J’espère qu’elle le lira et qu’elle l’aimera. C’est l’un des trois livres offerts à la colo : Pas de futur sans nature. Gabrielle me l’a envoyé avec les deux autres de la sélection du « prix des colos du CCGPF », histoire que je sois au courant des lectures des gosses, et qu’on ait au moins ça en commun. Mais cette jeune fille qui vient m’interviewer au Vercland ne le connaît pas. Tant pis. Je lui explique le principe. C’est « une aventure dont tu es le héros », comme l’indique le sous-titre — maladroitement, d’ailleurs, car les autrices ont été assez habiles pour ne jamais indiquer le genre du héros ou de l’héroïne, c’est-à-dire du lecteur ou de la lectrice, et ce « héros » en couverture vient détruire ce délicat équilibre. Dommage. Ce genre de livre était courant quand j’étais petit. J’en ai conçu un avec les lycéens d’Épinay l’année dernière. Guillaume a écrit The Winner Takes It All sur ce principe (on ne le montre pas aux enfants). Mais la jeune fille de la colo, qui tient la caméra tandis que sa camarade m’interviewe et qu’un garçon s’occupe du son, n’a jamais lu de livre fabriqué comme ça. Je ne leur dis pas que je suis en train d’en écrire un. Je tendais juste une perche, pour tester. Si elles avaient dit : « Trop bien ! », j’aurais expliqué mon projet. Mais non. C’est trop tôt. J’adore parler d’un chantier en cours et, à la fois, ça me gêne. Parce que c’est encore fragile. J’en parle aux curieux et aux enthousiastes parce qu’ils m’aident à le consolider ; aux autres, je ne dis rien, pour ne pas l’abîmer. J’ai révélé mon concept à une poignée de personnes. Il y a un gars, ici au Vercland, qui me presse de questions pointues, et qui me veut du bien. Il ne m’a pas demandé le titre. Tant mieux. Je ne l’ai livré qu’à une seule personne, avec cet avertissement : « Je ne suis pas encore sûr de moi ; considère que ce titre est provisoire. » Il s’agit de Lucas. Parce qu’il me parle de ses projets à lui. Alors on partage. Il conçoit des scénarios de films qu’il tournera en stop motion. Il y aura des dinosaures et ça finira mal : une catastrophe climatique et/ou volcanique aura raison des protagonistes. Lucas rend à César ce qui est à son petit frère : « Je m’inspire des jeux de Mattis pour écrire mes histoires. Il a de bonnes idées. » Mattis ne lâche jamais son dinosaure en plastique, il l’emmène au restaurant à chaque repas. « Il est herbivore. C’est un parasaurolophus. » Il a du mal à le dire. Pour l’écrire, j’ai vérifié sur le web. Le grand frère a neuf ans. À son âge, j’écrivais et dessinais, bien sûr, mais les films en stop motion sont venus plus tard. Il faut dire qu’on n’avait pas le même matos dans les années 90. Il me dit : « Le plus souvent j’ai le titre dès le début. » Moi aussi. Mais cette fois, j’hésite. Alors, le lendemain, il me relance : « Tu as trouvé un titre, ça y est ? J’y ai beaucoup pensé, pour toi, mais je n’ai rien trouvé non plus. » Je lui explique : « Tu sais, j’écris un récit que le lecteur construit lui-même : à la fin de chaque chapitre, tu as le choix entre deux directions pour faire bifurquer l’histoire. Comme un train à l’aiguillage : on choisit d’aller à droite ou à gauche. Alors je me suis dit, pourquoi pas Aiguillages comme titre ? » Il comprend l’idée. Je ne sais pas si ça lui plaît. Il est convaincu par le raisonnement, mais je ne crois pas qu’il ait un franc coup de cœur. Je ressens la même chose que lui. Disons que ce titre fait le job : référence aux métiers des cheminots + explication de la structure du texte. Le père de Lucas et Mattis est conducteur à Nantes. Je penserai à eux : je prends souvent le train à Nantes.

À nouveau, c’est dimanche. Plein de gens s’en vont. Ceux que je connais le mieux. D’autres arrivent ce soir. Les vacanciers restent une semaine ou quinze jours. Moi, quatre semaines : aujourd’hui c’est la moitié du séjour. Et le début des vacances, car Pierre vient passer quelques jours avec moi. Jean-Eudes le weekend prochain. Alors je quitterai ma chambre, et même le centre. Souvent je reste enfermé. Hier, j’ai prétendu n’avoir « pas mis le nez dehors de la journée » et Awa m’a contredit : « Je t’ai vu à la terrasse du bar » ; elle a raison, je travaille dehors tant qu’il fait beau, et c’est à cette même terrasse que j’écris ce billet. Parfois je me promène, mais brièvement : je descends au village, je prends un café, je remonte. Je suis de retour à midi, quand la piscine est déserte, alors je barbote un quart d’heure. Ça ressemble à une routine, mais elle n’est pas quotidienne. Certains jours, vraiment, je reste ici. Alors j’attends Pierre, puis Jean-Eudes, avec une impatience double : être avec eux enfin ; sortir enfin. Voir les lieux dont on me parle. Les points de vue vantés par les randonneurs, le soir au dîner, fatigués mais heureux. J’écris tant que je peux pour libérer mon esprit. Je regarde mon compteur ce matin : 113 000 signes. Mais qui écrit 113 000 signes en deux semaines ? Ça pourrait déjà faire un livre. Je suis loin d’avoir fini. Il reste des développements à inventer. Et je n’ai quasiment pas relu. C’est jeté, vite, d’une traite. Histoire que Laure et Louise ait une idée de ce que je fais, quand elles me rejoindront pour imaginer le spectacle.

Je me nourris de ce qui se passe ici, et uniquement. La structure m’est donnée par ce « livre dont tu es le héros » offert à la colo. Le contenu narratif, par les récits des vacanciers cheminots. J’ai lu Paris Gare du Nord de Joy Sorman, trouvé dans la bibliothèque du centre. Le principe est simple : l’autrice passe plusieurs heures par jour, pendant une semaine, dans la gare du Nord. Elle observe. Elle rencontre les gens. Elle écrit ce qu’elle voit, entend, comprend. J’ai pensé : « Il me faut une scène de gare, moi aussi. » Alors le lendemain, pendant le pique-nique au lac aux Dames, je suis allé voir Kevin qui me pose toujours des questions sur mon métier. Il bosse à la gare de l’Est. Je lui ai dit : « À mon tour. Explique-moi en détail une chose que tu fais dans ton travail : une scène précise. Raconte-la moi. Qui est-ce que tu vois ? Tes collègues ? Les usagers de la gare ? Des voyageurs ? Quels autres personnes reconnais-tu, dans la foule qui traverse ce lieu, et qui parfois stationne ? » Kevin a fait des études de socio avant de virer électricien. Il me faut des témoignages. C’est le seul antidote au cliché. On dit que Zola menait des enquêtes sociologiques avant d’écrire, afin d’ancrer ses personnages dans le réel : je lis La Bête humaine en ce moment parce qu’il s’agit de chemin de fer. Il y a plein de détail sur les métiers, oui : des gestes, du vocabulaire technique, des procédures. L’auteur a l’air bien renseigné. Moi, je n’ai aucune ambition naturaliste. J’ai seulement peur d’écrire n’importe quoi. Quand Pascal me décrit l’ambiance testostéronée des ateliers, les conversations salées entre conducteurs, eh bien, il conforte un stéréotype ; mais au moins, c’est lui qui le dit. Le discours vient de l’intérieur. Du réel. Pas de mes préjugés de petit écrivain qui n’aurait jamais parlé à un mécanicien. Alors je retranscris ses propos le plus fidèlement. Je n’invente rien. Et puis j’invente tout le reste : la structure narrative qui accueillera ces détails glanés dans le réel. Je suis en « résidence d’écriture » : ils ont donc invité un écrivain, pas un sociologue : on a choisi le camp de la fiction. Mais je suis accueilli en immersion : je n’écris pas à partir de ce qu’il y a dans ma tête, mais en me frottant aux gens d’ici : on choisit une posture d’observation. Il n’est toujours question que de ça : trouver l’articulation entre le réel est la fiction. Le même jour, à ce fameux pique-nique, Lucas m’a dit : « Mon imagination n’a pas de limites. Quand je vois quelque chose, par exemple la montagne là-bas » — il montre le Criou — « je me demande pourquoi elle a cette forme de dent. Je cherche l’explication scientifique. Et j’invente une histoire, par exemple que c’est des dinosaures géants qui l’ont grignotée. » La volonté de savoir + le désir de créer. Il continue avec d’autres exemples, dans les plantes, les nuages, les jeux de son frère. Un vrai moulin à paroles. Je lui dis : « Tu es sauvé, Lucas, parce que tu as trouvé le remède définitif à l’ennui : la curiosité et l’imagination. »
L’interview réalisée par les enfants de la colo d’à côté est visible sur leur chaîne TV CCGPF Cheminots :
Laisser un commentaire