Il manque le corps

Nouvelles écrites dans le cadre de la résidence « Tisser la mémoire, une histoire sans fin », organisée par l’association Confluences et la Ville de Montauban (Direction du Développement Culturel et du Patrimoine : Pôle Mémoire et Médiathèque Mémo), conjointement avec la DRAC Occitanie, et avec le soutien du contrat de ville de Montauban.

Ces nouvelles sont disponibles :

  • dans le livre Il manque le corps, publié à 250 exemplaires par la Ville de Montauban en septembre 2000 ;
  • au format numérique (ePub) à télécharger en cliquant ici ;
  • en intégralité sur cette page, ci-dessous.

Sommaire

1829. Histoire de ceux qui sont venus pour repartir

Ils sont arrivés par la rue de l’Hôtel-de-Ville : celle qui contourne cette forteresse massive qui porte, justement, le nom d’hôtel de ville. Une bâtisse trapue, toute de briques, qu’on voit depuis l’autre rive. Et c’est de là qu’ils arrivaient, franchissant le pont : de l’autre rive. En contrebas, les eaux du Tarn étaient prises par les glaces depuis plusieurs jours. On n’était pourtant qu’en novembre et, même si ç’avait été janvier, ce gel n’était pas banal. Ils connaissaient le climat : ils avaient déjà passé deux étés et deux hivers à parcourir le pays, ils savaient que les rivières n’avaient pas pour habitude de se figer. Ils étaient enveloppés dans des couvertures de laine, par-dessus les manteaux qu’ils traînaient depuis des mois sur les routes et qui accusaient la fatigue et l’usure, comme leurs corps. Ils étaient engoncés et transis. Ils avaient hâte. Sur cette autre rive qu’ils venaient de quitter, apercevant au loin la silhouette de la ville, ils avaient voulu s’assurer qu’ils étaient proches du but. Ils avaient voulu préciser, aussi, les derniers détails de l’itinéraire : comment allaient-ils trouver la bonne maison ? Il n’y avait personne dans la campagne, ni sur cette route qui prenait peu à peu l’allure d’une rue : c’était le faubourg de Villebourbon. Enfin, un type était passé. Un vieux, enfoui sous des couches épaisses et réchauffantes, des peaux de mouton. Le plus grand des deux hommes était parti à sa rencontre ; l’autre en avait profité pour s’abriter du vent, avec la femme, s’enfonçant sous un porche.

Quand Petit-Chef est revenu (c’était le nom du grand homme), il a expliqué aux autres, dans leur langue, que cette ville était bien ­Montauban, mais qu’il avait été difficile de se faire comprendre. Le vieux n’avait pas eu peur de lui, non. Il ne s’était même pas méfié : il n’avait sans doute pas remarqué qu’il était étranger. Il n’avait pas perçu l’accent bizarre de Petit-Chef, car lui-même parlait très peu le français. Il avait d’abord répondu dans la langue qu’il parlait avec les siens, et Petit-Chef était resté perplexe, alors il avait dit quelques mots en français. Mais ce n’était pas le même genre de français que celui que Petit-Chef avait parlé à Saint-Cloud avec Charles X, ni celui que les missionnaires lui avaient appris en Louisiane quand il était enfant. Le vieux n’articulait pas de la même façon. Il avait dû penser : voilà trois égarés qui débarquent de Paris, qui ne savent pas la langue du coin. Ils avaient communiqué par gestes : ç’avait marché.

Ils venaient de l’autre rive. Pourquoi leur trajet empruntait-il ce faubourg occidental de Montauban, alors qu’ils arrivaient d’­Avignon ? Peut-être s’étaient-ils perdus. Ou bien, au contraire, avaient-ils suivi le cours de la rivière afin de ne pas se perdre : ils avaient marché au long du Tarn depuis Albi, et la rive gauche était la plus praticable des deux. Et avant ? entre Avignon et Albi, par où étaient-ils passés ? À Avignon déjà il faisait froid, au début de l’automne. On les avait accueillis, on n’avait pas été vache. On leur avait donné un endroit où se reposer, ainsi que ces couvertures qu’ils portaient encore, pour les étapes et contre le vent.

Ils arrivaient de l’autre côté, par-delà les Alpes : ils avaient erré en Italie et en Suisse. Ils venaient de Fribourg, où l’on parlait français. Là-bas, ne voyant pas le bout de cette errance, ils avaient discuté pour la centième fois des stratégies pour rentrer chez eux. Impossible de se mettre d’accord. Esprit-Noir, Soleil-Sacré, Jeune-Soldat et le bébé étaient partis vers Paris. Eux, ils avaient choisi Montauban. Ils n’avaient aucun désir de voir cette ville : ils pensaient seulement qu’elle serait le moyen le plus sûr de ficher le camp. Montauban, comme : la dernière étape.

Ils venaient de l’autre côté du lac, d’une ville qui s’appelait ­Fribourg aussi, mais dans la Forêt-Noire. Ils avaient crevé de faim, là-bas, pour le dire franchement : c’était en janvier. L’année d’avant, ils avaient traversé la Belgique. Le bébé était né à Liège, c’était une fille et elles étaient deux. Une femme avait pris l’une des jumelles pour son propre enfant, Soleil-Sacré avait gardé l’autre pour l’emmener chez eux.

Ils avaient passé la frontière à l’automne 1827, quand la situation était devenue impossible en France, quand l’hurluberlu qui leur servait de chaperon a été envoyé à l’ombre. À Paris, il les avait trimballés de théâtre en théâtre, puis à l’opéra et aux montagnes russes de Tivoli. Il leur avait montré ces attractions et, en même temps, il les avait montrés comme attraction, eux. Il les avait emmenés au jardin zoologique pour rencontrer la girafe, et à Saint-Cloud pour rencontrer Charles X. Ils s’étaient amusés, ils ne pouvaient pas dire le contraire. Ils avaient voulu voir ce que c’étaient que les Français : ils étaient servis.

Ils étaient arrivés en août par le vélocifère, depuis Rouen. À Rouen, ils avaient débarqué après avoir remonté la Seine sur un vapeur : ils venaient du Havre, où ils avaient touché terre le 27 juillet. Il faisait très beau. Sur le quai, la foule s’était massée pour voir ce que c’étaient que les Indiens : elle était servie.

Ils arrivaient de l’autre rive : ils avaient embarqué un mois plus tôt sur le transatlantique, à la Nouvelle-Orléans, après avoir descendu l’Osage, le Missouri et le Mississippi. Ils avaient voulu voir comment était ce pays qui avait dominé le leur, et dont ils avaient appris la langue. Grand-Protecteur-de-la-Terre avait sept ans quand les Français avaient fait leur révolution, et Petit-Chef en avait trois quand ils avaient coupé la tête du roi. Il y avait des Jésuites éparpillés dans la grande Louisiane, qui baptisaient les enfants et faisaient la classe à quelques-uns. Ces deux jeunes gens, dont on vient d’entendre les noms, avaient quatorze et vingt-deux ans quand Napoléon a vendu leur terre à la république voisine : ils sont devenus états-uniens de seconde zone, d’un coup, et ne parlaient pas un mot d’anglais. Le même Napoléon, quatre ans plus tard, a créé le département du Tarn-et-Garonne et le diocèse de Montauban : c’était l’année de naissance de Femme-Faucon, mais les deux événements n’étaient pas liés dans l’esprit de ceux qui les provoquèrent. C’est vingt ans plus tard que la coïncidence a pris tout son sens, alors que les explorateurs osages, perdus dans l’Europe hostile, touchaient au désespoir au fin fond de la Forêt-Noire. Ils ont appris qu’il se trouvait, à Montauban, un homme de chez eux. Un colon né aux Caraïbes qui avait converti leurs frères en Louisiane. Un évêque. Ils se sont dit : « Voilà quelqu’un qui a le bras long. »

Ils ont traversé le Tarn glacé. Ils ont contourné l’hôtel de ville et pris la rue du même nom. Ils se sont présentés dans cet autre hôtel que le vieil homme de Villebourbon, sous ses peaux de mouton, avait décrit à Petit-Chef : une maison haute et élégante, en briques, organisée autour d’une cour carrée et fermée par une grille. Ils ont appelé, on leur a ouvert. Ils ont expliqué qu’ils arrivaient d’Avignon, mais, avant cela, de la Suisse et de l’Italie, de Fribourg en Forêt-Noire, de Liège, de Paris, de Rouen et du Havre, de la Nouvelle-Orléans et de Saint-Louis, et de leur village au bord de la rivière Osage. On les a fait entrer. On les a mis à l’aise. « Faites comme chez vous », leur a dit l’évêque, qui était bien content de parler du pays, au coin du feu, avec ces trois visiteurs affamés. Ils ont mangé et ils ont bu, on leur a donné deux chambres : une pour Grand-Protecteur-de-la-Terre et une pour Petit-Chef et Femme-Faucon, qui ont dormi ensemble – car j’ai oublié de préciser qu’ils s’étaient loyalement épousés, c’est-à-dire devant le dieu que cet évêque honorait aussi. Les chambres offraient une vue sur le Tarn : depuis les fenêtres, ils pouvaient surveiller la fonte des glaces. « Vous allez aimer notre bonne ville », disaient leurs hôtes pour leur faire plaisir, mais les trois déracinés avaient déjà visité la moitié de l’Europe, ils en avaient plein des pattes. Le tourisme, ils en avaient soupé. Ils attendaient seulement le dégel, le redoux, la débâcle. Ils trépignaient de remonter sur un bateau, de descendre le Tarn et la Garonne, de prendre le transatlantique à Bordeaux.

L’hiver n’était même pas commencé, et pas près de finir. Les jours étaient courts, car la nuit tombait tôt en cette saison, mais ils étaient longs quand même, parce qu’il n’y avait pas grand-chose à faire dans cette maison douillette. Les gens qui régissaient les petites affaires de l’évêque avaient la consigne de s’occuper aussi de celles des invités. Alors, Petit-Chef n’avait pas le souci d’organiser les repas. Femme-Faucon ne se rendait jamais au lavoir, sur la berge du Tescou. Grand-Protecteur-de-la-Terre faisait des réussites devant la cheminée, avec un jeu de tarot : il avait le chic pour résoudre les casse-têtes. Parfois, il essayait d’agencer les mêmes cartes dans des combinaisons spéciales qui, selon certaines croyances, pouvaient prédire le futur. Ça ne donnait rien de très précis.

Puisqu’il fallait tuer le temps, les trois visiteurs se sont laissés convaincre de découvrir les beautés de la ville. Il y avait une cathédrale de pierre au milieu des maisons de briques. Elle était surmontée de clochetons à bulbes, qui plaisaient à Femme-Faucon. « On va les démolir pour gagner en sobriété », a annoncé le guide. À l’intérieur, il y avait un tableau dont tout le monde était fier parce qu’il était peint par Ingres, un artiste local. Il représentait Le vœu de Louis XIII.

« Pour cette œuvre remarquable, le peintre a été décoré par le roi Charles X en personne.
— On le connaît, nous aussi. »

À l’hôtel de ville, on leur a expliqué que ce palais avait servi d’évêché jusqu’à la Révolution. Au premier étage se trouvait une école de dessin, ainsi qu’un petit musée de moulages d’antiques faisant office de modèles pour les élèves. À Paris, ils avaient visité le Louvre… Mais c’était charmant et ça passait le temps.

Les gens étaient aux petits soins avec eux. Ils ne les regardaient pas comme des bêtes curieuses, ils ne les assaillaient pas de questions. Quand quelqu’un voulait connaître les coutumes de leur peuple, il n’avait qu’à les demander à la bibliothèque municipale : depuis plus de deux ans que les Osages étaient en Europe, tout avait déjà été écrit à leur sujet. Alors, on leur fichait la paix.

Petit-Chef et Femme-Faucon surveillaient le Tarn : il était toujours impraticable. Ils s’impatientaient : « On ne peut quand même pas rester ici jusqu’au printemps. » Ils se demandaient s’il ne fallait pas faire comme Louis XIII : un vœu. Mais Grand-Protecteur-de-la-Terre ne croyait pas à ces superstitions. En revanche, il se consacrait de plus en plus à son jeu de cartes. Sur le guéridon près de la cheminée, il les plaçait dans un ordre, puis dans un autre. Il ne connaissait rien à la divination. Il faisait semblant. Pour faire plaisir à ses compagnons, il a tiré un atout au hasard : « Le Soleil. Demain il fera beau, étonnamment beau pour un mois de décembre. L’eau coulera de nouveau sous le pont. »

Le lendemain, ils ont ouvert les volets : la lumière. Ils ont remercié tout le monde et ils sont partis.


En novembre 1829, trois Indiens d’Amérique de la nation Osage,
abandonnés en Europe, furent accueillis
et réconfortés à Montauban.
Ils retournèrent dans leur pays grâce à la générosité
des Montalbanais.
En souvenir de cette émouvante histoire et en reconnaissance
de l’hospitalité chaleureuse que les Indiens d’Amérique
ont toujours réservée à leurs visiteurs français,
le 21 juillet 1992
la Ville de Montauban représentée par son maire, M. Hubert Gouze,
a donné solennellement cette parcelle de terre
aux tribus Osage et Cherokee représentées par leurs délégués.
Ami visiteur, vous êtes ici devant une terre indienne.
Respectez-la comme les Indiens ont, de tous temps, respecté
la terre-mère.

« La terre n’appartient pas à l’homme,
l’homme appartient à la terre. »
Chef Seattle, 1854

Stèle commémorative au jardin des Plantes

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1871. Histoire du petit canapé
de maroquin vert

Il allait au lycée avec les gens de son rang : des garçons du centre-ville. Les pères tenaient un commerce, travaillaient à la mairie, à la préfecture. Rien de glorieux en somme, mais des gens qui avaient appris à lire. Dont la vie n’était pas délivrée de tout inconvénient, mais qui avaient moins de raisons de s’en faire que les autres.

Il était né Joseph et on l’appelait Jules. Son père portait le nom de Milliès ; lui se ferait appeler Lacroix. Les raisons de ce jeu me restent obscures : on peut croire à un trouble sincère, à un inconfort identitaire. On peut aussi soupçonner une lubie, une façon d’ajouter de la complexité à une vie déjà toute écrite.

Sa vie, la voici. Il eut son baccalauréat sous Louis-Philippe. Il s’établit pharmacien sous Napoléon III, sur l’autre rive du Tarn où une clientèle l’attendait. Il épousa Marie. Ils eurent beaucoup d’enfants, élevés par la bonne au-dessus de l’officine, au coin de la Grande Rue Villebourbon et de la rue Maubec. Il siégeait au Conseil municipal. Il mourut avant ses soixante-dix ans, sous la Troisième République. Fin de l’histoire.

Mais un autre homme est né, vingt-quatre ans après lui. Les parents de Jean Marty l’ont conçu sous la Deuxième République, quand il était permis de croire en des jours meilleurs ; ils l’ont fait naître quand Louis-Napoléon Bonaparte rêvait déjà d’Empire. Jean a vu le jour dans le Lot. Treize ans plus tard, il entre au lycée de Montauban. Par quel miracle ? Ses parents ne croyaient pas aux miracles, et moi non plus. D’un coup, on n’a plus de nouvelles des parents. Jean s’habitue à l’internat. Il se fait un copain. Antoine est comme lui, c’est-à-dire qu’il n’est pas riche. Mais il est différent de lui, car il est externe : il rentre chez lui le soir. Pendant le jour, Jean et Antoine usent leur pantalon ensemble, sur les bancs que Jules Lacroix a fréquentés avant eux.

Quelquefois, Jean se fait adopter : il sort avec Antoine. Ils prennent la rue du Lycée par la gauche et, marchant côte à côte, s’approchent autant que possible du château de Montauriol, puis descendent ce chemin en lacets qui traverse le Tescou et se prolonge au bord de l’eau. Juste avant la confluence, ils remontent par le pont qui mène à cette promenade plantée, aux arbres domestiqués alignés sur le plateau. Antoine habite le faubourg du Moustier, au fond d’une impasse, presque au débouché de la rue du Lycée. C’est pourquoi il a pris l’habitude de suivre cette boucle : s’il ne faisait aucun détour, il rentrerait chez lui trop tôt. La maison alignée sur la rue est occupée par Jules Michelet, un vieil homme qui, s’il l’avait voulu, aurait pu écrire l’histoire en prenant part au gouvernement de la République sociale en 1848. Mais il a choisi d’écrire l’histoire autrement : il écrit ­l’Histoire de France en volumes. C’est son métier. Quand Antoine et Jean ont quatorze ans, il a déjà écrit Le peuple et La Révolution française depuis longtemps. Il s’occupe désormais de Louis XIV, dans cette maison dont les fenêtres donnent sur celle des parents d’Antoine, au fond de l’impasse, une maison perdue dans un jardin sauvage qui dégringole jusqu’au Tescou. Le plaisir de Jean, c’est de se déchausser en arrivant, et de rester dans l’herbe les pieds nus. Je ne sais pas où il a grandi, avant le lycée, mais sûrement pas dans une ville : il renoue avec la terre dès qu’il le peut. Les sensations sur la peau. Son autre plaisir est plus rare : il survient certains soirs, quand c’est le jour de repos de Mariette, qui quitte alors la maison où elle gagne sa vie pour regagner la maison où elle vit vraiment. Elle a cinq ans de plus que Jean. Elle est la sœur d’Antoine. Lorsque Jean et Mariette sont assis autour de la même table au dîner, Jean sent les paumes de ses mains devenir poisseuses. Il craint que cela ne se voie, car il garde les poignets posés sur la nappe comme on lui a appris de le faire (il connaît les manières correctes). Heureusement, ce dérèglement reste invisible aux autres. Il transpire, mais discrètement. Dans sa chemise, un peu aussi, parce qu’il a chaud. Et les fois où Mariette est plus enjouée que d’habitude, qu’un mouvement brusque lui fait tourner la tête, qu’une parole joyeuse l’emporte, il arrive que le col de son corsage se déplace sur les clavicules, et dévoile deux millimètres de la peau normalement invisibles. Alors le cœur de Jean tambourine, mais personne ne l’entend. Il s’étonne de la disproportion entre son trouble, immense, et les manifestations extérieures de son corps, infimes. Il s’interroge. Il guette, réciproquement à son propre émoi, les réactions de Mariette aux gestes qu’il ose, lui. Quand, téméraire, il prend la parole : si la paupière de Mariette vibre à ce moment-là, peut-être ce signe minuscule est-il l’indice d’une émotion extraordinaire ? Mais Jean est jeune, très jeune. Et Mariette regarde les garçons plus hommes que lui.

Passent quelques années. Antoine quitte Montauban pour étudier à Paris. Jean reste : il a trouvé une chambre en ville. J’ignore à quoi ils occupent cette brève année de liberté. Elle ne peut pas durer, parce que l’empereur, sentant son règne en bout de course, décide que celui-ci doit s’achever par un massacre. Les hommes du pays sont envoyés se battre contre d’autres hommes, nés de l’autre côté de la frontière avec la Prusse. Ils ont vingt ans. C’est l’âge exact pour enfiler l’uniforme, qui est taillé depuis toujours sur les mesures de leurs jeunes corps.

Sur les épaules de Jean, il tombe à merveille. Je ne sais pas si Jean est enchanté de la bonne coïncidence entre ses mesures personnelles et celles du vêtement qu’on l’oblige à porter. Peut-être fait-il partie des gens qui ont reçu avec le sourire leur livret militaire. Il s’est entraîné quelques semaines dans une des casernes de Montauban. Peut-être celle de Villebourbon, au bout de la rue où travaille Mariette, à la pharmacie de la Grande Rue. Ou bien la caserne de Villenouvelle, à côté du cimetière. Ensuite, il a pris le train vers le nord et l’est. Il est donc sur le front tout l’été. Peut-être se trouve-t-il le 2 septembre à Sedan, quand l’empereur est fait prisonnier. Puis, son régiment est envoyé à Paris pour défendre ce qui peut encore être sauvé : l’armée prussienne s’approche de la ville et l’encercle bientôt. Les fortifications sont solides, et presque neuves : elles sont à peine plus âgées que Jean et ses camarades. Depuis qu’Adolphe Thiers a eu l’idée de les construire, elles n’ont pas encore reçu de baptême. Elles servent donc pour la première fois, mais de mur de prison : pour les Parisiens qui sont assiégés tout l’automne et la moitié de l’hiver. Jean a faim, comme tout le monde. On connaît l’histoire : les plus fortunés mangent les animaux fusillés au jardin des Plantes. Au matin de Noël, il fait douze degrés en dessous de zéro. À ce stade, on ne peut plus dire qu’on se languit, qu’on s’impatiente, qu’on trépigne : les mots sont trop faibles. L’attente est juste insupportable. Et il faut tenter quelque chose, n’importe quoi, pour continuer de vivre.

Une échappée. Une sortie discrète, en pleine nuit. Le 19 janvier, le soldat Jean Marty est un homme comme les autres, parmi les quatre-vingt-dix mille qui franchissent le pont de Neuilly. Il a plu pendant la nuit. La tiédeur tant attendue a emporté les glaces : c’est le redoux. On dit aussi : la débâcle. Jean ne sait pas si, en attaquant Buzenval, il participera à libérer Paris, mais il est content de dérouiller ses muscles et de sortir au grand air sans craindre les engelures. Et s’il faut mourir à vingt-et-un ans, il préfère se faire trouer la peau au mont Valérien que de laisser la faim creuser le trou qu’il a déjà à la place de l’estomac.

La brume enveloppe la colline de Montretout. Avant que la fumée des canons ne la remplace, le soleil a juste le temps de se frayer un chemin jusqu’au pied de la butte : c’est un petit val qui mousse de rayons. Jean fait de son mieux, mais ça tire de toute part. Il retourne à Paris le soir même, couché sur une civière, la main sur sa poitrine, tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. À l’hôpital du Val-de-Grâce, il vit dans un autre brouillard, quasi permanent : la douleur altère sa perception du monde quand elle n’est pas modifiée par les vapeurs de l’éther et du chloroforme. Un jour cependant, il reconnaît une voix familière : celle d’Antoine. Elle le tire à travers les limbes, brièvement, vers la conscience. Antoine. Il voulait étudier, mais ses désirs ont été interrompus par « tout ça », explique-t-il à Jean. Alors, il fait office d’infirmier, à la mesure de ses compétences dérisoires : il éponge le sang, il nourrit ceux qui peuvent manger. Et il a reconnu son camarade. Il vient tous les jours lui parler en prenant sa main dans la sienne, parfois en caressant son visage, en faisant des gestes qui n’existaient pas auparavant, sans même y penser. Il dit à Jean que la France a perdu, mais que le siège est levé. Il lui dit que le courrier recommence de circuler et qu’il reçoit des lettres de sa sœur, parce qu’il sait que l’image de Mariette se forme dans un coin de la tête de Jean, et que cette pensée lui fait plaisir. Mariette travaille certes chez le pharmacien de Villebourbon, mais la médecine elle n’y connaît rien. Elle demande à son frère le genre de blessure qu’a Jean. Jean ne retient pas grand-chose du discours d’Antoine. Il saisit des bribes, lorsque les nuées chimiques laissent revenir, ensemble, la conscience et la douleur. Il comprend que le gouvernement a un nouveau chef qui s’appelle Adolphe Thiers, et que c’est lui qui a conçu les fortifications de Paris il y a trente ans. Quatre jours plus tard, Jean est mort. Mariette le pleure, Antoine aussi.

Pour Antoine, la vie normale ne reprend pas aussitôt. Quelqu’un sait-il ce que c’est, la vie normale ? Un armistice est signé. Un mois plus tard, c’est la révolution : le pouvoir a provoqué les Parisiens, qui ont répondu en proclamant leur liberté. À nouveau, ils sont assiégés entre les mêmes murs : non plus par une armée étrangère, mais par celle de la République.

Montauban n’est pas Paris. Pour Mariette, ces événements sont plus lointains. Les échos de la Commune l’atteignent quelquefois au marché ou au lavoir, car ils résonnent entre les femmes ; ils franchissent plus rarement le seuil de la maison où elle travaille. Après sa journée à la pharmacie, son patron ouvre le journal, mais ne fait aucun commentaire à la table du dîner. Il se pique pourtant de politique, puisqu’il siège au Conseil municipal : régulièrement, vers dix-neuf heures, au lieu de présider le repas familial, il s’assoit dans un fauteuil autour d’une autre grande table, au premier étage de l’hôtel de ville. Dans les pièces adjacentes du grand palais de briques sont exposées des sculptures antiques, léguées par Ingres en même temps que ses propres œuvres, ainsi que son violon et, même, un petit reliquaire en bois doré renfermant une phalange du peintre Raphaël. Un bric-à-brac hanté qui réjouit les visiteurs.

Joseph Milliès, dit Jules Lacroix, approuve la république. Ses collègues aussi. Le maire décide d’adresser ses hommages au nouveau gouvernement et nomme les émissaires qui porteront ses vœux auprès d’Adolphe Thiers, à Versailles. Jules Lacroix fait partie de l’expédition. Il arrive le samedi 20 mai.

De l’autre côté des remparts, à Paris, le monde a changé. Depuis deux mois, tout est différent. Antoine est bachelier, alors il est devenu instituteur, puisque la Commune a créé des écoles publiques dans tous les quartiers. Mais on n’apprend pas à lire à un enfant en quelques semaines… et le dimanche 21 mai, les beaux jours sont terminés. L’armée versaillaise entre à Paris par la porte d’Auteuil. C’est la guerre de nouveau : une barricade est dressée dans chaque rue.

Ce jour-là, Jules Lacroix et son collègue de Montauban ont rendez-vous avec le chef du pouvoir exécutif. On leur fait savoir qu’il est occupé. Ils se présentent donc le lendemain, lundi, pour saluer l’homme fort. Ils lui serrent la main ; et mieux que cela : ils passent trois quarts d’heure sur son petit canapé de maroquin vert, à bavarder. Puis ils prolongent leur séjour, car ils ne peuvent pas avoir accompli un tel voyage sans visiter le château et le parc. Passent le mardi, le mercredi, en promenades. La semaine s’écoule et le sang aussi, car ces jours sont ceux qu’on appelle : la Semaine sanglante. Antoine est tué le jeudi, sur la barricade de la place du Château-d’Eau. Le vendredi, Jules Lacroix et son collègue prennent le train pour Montauban. Le samedi, des hommes sont fusillés au Père-Lachaise. Le dimanche tombe la dernière barricade. Le lundi, la Commune n’existe plus.

Le même lundi, à Montauban, Jules Lacroix termine d’écrire son rapport, au-dessus de la pharmacie, pendant que la bonne prépare le dîner. Il lui dit de ne pas mettre le couvert pour lui : il est attendu au Conseil municipal. Très attendu, même ! Car ce n’est pas tous les jours que des gens du pays sont reçus solennellement par la plus haute autorité…

« Solennellement, dites-vous ? Mais pas du tout ! »
Jules Lacroix se lève pour prendre la parole.
« Il nous a accueillis le plus simplement du monde. »

En soulevant ses fesses du fauteuil moelleux où elles reposaient, il se rappelle le petit canapé de maroquin vert avec émotion. Il commence de lire son feuillet, où l’encre vient juste de sécher :

« Nous étions loin de nous douter de l’accueil simple, cordial, expansif qui nous attendait ; rien d’officiel, rien de guindé, ni dans les formes ni dans les paroles. M. Thiers, tout heureux de nous voir, nous fit assoir devant lui sur son petit canapé de maroquin vert où depuis plusieurs nuits il a l’habitude de se coucher tout habillé et là, devant le feu qu’il tisonnait par intervalles, il nous questionnait avec bonhomie comme des enfants de la maison, nous faisant causer, causant surtout avec cette verve, cette simplicité qui lui sont habituelles. »

Les conseillers applaudissent et décident de retranscrire ce compte-rendu dans le registre des délibérations. La séance est levée, ils sortent dîner, la table est retenue, il ne faut pas tarder.

Le mardi, Mariette descend tôt, selon son habitude. Elle prend la Grande Rue Villebourbon sur la droite et passe sous le porche qui mène au bord du Tarn. Elle emprunte le bac pour se rendre au lavoir, juste en face. Les femmes parlent de Paris : celles qui n’ont pas lu le journal écoutent les autres, qui savent lire. Mariette se demande comment se porte son frère. Elle sort du panier, un à un, les habits qu’elle doit nettoyer. Elle laisse tremper longtemps le pantalon que son patron portait en voyage, et qu’elle ne peut pas frotter trop fort parce qu’il est usé sur le fond. C’est celui qui s’est posé sur le petit canapé de maroquin vert.


L’an mil huit cent soixante-onze et le vingt-neuf mai à sept heures du soir, le Conseil municipal de Montauban réuni à l’hôtel de ville sous la présidence de M. Félix Lagravère maire. […]
M. le Maire expose le but de la réunion et donne la parole à M. Lacroix pour lire le rapport sur le voyage des délégués à Versailles et leur entrevue avec Monsieur Thiers.
M. Lacroix lit le rapport suivant.

Messieurs,
Après avoir pris une délibération inspirée par le plus pur patriotisme, vous nous avez fait l’honneur de nous déléguer auprès du Gouvernement de ­Versailles pour apporter au chef du pouvoir exécutif de la République française l’expression de vos sentiments et de vos vœux, au milieu de la terrible crise politique que nous traversons.
Nous venons aujourd’hui vous rendre compte des résultats de notre mission, trop heureux si nous obtenons votre approbation et celle de nos concitoyens, quand nous vous aurons appris de quelle manière nous avons rempli notre mandat. […]

Registre des délibérations du Conseil municipal,
Pôle Mémoire, Archives municipales de Montauban (cote 41 W 348)

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1902. Histoire de Jean, mais pas de Jacques

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places

Louis Aragon, « La guerre et ce qui s’ensuivit »

Il lut les noms gravés sur le socle de la statue. D’abord le côté surplombant le Tarn, puis le côté du musée, puis le côté de la bourse du commerce. Là, un frisson bizarre : un éclair le piqua entre les omoplates avant de lui chatouiller la nuque, puis disparut. Des gens le virent peut-être, depuis le trottoir d’en face, tressaillir malgré lui. Parce qu’il venait de lire son nom dans l’épaisseur de la pierre. Jean Larroque était pourtant rodé à cette expérience qui nous semblerait, à nous, éminemment dérangeante, car il portait le nom le plus banal qu’on pût trouver dans le pays : il avait l’habitude de le lire, en parcourant les allées, lorsqu’il rendait visite à ses morts. Mais les hommes qui portaient son nom au cimetière n’étaient pas lui : ils habitaient des tombeaux qui n’étaient pas le sien.

Ce matin cependant, sur la place de la Bourse, il était troublé. Parce que ce monument honorait « les Combattants du Tarn-et-Garonne en 1870 et 1871 » et qu’il était, lui, un de ces combattants ; mais c’était un monument aux morts – et il n’était, lui, pas mort.

Il fit quelques pas en arrière pour mieux regarder la chose. Deux mois qu’elle était installée, sur cette place où aboutissait le pont. Il ne venait pas souvent jusque-là, le charpentier, Jean Larroque qui habitait à la Lande Basse. Sa femme, oui, un peu plus souvent. Il découvrait la statue pour la première fois. C’était un enchevêtrement de corps, c’était embrouillé. Et à la fois, c’était agi de l’intérieur par un mouvement puissant. C’était beau, pensait Jean Larroque. Ce n’était pas banal. Il aimait spécialement le petit soldat au torse nu, avec son épée, qui tendait la main vers on ne savait quoi. Ses doigts épais écartés en étoile. Une grande main, massive, sans poignet : directement emmanchée dans le bras. Une main faite pour travailler, comme les siennes. Il s’avança de nouveau. En regardant le socle de plus près, il s’aperçut que ce Larroque qui était mort n’avait pas son prénom. Seulement son initiale : « J. Larroque ».

Autrefois, Jean Larroque habitait Chaume et il était laitier, comme ses parents. Il avait vingt ans. Comme tout le monde, il reçut son livret militaire, sa convocation à la caserne de Villeneuve. Il était comme les autres, tout nu. On les avait alignés par ordre alphabétique. Celui devant lui s’appelait Jacques Larroque, il était né dix jours avant lui, il n’était pas grand : exactement comme lui. Il était d’un autre faubourg, du côté de Bio. Ces deux gars, ils n’avaient eu aucune raison de se croiser jusque-là, c’était l’ordre alphabétique qui les réunissait ce matin. Autant dire : pas un hasard, mais une coïncidence. Ils avaient bavardé en attendant leur tour, pour faire connaissance. Ils avaient échangé leurs noms et souri en même temps, car c’était marrant de s’appeler presque pareil, d’avoir le même âge, tout ça. La grande paluche de l’un dans celle de l’autre : le salut, la camaraderie, la fraternité peut-être. Jean était costaud, tout son petit corps comme ses mains : musclé et sec, épais, du genre trapu. Jacques avait des mains trop grandes pour son corps maigre : on lui voyait les côtes dessous la peau. « Tu aurais dû faire des études », lui avait dit Jean, et ce n’était pas pour se moquer de lui : ça lui était venu comme un compliment. Puis ç’avait été leur tour, à l’un puis à l’autre. Pour Jacques, le médecin de la caserne écrivit : « faible de constitution », mais ils furent déclarés bons tous les deux. Ils se rhabillèrent et visitèrent leur nouvel habitat au pas cadencé. Puis ce fut la guerre. Chacun partit la faire de son côté. Le bataillon où l’on colla Jean Larroque était toujours à la traîne : quand quelque chose de grave se passait, on l’envoyait en renfort, mais l’armée d’en face était si rapide que Jean arrivait toujours quand c’était fini. Il était à Sedan le lendemain de la défaite, et devant Paris quand on ne pouvait déjà plus y entrer. On l’envoya se battre un peu dans les environs, mais pas trop durement. Il eut de la chance. Il rentra à Montauban après tout ça, se fit charpentier, épousa une jeune fille des Oliviers. Ce qu’avait fait Jacques Larroque, lui, on ne savait pas.

Sur le monument, ce gars qui était mort et dont le prénom commençait par un J : ce pouvait être n’importe qui. Un autre Jean, un Jacques, un Joseph, un Jules. Un homme avec de petites jambes musclées et de grosses mains. Un paysan de Bio ou des Oliviers, un laitier de Chaume, un charpentier de la Lande Basse. Un gars du pays. Il avait un nom. Il avait le début d’un prénom. Il avait été soldat et il était mort. On savait tout de lui, mais on ne savait rien. Jean ­Larroque se rappelait la visite médicale : Jacques avait un prénom et une date de naissance, et même une adresse, mais il avait surtout la peau blanche aux endroits que les vêtements cachaient d’habitude, et les os qui saillaient sur la poitrine. Il avait les poils hérissés par les courants d’air, et une bosse qui affleurait à la jonction du cou et de l’épaule lorsqu’il tournait la tête. Il avait une voix qui montait vers les aigus à la fin d’une phrase, comme si les mots qu’il prononçait étaient drôles. Il avait du sang qui coulait dans chaque vaisseau : depuis les veines bleues palpitant sous les tempes, jusqu’aux capillaires invisibles qui chauffaient le creux de sa main droite – celle qu’il avait tendue à Jean.

Jean Larroque relut le nom gravé dans la pierre. Il ouvrit sa grande main en étoile, à la manière du soldat de bronze. La peau tendre, au creux de sa paume, toucha la pierre. Elle était chaude, car c’était le matin : l’heure où le soleil donnait de ce côté.Presque par hasard, Jean Larroque était en centre-ville ce matin. Jacques, on ne savait pas.


1o Nom de famille des jeunes gens ;
2o prénoms ou noms de baptême

1o Date et lieu de la naissance, et résidence personnelle des jeunes gens ;
2o Noms, prénoms et domicile des pères et mères.

Taille des jeunes gens

Profession,
1o des jeunes gens ;
2o de leur père et mère.

Motif d’exemption ou de dispense que les jeunes gens ou ceux qui les représentent se proposent de faire valoir devant le conseil de révision

Signature des jeunes gens

Tirage au sort. Numéro échu à chacun des jeunes gens

Observations

1. Larroque
2. Jacques

le 4 8bre 1850 à Montauban
fils de Jean et de Marie Delcros

domiciliés à Bio

1,600

1. Cult. propre
 
2. id.

a signé

92

Bon

1. Larroque
2. Jean

le 14 8bre 1850 à Montauban
fils d’Étienne et de Marie ­Larroque
domiciliés à Chaume

1,610

1. Laitier
 
2. id.

 

a signé

54

Bon

Tableau de recensement militaire, 1870
Pôle Mémoire, Archives municipales de Montauban (cote 1 H 68)

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1944. Histoire des ennemis qui ne se connaissent pas

Quand Louis sort du lycée, après la classe, c’est pour se rendre dans l’école où il habite. Il prend sur sa gauche, puis il descend le faubourg du Moustier jusqu’au jardin des Plantes. Le meilleur endroit où franchir le Tescou est cette passerelle fragile sous les arbres : ses traverses de bois tanguent sous le poids du corps. Marcher, c’est un déséquilibre permanent. Ne reposer que sur un pied à la fois, et projeter son corps en avant : c’est drôlement risqué, mais c’est le seul moyen d’avancer. Les planches craquent et branlent sous les pas. Ce bruit et ce mouvement sont la preuve que Louis est vivant. Il passe le Tescou, il sort du jardin, puis il passe le Tarn. Sur le Pont-Neuf, rien ne bouge : le sol sous les pieds ne moufte pas, il fait comme si Louis n’existait pas. Louis rentre chez lui, c’est-à-dire chez sa mère qui est institutrice : elle habite au-dessus de l’école de Villebourbon. L’appartement donne sur l’avenue Jean-Jaurès. C’est un nom qui a du sens pour Louis, car il est comme Jaurès, vingt-cinq ans plus tôt : il sent que la guerre est inévitable. Et pourtant, il n’est pas fataliste. Il veut tout faire pour l’éviter. Mieux encore : il sait que le monde, tel qu’il tourne, ne peut mener qu’à la guerre. Alors il ne veut pas seulement freiner l’irruption du pire, il veut changer la vie pour que le pire n’arrive pas. Il a quinze ans et il est communiste. Et c’est l’année de ses quinze ans, tout juste, qu’il devient interdit de clamer ces idées-là.

Ailleurs, à Hambourg, à Dresde ou à Stuttgart, grandit Otto. En fait, il a peut-être terminé de grandir, car il a probablement quelques années de plus que Louis. Difficile de déterminer son âge précis sur une unique photo : il y a certes l’image, mais il manque le corps. La photo est frontale et figée, elle ne parle pas. Le corps craque et remue : il est vivant. Otto a confiance en son corps. Il est fort, il fait du sport. Sa peau est très blanche et elle craint le soleil. Ses cheveux ne sont pas aussi clairs qu’il le voudrait, mais ils ne sont pas bruns. Otto ne craint pas la guerre. À l’inverse de Louis, il ne souhaite pas l’harmonie entre les gens : certaines catégories de personnes valent plus que d’autres. Il déteste les Juifs, les étrangers, les communistes, les pédés. Il est impossible de savoir s’il aurait éprouvé les mêmes dégoûts en grandissant dans un autre pays, à une autre époque, ou si son cerveau en forme d’éponge s’est nourri du seul poison qu’on lui a donné. D’où qu’elles viennent, ces idées sont les siennes désormais.

Il serait intéressant de connaître l’âge d’Otto avec exactitude. À quelques années près, tout change. Peut-être est-il entré en Pologne le 1er septembre 1939. Peut-être était-il trop jeune encore. Peut-être est-il passé à travers la Belgique au printemps 1940. Si ce n’était pas lui, c’était son frère. Et si ce n’était pas son frère, c’était un autre type qui lui ressemblait. Ils cultivaient cette similitude depuis tout petits : il y avait un modèle, ç’aurait été idiot de ne pas le suivre. Alors, fatalement, les gars qui débarquent à Montauban en 1942 se ressemblent entre eux. Ils sont contents de prendre leurs quartiers dans un endroit tranquille : c’est une récréation entre deux séjours en enfer, aux autres confins de l’Europe. Ils s’installent dans les casernes Doumerc, ­Pomponne, Guibert, La Hire, Andréossy. Ils habitent les unes, ou les autres, ou peut-être toutes à la fois. Ils s’appellent Hans, Friedrich, Gustav, Klaus, Otto. Ils sont plusieurs à porter le prénom d’Otto. Sûrement des dizaines, rien qu’à Montauban. Appelons donc Otto cet homme qui vient d’arriver dans la zone qu’on disait libre, la veille encore. Appelons aussi Otto cet autre homme, qu’on retrouvera dix-huit mois plus tard : c’est peut-être le même, mais comment le savoir ?

Il ne faut pas que les idées de Louis soient connues de n’importe qui. C’est trop dangereux. Seuls les initiés comprennent ce qui bout dans sa tête. Les ondes qui traversent Louis : elles entrent quelquefois en résonance avec les ondes d’un camarade. Un camarade de classe, un camarade de lutte : d’un mot à l’autre, c’est un grand pas à franchir, un saut dans le vide. Louis se lance. Il recopie des tracts. Il imprime un journal avec des copains. En 1942, il passe son bac et quitte le lycée Ingres pour étudier à Toulouse, mais il prend le train le plus souvent possible pour revenir chez ses parents à Villebourbon, dans l’appartement au-dessus de l’école. Les soirs où il n’est pas avec eux, il retourne au lycée, qu’il n’a finalement jamais quitté. Depuis qu’il n’y est plus élève, il veille sur le sommeil des autres, il surveille les dortoirs. Il gagne sa vie. Il est amoureux : quelques soirs, il ne reste ni chez ses parents, ni au pensionnat. Son amoureuse est une camarade : elle ne l’éloigne pas de la lutte, au contraire. Ensemble, ils fréquentent les autres avec toujours plus de ferveur. Ils partent sur le Causse, qu’ils appellent : le maquis. Ils mènent un combat de plus en plus sérieux. Aussi, il ne passe pas autant de temps à Toulouse qu’il le devrait. Ses études peuvent attendre. Tant qu’il n’est pas libre dans ce monde, libre d’être ce qu’il est, de penser comme il veut, à quoi bon les diplômes ? Ils lui feraient une belle jambe.

Les jambes d’Otto ne le portent plus. Cet Otto-là, ou un autre qui lui ressemble. Il a combattu sur des fronts lointains. Il en a bavé. Il a mal partout. Son corps proteste : c’est la preuve qu’il est vivant. Des tas d’autres sont morts, y compris certains qui s’appelaient Otto. Alors, son arrivée à Montauban est une fête, un repos, une parenthèse avant de retourner au feu. Avec les copains, ils vont au Foyer de la place Lalaque à chaque fois qu’ils le peuvent. Ils prennent tout le plaisir possible. Ils ne s’embarrassent pas de morale, tant que la discipline est sauve. Puis ils rentrent à la caserne. Ils occupent l’espace, ils marquent leur territoire. Le soir après le couvre-feu, la ville est à eux. Le jour aussi. Ils sont les rois du monde, personne ne peut rien leur dire. Quelquefois, ils s’échappent dans la campagne. Ils vont s’ébrouer sur le causse. Eux, ils ne disent pas : « le maquis ». Ils délient leurs jambes reposées, pour ne pas rouiller. Parmi eux, il y a un type qui possède un appareil photo. Les images qu’il choisit de faire, pendant ces escapades, ne sont pas des manifestes. Elles n’ont rien à prouver, car ils n’enverront ces photos à personne. Ils les gardent pour eux. Ils espèrent figer un souvenir. Ce sont des grappes de trois ou quatre hommes étendus dans l’herbe, des promenades. Ça ressemble drôlement à la vie normale : si Otto et les autres ne portaient pas l’uniforme, on oublierait pourquoi ils sont là.

Ce mercredi-là en fin d’après-midi (il fait déjà nuit, car c’est en février), Louis est prêt. Il sait qu’une grosse soirée est prévue au Foyer de la place Lalaque. Les soldats viendront nombreux, l’explosion fera des dégâts. Louis n’a pas de détestation particulière pour Otto : cet homme-là n’est peut-être pas pire qu’un autre. D’ailleurs, il ne le connaît pas. N’importe quel autre homme portant cet uniforme est devenu une cible, car il est l’incarnation du même mal. L’ennemi, ce n’est pas le corps d’Otto ni celui d’un autre : c’est l’idée contenue dans ces corps, qui les anime et qui les jette contre d’autres corps pour les détruire. Alors il faut attaquer pour se défendre : c’est le choix de Louis.

Avant d’arriver sur la place Lalaque, chargé de munitions, Louis s’est fait la main sur la vitrine du pharmacien : celui qui troque la blouse blanche pour la chemise de milicien, le soir après le travail. Les clients qui faisaient encore semblant de l’ignorer, ou qui ne voulaient pas savoir, sauront maintenant à qui ils ont affaire. Cette petite explosion a fait du bien à Louis : elle résonne dans sa poitrine, son cœur bat plus fort, le sang circule plus vite. Il a chaud, ses membres sont parcourus d’une onde douce, ou bien d’un frisson électrique, il ne sait pas très bien. Une force, en tout cas ; une force qui le fait pédaler plus vite. Il retrouve son camarade, ils atteignent la place Lalaque. Ils croient percevoir les rumeurs, la joie indécente à travers le couvre-feu. Et un coup de sifflet : c’est la police.

Le camarade file de son côté, Louis de l’autre. Au coin de l’avenue Jean-Jaurès, l’agent s’interpose, alors Louis se défend : il tire. Il rentre vite chez lui, c’est-à-dire chez ses parents, au-dessus de l’école. Pendant le dîner, on lui trouve une drôle de tête : on voit bien que ça ne tourne pas rond, que quelque chose est arrivé.

Quand la police se présente au pensionnat le lendemain, Louis est parti au cimetière avec les élèves pour l’enterrement d’un professeur : c’est sa dernière sortie d’homme libre. Puis il rentre au lycée, sans que le proviseur n’ait pris la peine de l’avertir. Ceux qui l’emmènent portent un uniforme français. Ceux qui le fusillent aussi, mais un autre uniforme : ce sont des miliciens. Ils connaissent peut-être le pharmacien.

Otto n’a pas rencontré Louis. Il ne sait pas que Louis voulait gâcher la fête au Foyer. Ces soirées lui donnent mal à la tête, le lendemain matin : c’est la preuve qu’il est vivant. Quelques semaines plus tard, on l’envoie dans d’autres contrées, et ce n’est pas certain qu’il continue de vivre longtemps.

Au printemps, au bord du Tarn, il fait très beau. Des soldats se reposent. Certains se baignent. Parmi eux, il y en a un qui s’appelle Otto. Il est presque nu. Son caleçon de bain n’a pas l’air particulièrement militaire. Sa peau est très blanche : lorsqu’il se bat sur le front, il ne bronze pas car son corps est couvert par l’uniforme. Avant la guerre, il s’exposait parfois au soleil, mais le soleil de Montauban n’est pas celui des rives de la Baltique, de l’Elbe ou du Neckar : il tape fort. Son visage est déjà rouge, et ce n’est pas à cause de la honte. Ses épaules commencent à brûler. Il ouvre un parapluie pour se protéger. Les copains s’esclaffent. Celui qui prend la photo d’Otto, pour rire, laisse aussi l’empreinte de son corps sur la pellicule : on voit son ombre dans l’herbe sèche.

Quand Otto et les autres quittent Montauban pendant l’été, plus personne dans la ville ne sait comment s’appellent ces images d’hommes figées sur le papier. Quelqu’un, dans le laboratoire, avait fait des doubles pour se souvenir. Pour se souvenir de quoi ? Parmi ces photos, retrouvées dans une remise ou dans un grenier, il y a celle d’un type avec un parapluie. C’est seulement un corps, presque nu, dans un paysage : on ne pense pas à un ennemi quand on le voit. Mais les autres photos de la liasse ne permettent pas le doute : c’est un soldat allemand. Au dos de trois ou quatre images de la même série, quelqu’un a écrit au crayon : « camarade d’Otto ». Mais cet Otto, on se sait pas qui c’est.

Après la guerre, on a fait revenir Louis à Montauban : on lui a rendu hommage à l’école de Villebourbon. Mais c’était seulement son corps, ce n’était plus Louis. Et on a inscrit son nom au lycée Ingres. Non pas au crayon, derrière une photo : plutôt au burin, dans une plaque de marbre.


Carte SNCF

livret scolaire du lycée Ingres
carte d’étudiant de la faculté de droit de l’université de Toulouse
stylo
écharpe
blaireau
carte de tabac
carte de vêtements et articles textiles
carte d’abonnement de la Société nationale des chemins de fer français

Objets ayant appartenu à Louis Sabatié
Pôle Mémoire, Musée de la Résistance et du Combattant de Montauban

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1983. Histoire du garçon qui avait un corps

Ils ne le savaient pas tous, mais tous avaient un corps. Jérémie ne comprenait pas encore pourquoi, lorsque Maxime haussait les épaules par habitude, ou lorsque le grand con du premier rang laissait pendre ses bras comme des animaux morts, il était ému.

Au lycée, il restait seul. Le soir il l’était aussi, mais il était libre. Il s’abîmait dans des rêveries tragiques. Il écoutait les œuvres du répertoire romantique, faisant coïncider chaque note entendue avec sa semblable, apprise par cœur, conservée dans ses pensées. Il prétendait que son jeu était le plus pur possible, car le son était immatériel, et les sentiments aussi. Il ne tenait aucun compte du sang qui battait pourtant dans la fine membrane de ses tympans, qui irriguait ses neurones et qui s’entremettait, avec chaleur, entre cette mélodie et la joie triste qu’il éprouvait.

Le mois d’octobre dura mille ans cette année-là. Jérémie garderait en mémoire des images d’automne froid, pluvieux, désolé. Il y avait trois cours successives dans ce lycée : on passait de l’une à l’autre pour échapper à l’ennui, ou pour faire semblant d’aller quelque part. Toutes les trois étaient bordées d’arcades à la façon d’un cloître. Lorsque, sur la boîte rectangulaire du bâtiment, le ciel bas et lourd pesait comme un couvercle, Jérémie trouvait du réconfort dans l’isolement de ces voûtes. Il observait les troncs noueux des arbres s’agrippant aux piliers, aux murs. Il rencontra Maxime qui s’y réfugiait aussi, avec un livre ; entre eux la parole jaillit aussitôt. Une conversation sincère et habitée, qui roulait toute seule. Une amitié. Quand ils se taisaient, c’était pour mieux lire côte à côte, assis au pied d’une paroi de briques froides (c’était l’automne) ou dans la chaleur de la bibliothèque (c’était l’hiver). La pièce qu’ils préféraient était réservée aux livres anciens, remontant aux années où ce lycée ne portait pas encore le nom de Jules Michelet, et où Jules Michelet lui-même n’était pas mort depuis longtemps. Ces livres étaient rangés derrière des vitres : on n’y touchait pas. On s’asseyait sur des fauteuils pour en lire d’autres, moins précieux, ou bien l’on baissait la tête pour regarder, entre ses genoux, le damier hypnotique du pavement. On murmurait. Parfois, Jérémie touchait la vitrine et disait à Maxime : « Elle est froide. »

Il arrivait que Jérémie, le soir, entreprît de jouer sur le piano certaines mélodies dessinées sur les portées – la belle abstraction des bulles et des lignes. Il se débrouillait. Quiconque avait un peu de culture musicale reconnaissait le morceau immédiatement. On disait de Jérémie qu’il avait une bonne mémoire et de l’habileté au bout des doigts – au bout, seulement : à la surface de la pulpe, timidement, délicatement. Parfois (mais le cas restait rare), il jouait le même morceau à nouveau, mais en accompagnant la pression de ses doigts par le geste de toute la main, avec l’intention suspendue du poignet, la courbe du bras tirant jusque sur la clavicule d’une façon invisible et cependant douloureuse pour Jérémie qui, cette seconde fois, vivait plus fort que la première. Quiconque avait un peu de sensibilité musicale interrompait alors le cours de ses pensées, et écoutait. C’était beau.

On n’entrait pas au lycée par la grande porte, celle qu’on aurait atteint en traversant le jardin depuis le faubourg Lacapelle. On le contournait par la petite rue Calvet, on se faufilait par-derrière comme des voleurs, comme si l’on était pas les bienvenus. Pourtant, les élèves n’avaient pas le choix : ils devaient être là, et à l’heure dite. Jérémie aimait les paradoxes, sources d’un plaisir intellectuel qui ne le bouleversait pas. Il analysait le mot : paradoxe. Le jeudi après-midi, après que le gros de la troupe s’éparpillait déjà dans le quartier, lui restait tout proche, s’efforçait de tuer une heure, puis deux, et revenait en classe pour étudier le grec, par la même porte. Même s’il ne passait jamais sous le fronton solennel, il en avait lu l’inscription, qui ne disait pas « Lycée Jules-Michelet » mais « Lycée de jeunes filles » : il observait les détails. Il avait observé qu’il y avait des filles dans sa classe, car, pour lui, c’était un détail. Il y avait surtout des garçons. Il y avait un grand con, au premier rang, qui laissait pendre ses bras par lassitude ou par défi, le dos très droit. Une vertèbre saillait singulièrement à la base de sa nuque, juste au-dessus du col : les bras étaient si longs qu’ils tiraient fort sur les épaules, et sur les clavicules sans doute. Jérémie éprouvait cette tension dans son propre cou : il tournait la tête alternativement dans les deux sens pour allonger ses muscles, parce qu’il redoutait une crampe. Il voulait changer de position mais, en classe, les possibilités étaient limitées. Il ne comprenait pas que cet inconfort dans la nuque, entre les omoplates et jusque dans le creux du dos, c’était le grand con qui les provoquait. Maxime le regardait d’un air drôle. Il ne comprenait rien non plus, mais il aimait assister à ça. À ce trouble.

Jérémie aimait la voix. Il écoutait avec avidité ces émissions de radio où, le soir, des comédiens partageaient leur goût de la littérature, de la poésie. Il disait que ces programmes participaient à sa culture générale, parce que ces textes étaient des classiques. En réalité, il prêtait peu d’attention aux phrases : il se surprenait quelquefois à n’avoir rien retenu, rien compris. Il était trop absorbé par le rythme, par la chaleur, par les déraillements et les inflexions de la voix.

Les gens se massaient sur le mince ruban d’asphalte de la rue Calvet. Ils appelaient cet endroit : « la plage ». Assis sur la bordure de béton, ou sur leurs talons. Debout face au groupe pour l’apostropher, ou lui tournant le dos pour espérer un regard. Ils se parlaient, ils écrivaient sur les murs. Voilà ce qu’ils faisaient, les gens, après la classe. C’était l’automne ou l’hiver, le froid ne les effrayait pas, mais la nuit arrivait tôt. Parfois, la pluie ; et les grappes se délitaient. Ceux qui restaient se blottissaient deux à deux sous les porches. Jérémie ne connaissait pas ces usages. Il marchait sur le faubourg Lacapelle à la même allure, tous les jours, et du côté pair, toujours. Traversait l’avenue Midi-Pyrénées. Longeait les pilastres de la cathédrale, en râpant le bout de deux doigts contre le crépi. De la main gauche. Car, à sa droite, je ne l’ai pas dit : marchait Maxime, le plus souvent. Ils allaient ensemble. Au bout de la rue de l’Hôtel-de-Ville, ils descendaient ce vaste courant d’air en forme d’escalier qui flanque le musée, atteignaient le Tarn et le Tescou. La pointe herbue qui marquait la confluence, un angle aigu et boueux. La petite rivière et la grande. L’eau lourde en automne où Jérémie, grave, contemplait son âme. Maxime n’osait rien dire : il imitait son ami, approchait l’eau et se regardait dans le déroulement infini de sa lame. Il haussait les épaules, par habitude. Il y eut un soir : la pluie avait été brève, fine, n’avait laissé presque aucune trace. Mais elle brillait au nez de Maxime. Une goutte infime, comparable à la rosée. Lui-même ne devait pas la sentir, ni la voir. Quand Jérémie l’aperçut, il amorça un geste, l’arrêta aussitôt. Il avait été sur le point de chasser cette goutte comme si elle était posée sur sa propre peau. Mais la peau de Maxime, il ne l’avait jamais touchée. D’où lui était venu cet élan ? Il avait eu ce réflexe : sa main s’était sentie autorisée à agir sur ce visage comme sur le sien. Jérémie ne comprenait pas cette familiarité soudaine. Le Tarn et son gouffre amer, il s’en fichait pas mal, tout à coup : il ne pouvait plus rien voir d’autre que cette goutte posée sur le nez de Maxime. Ah, si : il voyait également ceci : les lèvres de Maxime. Il projeta, comme dans un film, la possibilité d’embrasser ces lèvres. Il en devina le goût et, soudainement, ce visage lui redevint étranger. Maxime n’était pas lui, son corps n’était pas le sien. Jérémie toucha, d’un doigt, son propre nez. Il était ému.

Assis à son bureau, penché sur un livre ouvert – s’il était certain d’être seul, à l’abri dans sa chambre –, il prononçait les mots en remuant les lèvres. Les sons formés dans sa gorge franchissaient à peine cette barrière, mais ils existaient suffisamment pour faire vibrer son palais : leurs ondes se diffusaient dans la tête de Jérémie sans quitter l’enceinte de sa forteresse crânienne. Quelquefois il lisait à plat ventre sur son lit, les bras tendus devant ses yeux qui déchiffraient la page. Et il sentait sa voix résonner entre les os qui enserraient sa poitrine, appuyés contre les épaisseurs du vêtement et de la couverture. Il sentait aussi la pression, exercée par son propre poids, sur les parties les plus secrètes de son corps : c’était une autre sorte de plaisir.

Quand Jérémie faisait le portrait de sa mère, il disait : « Regarde de ce côté » ou : « Tourne-toi un peu comme ça ». Il lui disait que la lumière, sous cet angle nouveau qu’il proposait, rendait hommage à ses qualités morales. Faisait luire une étincelle dans ses yeux. Soulignait l’arc solide au-dessus d’eux. Il disait : « Ton intelligence. » Il ne comprenait toujours pas. Il emportait son appareil au lycée et faisait des photos sous les couverts : les élèves appelaient ainsi les arcades, comme celles de la place Nationale. Maxime le savait, car il cultivait des amitiés en dehors de Jérémie. Jérémie prenait des images en noir et blanc : les briques, les pierres, le crépi granuleux qu’un jour oblique faisait scintiller. La géométrie des colonnes et des cintres. Une infinité de gris qui, sur le papier, apparaissaient certes dans leurs nuances, mais tous également froids. Il y eut un matin : Jérémie demanda à Maxime de se tenir dans l’encadrement d’une arche, afin de briser la symétrie. Le soir, il développa l’image. « La photo est bonne », pensa-t-il. Le visage de Maxime était gris, ainsi que le décor. Mais le gris sur sa tempe était un gris chaud parce que, dessous la peau, circulait le sang. Maxime était beau, parce qu’il était vivant.

Le soir, Jérémie n’était pas seul. Il observait les veines sur le dos de sa main et celles qui affleuraient de l’autre côté, sur la face blanche de l’avant-bras où les poils ne poussaient pas. Il se demandait comment les veines du dessus étaient connectées à celles du dessous : si elles restaient longtemps séparées et parallèles, ou si elles convergeaient dès le coude, dans l’emmêlement de l’articulation. Il se regardait dans la glace. Il remarquait quantité de détails (la forme et la couleur que prenait son enveloppe de peau sous l’action des muscles en dessous), des caractéristiques minuscules et émouvantes qui rendaient son corps, à de nombreux égards, semblable à celui des autres. Il prenait des photos de sa main gauche tendue devant l’objectif. Il posait l’appareil sur un meuble pour saisir l’image de son propre dos. Le gris de ce dos, sur le papier, était aussi beau que le gris du portrait de Maxime.

Jérémie dit à Maxime : « Fais ce que tu veux. » Maxime marcha sur la coursive du premier étage, depuis laquelle on surplombait la cour. Les arbres noueux avaient escaladé les colonnes et parvenaient jusqu’à cette hauteur : ils frissonnaient au ras du plancher de briques foulé par Maxime, car c’était le printemps. Les balustrades projetaient une ombre immense sur le pavage rose et Maxime avançait, bougeait, occupait l’espace traversé par cette lumière. Il eut un mouvement de réflexe avec les épaules. Il ne faisait rien de spécial : il existait, c’est tout. Jérémie assistait à cette magie. Il en saisissait des bribes, avec la plus grande sincérité possible : il espérait que son appareil photo serait perméable aux émotions causées par le corps face à lui. Et les gris qu’il produisait sur la surface seraient nouveaux, parce que la peau de Maxime se dévoilait un peu sous la chaleur, et commençait de se colorer au soleil. Jérémie dit : « Je voudrais faire d’autres images, avec d’autres corps. » Il imaginait sa vie future : plus tard, il investirait de nouveaux espaces, et il inviterait des corps dans ces espaces. Ceux-ci seraient nus, pour que rien n’interfère entre eux et son regard, et pour qu’il perçoive mieux le sang qui battrait sous la peau. Jérémie serait attentif aux expressions, aux gestes ou aux mouvements qui, à ce moment-là et dans cette lumière, s’imposeraient. Un jour futur, un corps se présenterait. Il s’assoirait sur une chaise et tournerait le dos à Jérémie. Il se tiendrait très droit. Une vertèbre étonnamment saillante ferait une boule à la base de sa nuque. Il laisserait pendre ses bras lourds comme des animaux morts, ainsi qu’aujourd’hui le grand con du premier rang. Un muscle tressaillirait, sans explication, sur l’omoplate : ce serait beau.

Jérémie garderait en mémoire la sensation d’un automne qui aurait duré mille ans, mais lui en avait seulement dix-sept. Il y avait eu un printemps, enfin. Puis il y eut un été. Jérémie réussit son bac et il quitta Montauban.


Conversation privée, sur Instagram

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2020. Histoire des objets qu’on peut toucher

Je suis arrivé à Montauban au début du mois de mars. J’ai commencé de me familiariser avec les collections du musée, des archives, de la bibliothèque patrimoniale. Des kilomètres de papier ; des montagnes de boîtes avec, à l’intérieur, des objets. Je n’ai presque rien vu, presque rien touché. Quelques bribes, des indices, des fragments. Seul, cet aperçu fugitif qui suffit à éveiller le désir : le désir de connaître les personnes dont les biographies, déjà, commençaient à s’esquisser dans ma tête. Et le désir de toucher.

Soudain, quelqu’un a dit : « Nous sommes en guerre. » Une épidémie s’était abattue sur le monde. Nous avons dû créer une distance entre les corps. Puis, rester enfermés. Séparés. Moi, dans cet appartement de Montauban, où j’étais venu pour parcourir la ville, rencontrer des gens. C’était étrange. J’ai commencé d’écrire tout de même, à partir des choses entrevues lors de ma première semaine et, surtout, à partir des ressources du web : les archives, les récits, les plans. Quelques conversations menées à distance. Une voix aurait pu me dire : « Tu n’as rien vu à Montauban. » J’aurais répondu : « J’ai trouvé des choses, et ce que je n’ai pas trouvé, je l’ai inventé. »

Je suis rentré chez moi, à Paris. Je suis revenu à Montauban. Au mois de juin, j’ai pu découvrir les archives, la bibliothèque, le musée, dans des conditions presque normales. Rencontrer des gens en vrai, mais sans les toucher.

J’ai parcouru d’autres documents. Découvert des objets. Les objets, je pouvais les toucher. Il y a longtemps, d’autres que moi les avaient touchés aussi : les personnes que j’avais rencontrées dans les archives, les personnages que j’avais inventés. Leur peau, sur ces objets que ma peau touchait à son tour. J’ai pensé à ce titre : « Il manque le corps. » Entre leur corps et le mien, il y a la mémoire et l’imaginaire.

À Montauban, j’ai rencontré de belles personnes. J’ai eu de la chance. J’hésite à écrire ici la liste des noms. Plutôt, je préfère remercier celles et ceux qui se reconnaîtront. Celles et ceux qui auront senti, comme moi, qu’il s’est passé quelque chose pendant ces moments partagés.


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Sources

Pôle Mémoire, Musée de la Résistance et du Combattant de Montauban

  • Photos de soldats allemands prises à Montauban entre 1942 et 1944
  • Objets ayant appartenu à Louis Sabatié

Pôle Mémoire, Archives municipales de Montauban

  • Registre des délibérations du Conseil municipal, 30 novembre 1826 – 1er novembre 1830 (cote 41 W 339, en ligne)
  • Registre des délibérations du Conseil municipal, 7 septembre 1870 – 14 août 1874 (cote 41 W 348 en ligne)
  • Tableau de recensement militaire, 1870 (cote 1 H 68, en ligne)

Pôle Mémoire, Mémo-Patrimoine de Montauban

  • Ingres : poème, Lacroix-Milliès Jules, pharmacien, poète, Académie des Sciences, des Lettres et des Arts de Montauban, 1867 (cote 8 Br 87)
  • Plan de Montauban par Rémy Hausermann, librairie Arthème Fayard, vers 1900 (cote Pf B 19)
  • Plan topographique de la ville de Montauban dressé par la Société des plans régulateurs de villes, Danger FF géomètres-urbanistes, 1928 (cote 1 Fi 87)

Archives départementales du Tarn-et-Garonne (en ligne)

  • Acte de naissance de Joseph Milliès à Montauban, le 8 mai 1925
  • Acte de mariage de Jean Larroque et Jeanne Marty à Montauban, 18 avril 1878
  • Listes nominatives de recensement par quartiers, 1872

Archives de Paris (en ligne)

  • Acte de décès de Jean Marty à Paris, le 23 février 1871

Sur Gallica.fr (Bibliothèque nationale de France)

  • Plan de la bonne ville de Montauban dressée par T. A. Lasserre, 1837
  • Plan de la ville de Montauban, dessiné et complété par L. Gasc et publié par E. Forestié (plan également conservé au Pôle Mémoire, Mémo-Patrimoine de Montauban sous la cote Pf A 12)
  • Six Indiens rouges de la tribu des grands Osages, arrivés du Missouri au Havre le 27 juillet 1827, Delaunay, 1827

Dans la ville

  • Stèle en hommage aux Osages, jardin des Plantes
  • Plaque en hommage aux anciens élèves morts pour la patrie, collège Ingres
  • Plaque en hommage à Jules Michelet, maison du 21, faubourg du Moustier
  • Monument aux combattants et défenseurs du Tarn-et-Garonne de 1870-1871, place Antoine-Bourdelle
  • Plaque en hommage à Louis Sabatié, collège Jean-Jaurès

Ailleurs sur le web

  • Plan et photos du lycée général Jules-Michelet
  • Conversations avec J. A. D. et avec T. D.