Le frottage de cervelle de six péquins

Je me doutais que ça se passerait comme ça : la routine ne pouvait, ne devait pas durer. Elle était douce, pourtant. Le mois de mars comme une enfilade de petits rituels : le café du matin avec tout le monde, les déjeuners idem, les dîners en tête-à-tête avec Sophie ; le travail solitaire dans mon grand bureau froid ; la promenade hygiénique en bord de Loire ; le marché du mercredi matin. Puis il y a eu Douai, la visite de Jean-Eudes et celle de Pierre, puis la Bretagne : la routine a vécu, elle ne reviendra pas. À Rennes, je pose à Hugo les questions que je me pose à moi-même. Il y répond presque exactement comme j’y réponds. La quête d’un petit espace de solitude et de calme précieux, vitaux, alors que notre plus grand désir est d’emplir tout notre temps disponible d’amour, d’amitié, de mouvement : tous les jours rencontrer des gens, s’épuiser à ça, se sentir heureux et fourbu. Il prétend s’étonner qu’on se comprenne si bien (combien de mois qu’on ne s’est pas vus ?). On parle des tracas d’emplois du temps pour combiner tous nos désirs. Mais cet après-midi, cette soirée, cette matinée sont l’exemple type d’un programme qui se goupille à merveille, par la grâce des coïncidences ou par le labeur invisible de fourmis démiurges : Hugo et Guillaume séparément, puis ensemble, tour à tour, parce que trois c’est bien, mais deux aussi, mes amitiés avec chacun sont comme parallèles, j’ai eu l’habitude du duo, j’aime les duos, avec eux comme avec tous, je suis très amateur de duos, un duo + un duo + un duo, ça prend un temps fou quand on connaît plusieurs personnes. Un des nombreux charmes de mon métier ces dernières semaines : cette escale amicale autant que professionnelle, car il faut quatre TER successifs pour se rendre de Saint-Florent-le-Vieil à Lannion, le saviez-vous ? difficile à accomplir dans la journée si on ne dort pas chez des amis bretons ; j’arrive à Lannion pour midi, je déjeune au soleil à la terrasse d’un bar qui plairait terriblement à Jean-Eudes, puis Emmanuelle m’emmène voir la mer. Assis sur le sable, on fait connaissance. Elle est la première libraire à s’être manifestée, un mois avant la sortie de Rue des Batailles. Je lui dis combien son enthousiasme a compté. Avant Rue des Batailles, ça ne m’arrivait quasi jamais d’être lu par des inconnu·es : les gens avaient toujours une raison personnelle d’ouvrir un de mes livres : ils connaissaient quelqu’un qui connaissait quelqu’un, etc., tandis qu’elle m’a pioché dans une pile de SP, puis a loué mon écriture dans une vidéo sans savoir qui j’étais. Ça semble banal (ou mieux : la base de nos métiers d’écrivain et de libraire), mais pour moi c’est nouveau. Alors le soir, comme prévu, elle me fait parler de Rue des Batailles devant une poignée d’habitué·es, toute petite poignée d’une main à laquelle il manquerait un doigt. Pas grave. L’important c’est l’écoute, la curiosité. Je dis à Emmanuelle : « Peut-être qu’un jour je serai un vieux routard de la librairie, j’en aurai ma claque de parcourir la France en TER pour rencontrer quatre péquins, mais aujourd’hui je savoure, je dis oui à tout. » À Émeline d’Actes Sud j’ai dit : « Non seulement ça ne me dérange pas de passer des heures en train, mais, pire que ça, j’y prends un malin plaisir. » Elle trouve que ça méritait d’être dit. Elle n’hésitera plus à m’envoyer à Perpète-les-Galipettes (je vole l’expression à Jean-Eudes). Puis, dans le petit for de ma tête, je développe : non seulement ces sollicitations sont nouvelles dans ma carrière (le mot est si vilain qu’en l’écrivant je sens le poids sur mon épaule d’un petit diable qui me juge), mais elle risquent de s’arrêter à tout moment, d’un coup, point mort. Parce que plus aucun texte de moi ne serait publié (les auteurs à succès fuyant Bolloré auraient trouvé refuge dans les rares grosses maisons encore fréquentables, Actes Sud parmi elles, et accapareraient toutes les places au catalogue pour cent ans, et tant pis pour les obscurs comme moi). Parce que je continuerais de publier des livres, mais avec des éditeurs si pauvres qu’ils ne pourraient m’envoyer nulle part. Parce que les libraires indépendants, seuls à s’intéresser au genre de littérature que nous faisons, seraient asphyxiés par la concurrence capitaliste. Parce que les subventions publiques auraient totalement fondu. Parce que je ne serais plus en mesure d’accepter ces excursions, empêché par un travail alimentaire sans lien avec l’écriture parce que mon métier aurait tout simplement disparu. Nous autres écrivains, libraires et médiateurs littéraires ne vivotons que par la grâce d’une antique croyance : la survivance d’une époque où l’on accordait du crédit à nos missions. On finançait des voyages parce qu’on croyait au bienfait de la rencontre, du frottage de cervelle contre cervelle, de la circulation de la parole qui enrichit l’auteur comme les lecteurs, et même les gens qui ne lisent pas, n’écrivent pas, mais assistent à ces causeries parce qu’il espèrent entendre une parole différente, affûter leurs idées, rencontrer des humains. J’en connais. Ça m’arrive à moi aussi : aller écouter quelqu’un dont je n’ai pas lu le livre, que je ne lirai pas, bien que j’ai aimé participer à la rencontre. Si c’était de la pure promo commerciale, ces soirées seraient des échecs, mais elles sont autre chose, moments autonomes, rencontres en soi. On espère quand même vendre un peu. On compte là-dessus pour tenir : faire entrer quelques sous pour justifier d’en dépenser d’autres. Si on ne comptait que nos sous, on ne ferait pas ce métier. Moi, je ne suis même pas payé pour faire ça. L’hôtel, le resto et la SNCF sont les seuls gagnants de l’opération, sauf à considérer que le frottage de cervelle des six péquins impliqués dans l’histoire a plus de valeur que le fric qu’on y a injecté. À Angers la librairie Lhériau a mis la barre très haut côté déco : la chemise blanche suspendue en vitrine et le lettrage parfait, à la main, je découvre la couverture de mon livre en espace et en volume, ça prend corps, il ne manque plus que le corps pour habiter la chemise, peut-être mon corps à moi ; quelqu’une remarque que ma photo en noir et blanc, encadrée en vitrine, sent le funéraire, mais je vous assure que je suis vivant ; un sondage publié ces jours-ci prétend que la moitié des adolescents ignorent qu’il existe des auteurs vivants, mais ce soir à la librairie, il y a une huitaine de grands adolescents tardifs, jeunes adultes de quasi vingt ans de moins que moi, étudiant·es de la Catho d’Angers venus m’écouter par fidélité, six semaines après notre atelier d’écriture ensemble. Je me suis impliqué à fond dans ce travail avec eux, alors ça me touche de recevoir la réciproque : il y a eu rencontre, voilà, on le prouve, ça marche dans les deux sens, ils s’en souviendront, pas comme d’une révélation décisive (une apocalypse, comme dit la tapisserie), mais comme une petite étape, un caillou parmi d’autres, chaque caillou compte. Le libraire était content de voir des jeunes, pour une fois. On aime aussi les vieux, hein, mais on aime surtout la diversité. Samedi à la maison Julien Gracq, il paraît que soixante-huit personnes se tenaient chaud dans la bibliothèque : autant dire une foule, à notre échelle de poètes qui n’empliront jamais le Stade de France. Notre demi-heure avec Solène est passée vite et lentement, dans un espace-temps qui ne se compte pas en minutes. C’était un flux très doux (Thierry m’a dit que je prononçais au moins trois fois le mot « douceur » au fil de ma lecture), chaque phrase entraînait la suivante, la musique de Solène me portait, j’étais totalement dans mon récit en même temps que totalement dans la bibliothèque du grenier à sel, face à tout ce monde, une ubiquité bizarre que je formule très mal, je n’ai pas les bons mots, la sensation est encore à approfondir, je veux éprouver ça encore, faire ça de nouveau, ailleurs : être sur scène avec des gens. Pas sur un piédestal : sur une scène toute proche, puis descendre de l’estrade, parler aux gens, boire un coup au jardin avec eux. Il s’est passé ça samedi dernier. Ça a un rapport avec les livres, mais ce n’est pas un livre. En même temps, le livre avec Thierry et David prenait forme (on s’est donné une heure pour y travailler, à trois, dans mon bureau face à la Loire, avant les ultimes essais techniques avec Solène) et le livre des cheminots, Aiguillages, subissait les dernières retouches. Imprimé dans la foulée, relié à la main en cinquante-sept exemplaires (autant que de chapitres), acheminé à Paris pour le festival du livre au Grand Palais. Je le découvrirai là-bas demain. À nouveau j’écris dans le train, ce billet fourre-tout où je n’ai pas raconté la moitié de ce qui compte, mon passage à la radio, la cohabitation avec Maud et Anael, les doux jours avec Pierre, l’intensité renouvelée, la confirmation de ce dont je ne doute jamais, mais c’est bon de le confirmer quand même. Le journal devrait garder la trace de tout. Il est pourtant plein de trous. J’en comble quelques-uns entre Varades et Angers, quelques autres entre Angers et Paris. Arrivé à Montparnasse, ce billet sera en ligne.

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