Antonin Crenn

Tag: W. G. Sebald

Liste : lectures de juin

Julien Maret. Ameublement.
W. G. Sebald. Les émigrants.
Marc Bernard. Sarcellopolis.
Hédi Cherchour. Nouvelles de la ferraille et du vent.
Nora Mitrani. Chronique d’un échouage.
Jack London. Martin Eden.
Thomas Villatte. L’Arcan.
Mathieu Riboulet. Les âmes inachevées.

C’était même balnéaire

Cela faisait, quoi, six semaines que je n’étais pas descendu sous terre, à cause des cinq passées en Vendée, puis de celle qui vient de s’écouler pendant laquelle je ne me suis déplacé qu’à pied et, une fois, en bus, c’est-à-dire au-dessus du niveau du sol ; mais hier soir, on a pris le métro, J.-E. et moi – pour aller à Charenton. C’était une fête chez J.-M. et C., qui sont les parents de R. et S. et qui viennent d’emménager dans cette banlieue qu’on croirait lointaine, mais où, en réalité, ils habitent à une adresse qui se trouve, finalement, à cent mètres environ de leur adresse précédente, à Paris.

Sous terre, donc, je tombe sur le Puy du Fou. « Ça craint », je pense. J’envoie la photo à W. – rapport à une conversation qu’on avait eue sur les restitutions partisanes de l’histoire, et sur le fait que personne ne sait qui est Ledru-Rollin. On ne va quand même pas faire un son et lumières sur lui pour perpétuer sa mémoire, non ? Je lui écris : « c’est du harcèlement ! » Une demi-heure plus tard, à la fête de Charenton, quelqu’un qui connaît bien la Vendée me demande : « Et tu as visité le Puy du Fou ? » – et moi, j’élude la question, et je réponds que je résidais là-bas pour travailler, quand même, et pas seulement pour me balader. Nonobstant mon bronzage, qui laisse croire le contraire. Parce que je suis bronzé : ce n’est pas seulement moi qui le dis, c’est tout le monde. Je ne peux pas le nier. Je réponds que « j’ai passé pas mal de temps dehors, c’est vrai », et pour compenser j’enchaîne sur tous les trucs que j’ai faits pour mon boulot, et sur le roman que j’écris.

Mais, je ne vais pas le perdre de suite, mon bronzage, car ce weekend à Paris est tout à fait estival. Et je dirais carrément, à cause du genre d’activités auxquelles on s’est adonnés, que c’était même balnéaire. Je vous explique pourquoi.

Au beau milieu de la fête, le soir, on quitte l’appartement pour aller au bois, à deux pas : c’est la foire du Trône et il va y avoir un feu d’artifice. Je ne raffole ni de l’une, ni de l’autre, et pourtant je suis tout content de sortir, de prendre l’air de cette soirée d’été, alors qu’on a trop chaud dedans. Exactement comme dans l’enfance où, au bord de la mer, on piaffait d’aller à la fête foraine, alors que, dans la vie normale, on n’aimait pas ça. Les lumières artificielles, les clignotements et les sons idiots qui nous parviennent à travers les arbres noirs ont véritablement cet air de fête foraine de station balnéaire, totalement absurde, sans aucun lien avec le monde réel. À l’orée du bois, je ne cherche même pas à reconnaître ce décor que je connais pourtant par cœur : car je n’y suis pas chez moi, je suis en vacances à la mer. On apprend que le feu d’artifice est annulé (c’est toujours ça de moins à ajouter à notre bilan carbone) et, comme on a décidé d’être gais, on n’est pas déçus du tout : on s’amuse à ouvrir une bouteille là, devant l’entrée de la foire, sur un chemin qui débouche sur rien, sur un vaste écran noir qui doit être sûrement, de jour, le lac Daumesnil.

On s’est levés tard aujourd’hui et il fait plus chaud qu’hier. On prend des bouquins et on s’installe au jardin de Reuilly : un café à la buvette de la plage (la petite paillote qui ouvre à la belle saison, devant les bassins où la baignade est interdite), puis on s’étale sur la grande pelouse, comme tout le monde. Des gens sont massés sur l’étroite bande d’ombre projetée par la passerelle, ils sont installés à touche-touche : une famille s’en va, on prend leur place. Au-delà de cette zone d’ombre, c’est le domaine de ces garçons magnifiques qui, à demi nus, montrent leur peau au soleil et à toutes les paires d’yeux qui voudront bien profiter du spectacle. Mes yeux à moi en font partie. Un peu plus tard, je quitte la bande ombragée pour passer dans la lumière, moi aussi – non pas que je me sente spécialement, à ce moment, appartenir au même monde que tous ces jolis corps, mais parce que j’ai envie de rôtir un peu, moi aussi. Il y a un gars qui fait des pirouettes sur une main, puis sur l’autre, comme si cela ne demandait aucun effort à ses muscles. Il écoute de la musique en même temps qu’il actionne cette machinerie magique de son corps, et il me semble reconnaître, entre deux airs inconnus, celui du Regard d’Ulysse.

Je lis un bouquin qui demande un peu de concentration, qui n’est pas précisément ce qu’on appelle un roman de plage – ce sont Les émigrants, de Sebald – et je suis distrait par tout : les conversations, les enfants qui jouent, les beaux gars, l’ombre qui progresse à mesure que la terre tourne autour du soleil. Comme à la plage. On ne fait donc pas grand-chose : on est bien, on savoure. Comme à la plage. Puis, on commence à s’emmerder (comme à la plage), et on s’en va.