Je me prends au mot

Dans la rue de la Comédie presque déserte – des gens seuls, portant leurs grands cabas pleins, s’engouffrant sous les porches : une femme avec sa petite fille. La petite pleure, elle crie, elle se débat. La mère est épuisée : elle contemple avec angoisse les jours à venir, les semaines de confinement qu’on nous promet : « Enfermée avec ce monstre ! »

Soudain, la petite s’échappe. Elle court en hurlant de plus belle, approchant le bord de la route où circulent, encore, des voitures.

« Où tu vas, toi ? Attends ta maman ici. »

Là, c’est moi qui parle. Je l’arrête en posant ma main sur sa petite épaule, je lui parle en pliant les genoux, en la regardant dans les yeux. Son visage est déformé par une demi-heure de braillements : elle bave. Alors je pense aux consignes de distanciation sociale qui volent en éclat : je suis en train de toucher un enfant inconnu qui bave ! C’est risqué. Mais ces voitures, sur la route, sont un autre risque… Quelles sont les consignes, en pareil cas ? Il fallait choisir : c’était elle ou moi.

À la Petite Comédie, je parle à celles qui sont là, qui rassemblent des dossiers pour travailler de loin.

« Que décides-tu ? me demandent-elles. Rentres-tu à Paris, restes-tu à Montauban ? »

J’ai réfléchi. Dans ce projet de résidence, il y avait l’envie de rencontrer des gens, un lieu, une histoire, un territoire ; et tout ça devient impossible, interdit, annulé. Oui, il y avait ça. Mais il y avait aussi, dans ce projet de résidence : l’envie de n’être pas chez moi, de vivre seul, d’avoir un lieu où ne faire qu’écrire.

J’aurais donc écrit, j’aurais vécu seul. Mais J.-E. serait venu passer quelques jours avec moi : c’était prévu. Et, souvent, je serais sorti me promener, j’aurais pris des cafés avec des gens. J’aurais été seul, mais pas trop.

Je tiens souvent ce discours radical : aller au bout de son idée, sans demi-mesure. Aujourd’hui, ce confinement qu’on nous impose m’oblige, moi, à faire ce choix radical : soit renoncer (rentrer à Paris), soit faire pour de vrai ce que je prétendais désirer : être seul, écrire. Je me prends au mot : je reste à Montauban. Il n’y a pas d’autre moyen de vérifier si c’était vraiment cela que je désirais (être seul, écrire) ou si c’était une posture.

L’appartement est beau, grand, lumineux. Ai-je déjà vécu dans un appartement plus agréable ? La vue depuis les fenêtres (dans la chambre et le salon) est toute de rose et de bleu : les briques et les tuiles, le ciel. La salle de bains donne sur l’Ancien Collège : d’habitude, juste en face, il y a des gens dans les bureaux, alors je laisse le rideau entre eux et moi. Demain, ces gens seront chez eux et, moi, je serai chez moi, tout nu au soleil si cela me chante. À Paris, J.-E. n’aime pas que je fasse ça, à cause des voisins.

Je donne définitivement tort à la petite voix qui me disait, quand je bouclais ma valise : « N’emporte pas tant de livres ! tu ne seras pas dans le désert, à Montauban, il y a une librairie et une médiathèque. » Il n’y a plus de librairie, plus de médiathèque, et, dans l’appartement que j’habite, au fond du placard, derrière l’aspirateur, il y a la sélection du Reader’s Digest et les œuvres de Paul-Loup Sulitzer. Heureusement que j’avais chargé ma valise !

Ce matin, à la Petite Comédie, j’ai emprunté des livres à A. et V. pour grandir la pile que j’avais déjà. Je me prends au mot : je serai seul, je vais écrire et je vais lire.

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