Dans un espace-temps si bizarre

Puisque c’est une tradition : j’écris dans le train. Baptiste a une théorie sur ça : pourquoi ç’a du sens pour lui d’écrire dans le train. Moi, pour simplifier, je dirais que c’est pragmatique : je m’occupe de mon journal quand je ne peux rien faire d’autre. Cette semaine je n’ai fait qu’une chose : écrire. Mais pas le journal. Enfin le chantier est ouvert : oui, le livre. Enfin, je sais que les lignes que j’écris sont les atomes ou les globules d’un livre, selon la métaphore du jour, même si elles devront muter, rétrécir, voire disparaître : elles sont la nourriture d’un livre. Tandis que la masse de texte accumulée jusqu’ici autour de Jean Vaudal était, à la fois, un préalable documentaire et un travail littéraire en soi, mais dédié au web et à sa temporalité propre. « Écrire », ce n’est pas « écrire un livre ». D’une part il y a le flux (une manière de vivre), de l’autre la fabrication d’un objet (la minutie). À la maison Gracq j’ai travaillé, travaillé sur des tas de trucs, y compris sur L’ami oublié (la preuve : les trois nouveaux épisodes du feuilleton), mais j’aurais été frustré que la résidence s’achève sur ce bilan. « Travailler », c’est bien, mais la résidence c’est autre chose. J’ai vécu deux mois dans un lieu et un état séparés de mon habitat naturel : dans une grande maison / à la campagne / souvent seul / entouré de gens qui ne sont pas mes intimes. Aucun point commun avec la vie normale. Dans un espace-temps si bizarre, je me serais contenté de liquider les affaires courantes, corriger des textes terminés ailleurs, préparer des ateliers, répondre à des mails ? Idiot. Vous partez sur la lune pour régler à distance vos histoires de voisinage ? La résidence c’est pour ouvrir un chantier. Me plonger la tête dedans assez profond, assez longtemps, pour garder les cheveux mouillés même revenu à Paris : bien imprégné je suis, voilà. Il fait un soleil de fou, le jardin est un délice, j’y reste au maximum tant que mon écran n’est pas nécessaire (sinon j’écris sur la table de la cuisine où la lumière entre à fond) ; j’écris beaucoup ; le soir je suis seul, car Maud et Anael sont partis mercredi ; le midi je vois tout le monde, on parle, c’est une vie quotidienne qui s’installe et se prolonge ; un midi je me souviens que Jérémy a vécu à Santiago, comme Jean Vaudal, mais cent ans après lui ; je lui pose des questions tout en me demandant, à moi, si ç’a du sens de parcourir une ville à un siècle de distance (bien sûr que oui). Et puis, vendredi soir, je sors : une soirée et une nuit à Nantes où je dépense tout ce qui me reste de désir social, si bien que le lendemain je décline l’invitation de Solène de la rejoindre à la guinguette avec ses amies. J’ai envie et besoin d’une soirée seul avant de retrouver le grand bain parisien. C’est une douceur : écrire encore (l’épisode 8 du feuilleton), dîner avec la radio, défaire mon mur d’images, tout ranger dans une boîte. Vient la tristesse. Peut-être une nostalgie. Peut-être l’imminence des choses qui, à Paris avant mon départ, me provoquaient le même sentiment. Je ne sais pas. Je me concentre sur des gestes simples : ceux que ma brève vie solitaire en résidence m’apprend et me réapprend. Le ménage fenêtres grandes ouvertes, le soleil qui entre partout. Je ferme la porte. Voilà, c’est fini, et mon TER arrive à Angers : trente-et-une minutes pour ce billet, c’est assez.

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