâché. Ils s’aiment. Ça se voit. Et c’est trop beau de le voir. On imagine la scène : un jour, l’un dit à l’autre (ou les deux ont la même idée en même temps) : « Il faut qu’on fasse un truc ensemble. » N’importe quoi. Puisqu’on est amis, quoi qu’on fasse, ce sera bien. Tu sais faire quoi, toi ? Des claquettes. Ah. Et toi ? Je chante. Bon. C’est pas évident, mais on va trouver un truc. Ça marchera. Puisqu’on en a envie, on y arrivera, on s’amusera comme des petits fous et les gens aimeront ça. Et moi, si j’avais passé une petite annonce, « Écrivain cherche artiste plasticien pour une expo de chambre », ça aurait donné quoi ? Ridicule. Voué à l’échec. À la rigueur, « Écrivain cherche illustrateur pour son prochain livre », oui, ça peut marcher, c’est une combinaison ordinaire, il y a des précédents, une tradition, une routine et des bases contractuelles, nous sommes professionnels alors ça tiendra la route. Mais là, enfin, soyons sérieux. Dans ce mariage inédit, qui fait la carpe, qui fait le lapin ?

Les visiteurs sont pris au piège : attirés par nous, ils finissent par devenir comme nous : ils ramollissent, ils s’affalent, ils s’enfoncent dans les coussins. On parle. La conversation est passionnante. Ou pas. On bavarde. Le temps passe. Au bout d’un moment, ils disent : « Oh, ça fait déjà une heure que je suis là. » Eh oui. Nous, on n’est pas étonnés. Ça nous arrive tout le temps. Le temps qu’on passe dans cette chambre est élastique. On vous offre cette expérience. Une dilatation bizarre du temps dans cet espace bizarre. Je demande à quelqu’un : « La dernière fois que tu as passé une heure sur le lit d’un ami, c’était quand ? » Les gens convoquent leurs souvenirs d’adolescence. Les amis adultes, quand ils possèdent deux pièces, préfèrent traîner au salon, à la cuisine, ils prennent des apéros ; si leur logement est petit, ils se donnent rendez-vous au café. Quelqu’un nous dit : « J’ai la nostalgie de l’âge où je dormais avec mes amis. » On le fait à vingt ans, en fin de soirée, parce que le dernier métro est parti. Les aléas logistiques nous rapprochent. Puis on devient adulte et on est relégué au canapé du salon. N’aviez-vous pas compris que le dernier métro était un prétexte ? Nous aimions partager un lit, nous ne réclamons pas de câlin, juste une proximité, un voisinage, la possibilité d’une parole à voix basse, et peut-être un contact fortuit quand on se retournera, sans gêne.

Le dispositif est pertinent artistiquement, des tas de gens nous l’ont dit. C’est aussi l’apprentissage d’une technique de résistance. Si personne ne veut de nous dans l’institution, il faut exister en dehors d’elle, dans les espaces sûrs où nous sommes autonomes. Si demain plus personne ne veut publier mes textes, je sais travailler sans éditeur, fabriquer un livre, compter sur le regard critique des amis pour ne pas me complaire dans l’auto-célébration. Je parle de tout ça dans ma contribution au Manifeste pour l’édition indépendante de La Variation (disponible à la commande). Un jour, nous exposerons dans une galerie. Parfois Pierre exposera sans moi. J’existerai peut-être en coulisses. Nous ne travaillons pas toujours ensemble. Nous continuerons de travailler en pirates, en chambre. Je continuerai d’écrire sur ce blog et de fabriquer des fanzines avec les copains parce que les marges et les interstices sont plus fertiles que le centre. Il y a « Pédale, pédale ! » et Actes Sud. J’aime les deux. Pierre n’est pas dans « Pédale, pédale ! » mais il occupe une double-page de Rue des Batailles. Il est absent d’Aiguillages. Il est dans tout ce que je fais, de loin, entre les lignes. Jean-Eudes est omniprésent. Son prénom apparaît quelquefois. Souvent il est caché, dans l’ombre, derrière les lignes. Je suis incapable de dire où il se trouve : il infuse tout ce que je fais puisqu’il est dans ma vie depuis toujours. Impossible de le démêler de moi. Dans le livret Cristal Archive qui accompagne l’expo, Juline se reconnaît. Elle est toujours quelque part, aussi, même si c’est invisible. Nos parents sont là. Dans les collages de Pierre toutes ses influences sont mêlées. Ses souvenirs et ses fantasmes : mémoire inventée, trafiquée, transformée, offerte. L’exposition est une étape dans l’histoire de cette chambre qui, bientôt, redeviendra ce qu’elle a toujours incarné dans mon esprit (comme les enluminures de Pierre sur ses bétons restituent aux yeux du monde l’image que Pierre a dans sa tête) : le lieu où je suis seul en même temps que le lieu d’une communauté. Ici les rencontres se nouent. Les amitiés s’accélèrent. Le travail prend de l’épaisseur. La parole circule. Pas facile de faire exister notre art et nos idées dans le grand monde. Avec ou sans galerie, avec ou sans éditeur. La chambre sera toujours là.


L’exposition Cristal Archive (Pierre Louis Nozières & Antonin Crenn) a eu lieu à la chambre (Paris 11e) du 16 septembre au 1er octobre 2026. Le livret Cristal Archive (50 exemplaires numérotés et signés) est en vente au prix de 10 €.

Merci à Jean-Eudes, Marius, Téo, Clarisse, David, Pierre, Théo, Grégoire, Hugo, Thomas, Tom, Laurent, Suheil, Baptiste, Marius, Denis, Françoise, Christine, Pauline, Helene, Clément, João, Cyrille, Geoffrey, Léa, Réda, David, Mathieu, Nicolas, Jean-Michel, Julien, Christophe, Flavien, Pierre, Delphine, Benoît, Baptiste, Plinio, Samy, David, Dani, Jérémy, Guillaume, Ewen, Loïc, Edwart, Juline et Pascal pour leur visite.

Les photos illustrant ce billet sont de Baptiste Thery-Guilbert.

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