Un écrivain au travail rencontre des cheminots en vacances

On me demande : « Tu as hâte ? » Je ne suis pas excité de partir. Je n’aime pas partir. Je suis content qu’on m’ait proposé ce travail. Je suis curieux de découvrir un lieu et de rencontrer des gens. Voilà ce que je suis. Mais quitter Paris… Pendant les jours qui précèdent mon départ, heureusement, je n’ai rien d’autre à faire que : consacrer de longues plages de temps, plusieurs heures d’affilée, des journées complètes, à ceux que j’aime. Comment font les gens qui ont un travail ? Je veux dire : un vrai travail ? Jean-Eudes a un vrai travail. (Je dis « un vrai travail » exprès, par provocation, parce que je vais me pencher sur ce sujet, justement, pendant quatre semaines). Avec Jean-Eudes, c’est le soir, la nuit, et le samedi enfin, que nous passons ensemble. Les autres jours, il y a Pierre et Pierre. Le matin, quand je ne vais pas au sport avec Pierre, je vais à la piscine avec Pierre. Jamais je ne m’occupais ainsi de mon corps, avant. « On travaille les épaules ce matin, ça te va ? » Encore le mot « travail ». Il y a aussi le jour où, enfin, je retrouve Juline. On passe des heures chez Funda, dedans puis dehors. On parle de tout ce qui compte. À la fin, je dis : « La prochaine fois, on n’attendra pas si longtemps pour se revoir. » Elle confirme : « On pourra dire que passer beaucoup de temps sans se voir, on a essayé, eh bien c’est nul. » On se fait donc une promesse, mais d’abord je vais partir quatre semaines loin de Paris et ça ne me plaît pas du tout. Je vais passer quatre semaines à Samoëns et ça me plaît beaucoup. Attablés au Prêt-à-manger de la gare de Lyon avec Jean-Eudes et Pierre, je regarde les photos sur le site du centre de vacances — le lieu où, moi, je ne serai pas en vacances — le lieu où je vais travailler. Le paysage est beau. Et l’intérieur ? Il y a une piscine. Je n’ai pas oublié d’empaqueter le maillot acheté mercredi à Paris, le jour extrême de notre canicule, un maillot bleu et orange. Je lis le programme des animations. On peut observer les marmottes un jour, et les chamois un autre jour. Il faut que je m’inscrive à ça. Je remets mon sac sur le dos. Ils disent : « On va te laisser ici » — parce que j’ai rendez-vous sur le quai 23 avec Gabrielle qui pilote cette résidence : un rendez-vous de travail donc. Je dis : « Non, au contraire, venez, je vais vous présenter. » Je ne la vois pas. Sera-t-elle en retard ? Pierre dit : « Le train ne peut pas partir sans elle, c’est elle qui conduit. » Mais Gabrielle n’est pas conductrice de TGV, elle travaille au service culture du Comité central du Groupe public ferroviaire. Un texto d’elle : « Je ne suis pas en avance, on se retrouve dans le train. » Alors j’y vais. Un câlin à Jean-Eudes. Un à Pierre. Un autre à Jean-Eudes, plus long. Partir ? Pour quoi faire ?

Ça commence donc dans un train, au départ de la gare de Lyon. Exactement comme il y a dix ans avec L’Épaisseur du trait. Écrire ce roman, c’était quitter l’ombre, ouvrir le placard de l’écriture loisir, revendiquer socialement mon état d’écrivain. Jusqu’ici, j’écrivais des petites choses, des nouvelles, ça se faufilait dans les interstices de mon emploi du temps, quelques heures par-ci par-là. Avec L’Épaisseur du trait j’ai décidé de revendiquer le mot « travail » : j’avais posé un mois de congés à la Ville de Paris pour me consacrer à ce chantier, déjà bien entamé, mais seulement par petites touches, moments volés. J’avais dit aux gens : « Je ne prends pas un mois de vacances, je pars un mois pour écrire. » Pour être sincère, je n’ai pas la mémoire exacte de mon vocabulaire d’alors. Je ne sais pas si j’osais dire « travailler ». Je me souviens que je tenais beaucoup à cette négation : « Je ne pars pas en vacances. » Et j’ai fait comme le personnage de mon roman : je suis allé à la gare de Lyon et j’ai pris un train pour Rome. Aujourd’hui, je vais à Annecy, puis je prends deux TER jusqu’à Cluses, et de là j’irai à Samoëns, au centre de vacances CCGPF du Vercland. Je m’habitue à épeler « CCGPF » sans me tromper. Je m’attends à entendre des tas de sigles pendant mon séjour, car les gens travailleront tous pour le « Groupe public ferroviaire », autrement dit la SNCF et ses filiales, alors ils parleront un jargon que je tâcherai d’apprendre. Les mots du travail. Même en vacances. C’est ce que j’imagine. Mais qu’en sais-je ? Peut-être que personne n’aura envie de parler boulot avec moi. Ils seront en famille, à la montagne, pour décompresser, se déconnecter. Le pari de cette résidence : « Un écrivain au travail rencontre des cheminots en vacances. » J’ai dit d’accord. On va faire ça. On va essayer.

Le train est resté vingt minutes à quai avant de partir. Un problème technique. Derrière moi, une femme dit à un enfant : « Tu sais pas ce que c’est un problème technique ? C’est que le train il veut plus rouler. » Une autre femme dit au micro : « Notre conducteur applique le kit de dépannage. » Je me demande s’il prend ses congés en juillet, le conducteur. Si je le vois à Samoëns la semaine prochaine, je lui demanderai de m’expliquer le kit de dépannage.

Dans le train je lis La Nuit sur commande de Christine Angot. Première fois que je lis un livre d’elle. Parce que Baptiste a insisté, et parce que Pierre l’a lu. Alors on en parlera ensemble. Lire pour parler ensuite. Peu importe si j’aime ou si je n’aime pas. Disons que ça m’intéresse. Ça m’intéresse parce que ça s’inscrit dans la collection « La nuit au musée ». C’est un texte de commande. Est-ce que j’écris sur commande, moi ? Mes romans ont été écrits dans le vide, sans filet, sans certitude que quiconque les lira, les aimera, les publiera. Puis j’ai écrit Terminus provisoire sur l’invitation de Thierry. Cette fois, j’étais sûr que mon manuscrit serait lu avec curiosité et bienveillance. Thierry aurait pu ne pas le publier. Mais il avait envie que ça lui plaise. Et ça lui a plu. En parallèle, j’ai écrit sur commande pour des revues. J’ai écrit sur commande pour un livre, une fois : ma contribution au recueil collectif Dustan, l’héritage à paraître chez Paulette. Il y a aussi le projet avec Thierry et la Ligue de l’enseignement, en duo avec David. Je n’ai pas commencé. Alors, écrire un livre entier sur commande ? Un livre sur les cheminots. J’ai dit d’accord. J’aime les histoires de train. Le train n’est pas qu’un détail ou qu’une anecdote. Il joue un rôle clé dans Les Bandits, dans L’Épaisseur du trait, dans Terminus provisoire, dans Les Présents, même dans Rue des Batailles. Le train comme instrument de l’aventure, le train comme brèche dans le réel. C’est vrai que j’ai fait ça. Mais les cheminots ? Il n’y a pas de gare à Samoëns. Il y a des cheminots et des cheminotes, et les personnes qui partagent leur vie. Ils et elles passent leurs vacances en famille. Et moi, je n’aime pas travailler seul. Aussitôt qu’on m’a proposé ce séjour, j’ai demande : « Je pourrai recevoir ? » J’ai besoin de Jean-Eudes. Quand Pierre remplaçait le kiné d’Arvert, cet hiver, je l’ai accompagné bien que je ne sois pas kiné. L’un et l’autre viendront donc, bien qu’ils ne soient pas écrivains. Quand on propose à Christine Angot de passer une nuit à la Bourse de Commerce, elle demande si elle peut venir avec sa fille. Sa fille n’est pas écrivaine. Quand on explique à Christine Angot qu’elle peut vraiment passer la nuit complète au musée, on n’imagine pas qu’elle ne restera que quelques heures. À une heure du mat’, elle se barre. Cette pseudo-nuit n’occupe que vingt pages du bouquin. Le reste, elle aurait pu l’écrire n’importe où : son itinéraire dans « le monde de l’art », ses relations avec les gens de ce milieu. Ses parents. Sa fille. La « nuit » est un concept, le déclencheur d’écriture, peu importe qu’elle ait eu lieu ou non. Et moi, à Samoëns, si les vacanciers n’ont pas envie de participer à des ateliers d’écriture, et s’ils n’ont pas envie de me parler de leur travail au déjeuner, au dîner, à l’apéro, ou pendant les randos où nous crapahuterons ensemble, ou pendant les excursions nature, avec les marmottes et les chamois, s’ils veulent parler de tout autre chose, et si rien de ce que j’entends pendant ces quatre semaines ne nourrit le projet qu’on m’a confié ? Je ferai quoi ? Je ferai comme elle ? J’écrirai une histoire de train, comme je sais déjà le faire ?

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