Antonin Crenn

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On a vu des ponts (il n’y a pas de hasard)

Une escapade hors de Vendée. Pour quitter le département, on a franchi un pont : le pont du Brault. Après, on est entrés ailleurs, en Charente-Maritime.

Le pont du Brault, je ne l’ai pas vu fonctionner, mais il paraît que c’est un pont à bascule et que, parfois, il reste suspendu : il a du mal à se fermer. Alors, on fait rouler un camion très lourd dessus, et hop, il tombe. Fastoche !

L’idée d’aller en Charente-Maritime, c’était pour voir la Rochelle. Mais, avant d’arriver en ville, on a fait des détours dans la zone portuaire. Il y avait des silos magnifiques et de beaux lettrages. J’ai vu l’inscription « Compagnie du phospho-guano » sur un bâtiment industriel et j’ai pensé au Temple du soleil.

On est arrivés au pied du pont de l’île de Ré. On ne l’a pas emprunté, non. On n’est pas montés dessus — on voulait seulement le voir du dessous. C’est une longue bande de béton, très longue. On dirait qu’elle court d’un seul tenant, moulée sur place, sans aspérité. Plastiquement, ça ne me passionne pas, pour le dire franchement. Je suis content de voir de près, tout de même, ce que j’avais vu de loin, depuis la Faute ou la Tranche-sur-Mer.

En ville, on a observé encore un autre pont : le pont du Gabut. Celui-là est cent fois plus beau, il est du type basculant, comme un pont-levis de château-fort, ou comme le pont du Brault. La dentelure de l’engrenage est splendide : j’ai pensé, bêtement, qu’on pourrait casser des noix entre les roues crantées. Je deviens calé en ponts, depuis quelques jours : je m’étais déjà rencardé sur celui de la rue de Crimée, qui est ce qu’on appelle un pont-levant, et non pas levis, parce qu’il se lève, lui, à l’horizontale.

Tant qu’à faire de la route, on a été voir Rochefort et son éminent pont transbordeur. Ça, c’est carrément plus ma tasse de thé que le pont de l’île de Ré : c’est de la mécanique et de la poésie, mêlées à parts égales. Un panneau touristico-pédagogique nous rappelle que ce n’est pas n’importe quelle scène des Demoiselles qui a été tournée ici, mais la scène d’ouverture. Carrément. Et il nous explique que, pour Jacques Demy, le passage de ce pont symbolise la traversée de la frontière entre le monde réel et celui du rêve, de l’imaginaire. Évidemment.

Alors, je repense à mon pont à moi, celui de la rue de Crimée, dans Les présents. Et je l’analyse à l’aune de ce qui est dit sur ce panneau. Je me dis que, si j’ai introduit ce pont dans ce chapitre (alors qu’il n’y était pas prévu initialement), ça n’est sûrement pas par hasard : ma grande préoccupation, à ce moment, était précisément de resserrer encore les liens entre le vrai et l’imaginé, entre le monde réel et le fantasme. Et de clore une longue parenthèse, inaugurée à la moitié du roman, quand Théo quitte Paris pour se rendre au village. Dans ce chapitre central, écrit au mode conditionnel — je demande pardon, par avance, au lecteur —, il prend le train à Montparnasse, direction la Bretagne. Il parcourt des paysages. Et, soudain, au détour d’une page, je m’attarde sur la description du viaduc de Morlaix.

Le viaduc de Morlaix ! Encore un pont ! Décidément, il n’y a pas de hasard (et ça tombe bien, car ça aussi, c’est le sujet du roman).

Ne surtout pas les démêler (l’intention et l’influence)

J’avais écrit une note d’intention, pour justifier mon envie de faire cette résidence, mon projet d’écrire ce roman. À l’époque, mon personnage s’appelait Martin (comme dans le Héros) — maintenant, il s’appelle Théo — et j’avais écrit ça :

Martin est au bord du canal avec un groupe d’amis. Les amis se baignent dans le canal, comme c’est désormais permis de le faire à Paris (nous sommes bien dans une description réaliste d’aujourd’hui). En marge du groupe, le garçon du septième étage : il se tient éloigné de l’eau, car il ne sait pas nager. La soirée s’étire : on se promène au bord de l’eau, on franchit les ponts, le groupe d’amis se dilate, forme de petites grappes.

Marrant, que j’aie voulu situer cette scène-là au bassin de la Villette (où on se baigne, c’est vrai), alors que toutes les scènes parisiennes sont localisées plutôt autour de la Nation. Mais, j’avais besoin d’eau à ce moment du récit.

Fin avril, pendant cet intermède parisien entre mes deux mois luçonnais, avec J.-E., on est passé dans ce coin-là. Je ne pensais plus à la note d’intention. Devant le pont levant de la rue de Crimée, j’ai aimé observer une nouvelle fois son fonctionnement (j’ai fait cette vidéo, bêtement : une story, comme on dit).

Ici en Vendée, j’ai pensé plusieurs fois à Rohmer, à cause de Saint-Juire. Et figurez-vous que dans notre DVD de l’Arbre, le Maire et la Médiathèque, à la maison, nous avons aussi Fermière à Montfaucon, en guise de bonus sur le thème rural (ce Montfaucon, ce n’est pas celui du Lot, mais celui de l’Aisne). C’est un documentaire. Et figurez-vous, aussi, qu’on peut voir sur Gallica plusieurs documentaires que Rohmer a réalisés pour l’Institut pédagogique national. Un après-midi où il pleuvait sur la plaine de Luçon, je suis resté enfermé, et j’ai vu d’abord celui-ci : Métamorphoses du paysage : l’ère industrielle.

Il est fascinant — la beauté des plans, celle de la langue. À 1 minute 30, nous montrant une pelleteuse sur un chantier urbain, et nous montrant surtout le petit garçon qui observe la pelleteuse, il dit : « L’espèce de fascination qu’elle exerce, la rêverie qu’elle suscite, la beauté propre qu’elle possède, sa poésie même, pourrions-nous dire, sont-elles si différentes de celles dont nous parons notre vieux moulin de toile et de planches ? » Alors, quand J.-E. est venu me voir à Luçon, je lui ai montré ce film, et je suis resté scotché à nouveau.

À la minute 19, on voit le pont levant de la rue de Crimée. Encore lui.

J’ai fini par l’écrire, cette scène prévue dans la note d’intention. Alors que d’autres ont été modifiées (ou ont disparu), celle-ci n’a pas tellement changé : elle était claire dans mon esprit dès le début. J’y ai seulement ajouté ce détail : ce jeu de poulies, cette belle mécanique de la rue de Crimée. Pour le plaisir de me laisser pénétrer par les coïncidences, par les influences.

Il est possible que la péniche de Cidrolin, dans les Fleurs bleues, ait confirmé mon envie de canal. J’avais emporté ce livre sans savoir ce qu’il y aurait dedans, et il s’avère d’un grand soutien dans l’écriture de ce chapitre. À cause du bord de l’eau, donc, mais surtout grâce à sa fin qui ne résout rien. La question posée au début (« Est-ce Cidrolin qui rêve du duc d’Auge, ou le duc d’Auge qui rêve de Cidrolin ? ») pourrait ressembler à une énigme, dont le lecteur voudrait à tout prix découvrir le fin mot. Mais, on ne le saura pas vraiment, ce fin mot, car il n’a aucune importance. La beauté du récit n’est pas dans la résolution du problème, mais dans le récit-même de ce flou, de ces passages entre la réalité et le rêve. Oh, comme je voudrais qu’on comprenne, en lisant Les présents, que mon projet est précisément celui-là ! mêler le réel à la fiction, ne surtout pas les démêler.

Ce qui est Renaissance et ce qui ne l’est pas

Je connaissais déjà Fontenay-sous-Bois et Fontenay-aux-Roses, mais les gens d’ici, quand ils disent « Fontenay », c’est pour dire « Fontenay-le-Comte » — et cette ville-là, je ne la connaissais pas.

Je l’ai visitée hier, de la meilleure façon, c’est-à-dire en compagnie de W. (connu sur ce blog comme « l’intrépide W. »), qui la connaît mieux que sa poche. Après qu’on a pique-niqué au bord de la Vendée (pour ne pas oublier que la Vendée est une rivière), il m’a emmené au parc, sur une terrasse d’où on peut embrasser toute la ville d’un coup d’œil et depuis laquelle, peut-être, un Rastignac du Bas-Poitou a lancé un jour son fameux « À nous deux ! »

Fontenay-le-Comte depuis le parc Baron

C’est une belle ville pour ceux qui aiment les vieilles pierres (moi, j’aime ça). Les bords de la rivière, avec les maisons de guingois qui tombent droit dans l’eau (sans quai pour les en séparer) m’ont fait penser à Saint-Céré. Marrant.

Fontenay-le-Comte, quai de la Vendée

Au château de Terre-Neuve, j’ai appris que Georges Simenon a séjourné deux ans dans ces murs. Il louait deux pièces à l’étage, mais, pour écrire, il préférait être en bas. Il a déplacé une table, qu’il a installée dans un endroit propice : en plein milieu de la chapelle, face au jardin. L’anecdote m’a plu, parce que figurez-vous que j’ai fait la même chose, dans l’endroit où je réside : j’ai déplacé un genre de meuble qui était dans l’entrée, pour le coller dans la chambre, contre la fenêtre : ça me fait un bureau avec vue sur le jardin. Tout pareil. Sauf que mon logement n’est pas Renaissance du tout (il est plus rustique, il est labellisé « camping à la ferme »). L’autre différence, c’est que Simenon a écrit huit romans en Vendée, et que je ne garantis pas d’en faire autant pendant ma résidence.

Déjà, si je termine celui que je suis venu écrire, c’est bien. Je suis peut-être en train d’en commencer la fin. J’ai écrit ces jours-ci quelque chose qui ressemble à l’avant-dernier chapitre… Alors, logiquement, je dois attaquer le dernier, à présent. Le dernier chapitre des Présents. L’enjeu de ce chapitre sera de ne rien résoudre du tout, sans finir en queue de poisson. Je voudrais que le lecteur en soit arrivé au même point que mon personnage, c’est-à-dire qu’il finisse par se moquer éperdument de distinguer le vrai du faux, l’histoire réelle du fantasme. J’espère avoir déjà désamorcé, dans la deuxième partie, tout ce qui aurait pu faire croire qu’on menait une enquête, parce qu’il n’est tellement pas question de cela — je ne voudrais pas qu’on voie du suspense où il n’y en a pas.

J’ai réfléchi là-dessus, à la terrasse du seul café ouvert le dimanche à Fontenay-le-Comte (je vous donne le tuyau de suite pour vous épargner de vaines errances : c’est celui à côté des Halles). Je me suis fait cuire doucement la peau en gribouillant dans mon cahier. J’avoue : je n’ai pas seulement écrit, j’ai aussi lu quelques pages de Queneau, pour rire (« Sais-tu seulement cexé, la vérité ? »). Et pour attendre le car du retour. Puis, je suis rentré. Et j’ai écrit ce billet sur mon petit bureau Henri-II, face à la fenêtre, avec vue sur l’accueil du camping.

Le tour du village

J’ai fait le tour du village, deux fois. Je veux dire : j’ai fait le tour des deux villages.

Ici, en Vendée, je me suis promené dans chaque rue de Beugné-l’Abbé (il n’y en a pas beaucoup) et j’ai été voir les extrémités de chacune : les maisons qui délimitent le bourg, qui marquent son commencement, qui le circonscrivent, qui en dessinent le tour.

L’autre village, c’est celui de Théo, dans Les présents. Ça fait déjà quelques semaines, quelques chapitres que je suis coincé dans ce patelin, parce que mon personnage s’y trouve aussi. Et là, ça y est : j’ai l’impression que j’ai atteint le point où il va trouver ce qu’il est venu chercher. Qu’il en a fait le tour, du village, qu’il n’a plus rien à en tirer. Et qu’il peut rentrer à Paris.

Dans les dernières pages que j’ai écrites, une connexion s’est produite. Un chevauchement. Une porosité entre le récit et mon quotidien. Mon personnage, progressant sur un chemin de terre, longe des maisons, des prés, des granges. Et moi, à Beugné-l’Abbé, je suis tombé sur une base-cour. Alors, j’ai décrit cette basse-cour et les animaux qui la peuplent, et Théo qui les observe. Et cette poule vendéenne, d’un coup, s’est retrouvée en Bretagne, dans le village de Théo.

Les insurgés du faubourg (Luçon et ses ruines)

J’ai fini par acheter le livre au brocanteur de Luçon : c’est Paris et ses ruines. La couverture est abîmée, mais toutes les lithos à l’intérieur sont nickels. Et ça m’amuse, ces dégâts en couverture, comme une mise en abyme : le mot Paris resplendit, et les Ruines sont bousillées.

Évidemment, il s’agit d’un album de propagande réactionnaire, qui montre comment ces affreux Communards qui ne respectent rien ont mis à sac notre capitale, que l’Empereur avait mis tant de soin à embellir. Il ne faut pas lire le texte. Mais, les images sont magnifiques — je les avais déjà vues dans une expo.

et pan ! la colonne Vendôme

Je dois avouer un truc : si, souvent, je m’inspire de faits réels pour écrire, il arrive aussi, parfois, que je m’inspire de ce que j’écris pour le vivre en vrai. Dans Les présents, mon personnage achète une gravure montrant une barricade de décembre 1851. Alors, quand je suis tombé sur ce livre qui me faisait de l’œil, avec ces images d’insurgés dans les faubourgs, j’ai craqué.

Une gravure coloriée à la main. Plutôt : la copie d’une gravure coloriée à la main, reproduite en quadrichromie sur un papier pelucheux. On ne trouve pas d’antiquités précieuses sur cet étal, seulement des documents usés et piqués, et des objets intrigants. Cette image est dessinée avec soin : des hachures noires creusent les ombres et suggèrent, sommairement mais efficacement, le modelé des corps et du décor. […] Il s’agit sûrement de la barricade où Alphonse Baudin a été tué : Théo a lu la plaque commémorative que lui a montrée son camarade, un jour qu’ils passaient sur le Faubourg en revenant de la Bastille. Il lui a raconté la scène d’une telle manière que Théo s’y était cru — non pas à cause de la précision des détails, parce que l’ami en avait fourni très peu, mais en raison du lyrisme dont tous ses gestes étaient teintés. Sur l’image, un personnage se détache nettement du lot : il a escaladé le rempart de fortune et s’apprête à tenir un discours éloquent. Voilà, sans doute, le député qui va mourir dans un instant. Autour de lui est rassemblée une bande de braves citoyens anonymes : ils sont tous traités à égalité par la main qui les a représentés. Aucune tête ne dépasse du rang, et même les enfants apparaissent à la même hauteur que les adultes (ils sont juchés sur des caisses, peut-être). Le dessinateur a été assez inventif, toutefois, pour ne pas se contenter d’affubler tous les prolétaires du même visage d’archétype : ils ont du caractère, ces hommes et ces femmes. On pourrait les reconnaître s’ils existaient. […] Ce matin, si je prends la peine de décrire cette gravure (la copie de cette gravure), c’est pour rendre compte du temps que Théo a passé, sur le trottoir du boulevard de Ménilmontant, à l’observer. Et je sais pourquoi cette image l’a fascinée. Théo a remarqué ceci : l’un des insurgés à casquette se réjouit de l’élan qui l’a mené à construire la barricade avec ses camarades, et son plaisir se lit sur son visage. De chaque côté de son sourire, un large trait de plume barre sa joue verticalement. Non, pas un trait de plume (car c’est une gravure) : une arête de bois, préservée par la gouge qui a creusé énergiquement la surface des joues et des pommettes et a ménagé, délicatement, ces deux lignes fragiles encrées de noir. « Il lui ressemble furieusement, surtout à cause de la casquette », pense Théo. Il achète l’image : le marchand la glisse dans une enveloppe. « Je vais la lui offrir, il la placera sur son mur avec une punaise, parmi les cartes postales et les photos qui le tapissent déjà. » Il descend la rue de la Roquette, il va tourner dans la rue Léon-Frot. Il se ravise. « Et puis non : je la garderai pour moi. » Il atteint le boulevard Voltaire. Il admire son ami pour cette ressemblance. « Il n’y est pour rien, mais tant pis : je l’admire quand même. »

On me demandera : « Qu’as-tu rapporté, comme souvenir de Luçon ? » Je dirai la vérité : « Un bouquin qui parle de mon quartier, à Paris. »

Les coquillages, ils sont deux

Dans « Les épaules » (ma nouvelle parue dans le recueil Ressacs chez Antidata), je décris un coquillage.

Il existe vraiment, ce coquillage. Et d’ailleurs, ils sont deux. C’est mon grand-père qui me les a donnés. Mais, je ne me rappelle pas leur histoire. Me l’a-t-il racontée ? L’avait-il inventée ? Je ne sais pas. Ils les avait rangés dans une boîte en plastique qui contenait, auparavant, des chocolats.

Dans Les présents, je décris à nouveau ce coquillage :

« J’étais épaté par la précision du dessin : les volutes, du genre baroque, qui s’enroulent sur la spirale du coquillage, et la reproduction du bateau dans le médaillon. Je ne sais pas avec quel outil ou peut faire ce type d’incision : la coquille est extrêmement dure. C’est un travail de patience. Du temps, ils en avaient, quand ils partaient en mer pour des mois… Ils s’employaient à le tuer, à le faire passer sans douleur. Ils s’occupaient les mains. Le gars qui a confectionné cette merveille, est-ce que c’est celui qui a fait naufrage ? Comment savoir ? Il n’y a pas de date sur le coquillage. » […]

Il y a un détail, sur la coquille de nacre, qui amuse Édouard : sous la représentation du bateau, la main a gravé dans un cartouche le mot « souvenir ». Une inscription qu’il perçoit comme hautement énigmatique, puisqu’elle ne dit pas qui doit se souvenir, ni de quoi. Est-ce le marin aux doigts habiles qui désire se souvenir du lieu, du moment où il a ramassé cet objet, et des longues heures employées à l’orner patiemment avec la pointe d’un tout petit couteau ? Ou bien, voulait-il que cet ouvrage serve à raviver le souvenir de lui-même, dans la mémoire des autres ? Voulait-il qu’on se rappelât qu’il avait existé ? Théo ne sait ni son nom, ni le lien de parenté qui pourrait le rattacher à son arbre familial. Il ne reste rien de l’homme qui avait confié son souvenir à ce coquillage, qui l’avait chargé de son espoir de continuer à exister : dans le prolongement de l’outil qui a gravé la nacre, c’est une main, un bras, tout un corps qui ont sombré dans l’oubli.

Un jour, peut-être que Les présents seront un livre. Alors, la description du coquillage sera comme le coquillage lui-même : elle sera deux.

Les lieux d’un roman

Sur une carte de Saint-Céré, des pastilles rouges. Entre elles et les images, je tire mon fil rouge (littéralement) : des cartes postales (anciennes ou pas), des photos prises par moi ou par d’autres, des dessins, des extraits de texte, des pages de mon carnet. Ce sont les lieux-clés du Héros et les autres : des lieux réels (à Saint-Céré), des lieux imaginaires (disons plutôt : fantasmés à partir de lieux réels), des souvenirs (des épisodes qui ont eu lieu dans d’autres endroits).

Je veux que l’expo soit foisonnante, qu’elle parte dans tous les sens, qu’on ne sache pas trop comment la regarder. Que l’œil soit accroché par une image, qu’il suive le fil rouge et tombe sur autre chose — une association d’idées. J’ai noté sur des soi-disant cartels le rapport que chaque chose entretient avec le Héros et les autres — parfois, c’est lointain : mais peu importe, car l’expo s’adresse aussi (surtout) à ceux qui ne l’ont pas lu. L’idée, c’est de leur montrer « comment je travaille » — non, disons plutôt : comment mes idées s’articulent autour de lieux, car c’est le thème de ma résidence. Sur le mur d’en face, les bibliothécaires afficheront une grande carte de Luçon et de ses environs : les visiteurs participeront à enrichir l’accrochage, en ajoutant une image, une photo, une pensée, un souvenir. Pour créer une carte sensible du territoire.

Mon expo, c’est « mon atelier ». Et, en vrai, mon « atelier », c’est surtout une bibliothèque. Alors, j’ai choisi quelques livres en rapport avec Le héros et les autres : sur l’adolescence, sur les sentiments très purs et violents qu’on ne connaît pas très bien, sur l’imaginaire attaché aux lieux, sur les lieux ordinaires et magiques à la fois, sur les villes et les villages. Je les propose à qui voudra bien les découvrir, les feuilleter, en parler avec moi.

Dans la vie

J’ai rencontré quelqu’un qui porte le même prénom que le personnage avec lequel je vis en ce moment. Je ne savais pas qu’il portait ce prénom-là, avant qu’il me le dise, parce que je l’ai connu sous un pseudo. C’est au bout d’une heure que nous parlions, au café, qu’il m’a expliqué que son vrai prénom (celui que lui donnent ses amis, sa famille), c’en est un autre. Et moi, bêtement, je lui ai posé la question qui est systématiquement posée à mon personnage au sujet de son prénom (et qu’on lui pose, à lui aussi, à chaque fois : il me l’a fait remarquer). J’ai réalisé alors deux choses : 1. que l’idée que j’ai eue de cette réplique (dans mon récit) n’est pas originale ; 2. qu’elle est crédible, puisqu’elle existe dans la vie.

Le samedi précédent, c’était R. qui me scotchait avec une réflexion qui lui était venue, à propos des personnes qui ont disparu et qui, tant qu’on pense à elles, sont tout de même présentes et font partie de la vie. Ça ressemble drôlement au sujet sur lequel j’écris. Là aussi, je me suis dit : 1. que l’idée n’était pas neuve (je m’en doutais, évidemment) ; 2. que la manière dont R. la formulait, c’était exactement la manière dont je voulais qu’on l’éprouve en me lisant. Et le truc qui m’a scotché, c’est que R. est un enfant. Comme moi, finalement (c’est-à-dire, comme le personnage qui n’est pas moi, mais dont ceux qui me connaissent penseront que c’est moi quand ils me liront ; je me comprends).

Être d’accord

Je corrige, je réécris. Puis j’écris « ah, oui, tu as raison » ou bien « je suis d’accord » dans les commentaires du traitement de texte.

Quand j’ai terminé L’épaisseur du trait la première fois, je savais bien qu’il n’était pas terminé. La deuxième fois non plus. Mais je ne savais pas comment aller plus loin. Comment l’améliorer, mon texte. Comment aller au bout de mon projet. Mais, au fait, c’était quoi mon projet ?

Et puis Guillaume est arrivé, et il a ajouté plein de commentaires partout sur mon manuscrit. Ça m’a fait un peu peur. Mais, bon, c’était ce que j’attendais, après tout : que l’éditeur m’aide à y voir plus clair. Et le phénomène magique, dans cette histoire, c’est que j’étais d’accord avec presque tous ses commentaires. Même (surtout) quand il s’agissait de couper. De nettoyer les tics, les parasites.

C’est beau, d’être d’accord — et de le dire. C’est précieux. Parce que c’est vachement intime, ces tâtonnements, ces hésitations. Je propose un truc : « et si je l’écrivais plutôt comme ça ? » : c’est intimidant. On ne livre pas ça à n’importe qui. Si je n’avais pas confiance, je garderais ça pour moi, et le travail n’avancerait pas.

Il y a ces passages que j’aime bien, mais qui n’ont rien à faire là : c’est ça, le plus dur. Je voyais que ça clochait, mais je les aimais quand même — pour un tas de raisons (mon état d’esprit au moment de les écrire, par exemple).

Maintenant, j’y vois clair. J’ai mieux compris ce que c’était, mon idée de départ. J’ai retiré les trucs qui n’avaient rien à faire dans ce projet, et ajouté d’autres qui participaient à creuser mon sillon.

Au final, je crois que je peux le dire : c’est bientôt fini. Si Guillaume est d’accord.

La chasse aux coquillettes

On relit cent fois les mêmes phrases et on trouve quand même des coquilles, comme le nez au milieu de la figure — ça fait partie du jeu. Là, c’est une page du Héros et les autres, à paraître chez Lunatique à l’automne.