Antonin Crenn

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Le héros inconnu et le télégraphiste méconnu

Il y a cette statue, dans le square de Saint-Céré, que j’avais photographiée en 2012. Je m’amusais alors à faire des images, souvent en noir et blanc, et à les assortir de citations du Littré pour les publier sur mon blog. Il est encore en ligne, mon blog de photos : on s’apercevra si on le visite que les vues de Saint-Céré et de ses environs sont nombreuses et que, pour la photo du soldat, j’avais choisi cette citation : « Et qu’est-ce qu’un héros ? — Mon enfant, c’est le brave. » Depuis, ça m’avait trotté dans la tête, cette histoire de héros.

Ce monument aux morts a été commandée par la mairie de Saint-Céré en 1921 et inauguré le 23 juillet 1922. Il paraît que c’est le plus cher du département (c’est écrit sur ce site) et, si on me demande mon avis, je dirais que ça en valait la peine. Le sculpteur est napolitain : Giovanni Pinotti Cipriani.

La chose amusante, c’est qu’il est l’auteur d’un autre monument dans la même commune (j’ai en pris une photo ici, mais vous ne verrez pas bien les détails car elle est à contre-jour) : un monsieur est perché sur une colonne ; le chapiteau de la colonne est constitué de jeunes femmes portant un combiné de téléphone à l’oreille. Le monsieur, c’est Charles Bourseul, « dont l’œuvre appartient au monde et le souvenir à Saint-Céré ». Il était télégraphiste et, à ses heures perdues, il a inventé le téléphone. Mais comme personne n’a trouvé que son idée était intéressante, il est resté au bureau de poste de Saint-Céré, à poursuivre tranquillement sa petite carrière, pendant que d’autres inventaient le téléphone à leur tour (et devenaient célèbres).

Pourquoi ce sculpteur napolitain (méconnu, lui aussi, n’ayons pas peur de le dire) a-t-il réalisé deux commandes publiques à Saint-Céré ? L’histoire ne le dit pas — heureusement qu’elle ne dit pas tout.

(Le dessin est de Gotlib, tiré de la Rubrique-à-Brac).

Les places changent de nom, les gens changent de place

Je traverse la place Voltaire plusieurs fois par jour, en particulier pour aller de chez moi à chez moi (c’est-à-dire, du lieu où j’écris ces lignes au lieu où je fais tout le reste). Mais, en réalité, elle ne s’appelle pas « place Voltaire » : c’est « place Léon-Blum » qu’il faut dire, et il y a une statue de Léon Blum en son milieu (c’est logique : le nom et la statue coïncident).

Chez moi, ça donne quasiment sur la place Voltaire (appelons-la comme on veut) et, chez moi, il y a cette carte postale qui représente la même place Voltaire avec une statue de Ledru-Rollin :

Oui, parce qu’à l’époque où elle s’appelait encore « place Voltaire », il y avait une statue de Ledru-Rollin dessus. Mais y avait-il une statue de Voltaire sur la place Ledru-Rollin ? Non. Ç’aurait pourtant été logique (échanger les noms et les statues), mais il n’existe pas de place Ledru-Rollin. Il y a bien une avenue Ledru-Rollin, qui donne sur la place Voltaire, et qui coupe le faubourg Saint-Antoine : sur ce carrefour se trouvait autrefois une statue d’Alphonse Baudin, qui n’existe plus mais qui explique sûrement pourquoi l’hôtel qui fait l’angle avec la rue de Charonne s’appelle « Baudin », alors que la barricade où Alphonse Baudin a été tué en protestant contre le coup d’état de Décembre est située sur le Faubourg, vers Aligre, et que la rue qui porte son nom est à l’autre bout du 11e arrondissement.

Au commencement, il y avait la place du Prince-Eugène et, dessus, une statue du prince Eugène (c’était logique), puis l’Empire est tombé et on a rebaptisé la place « Voltaire » : du coup, on a fondu Eugène et installé Voltaire. C’était toujours logique. Quelques mois plus tard, pendant la Semaine sanglante, les Versaillais ont chassé les Communards de la mairie à coups de canon et, au passage, ils ont abîmé Voltaire. Alors Voltaire est parti se mettre au vert sur la Rive gauche (après réparation) dans le square Monge (qu’on n’appelait pas encore « square Paul-Langevin »).

Et puis un jour, on a remis quelqu’un sur le socle : c’était Ledru-Rollin. Et on a construit un métro sous la place : on l’a appelé « Voltaire ». Et puis, pendant l’Occupation, on a fondu tout le monde : Baudin (celui de Ledru-Rollin), Ledru-Rollin (celui de Voltaire) et Voltaire (celui du square).

Maintenant que la place s’appelle Léon-Blum et que Léon Blum a été installé sur le socle, on y voit plus clair. Il faudrait seulement, pour terminer, qu’on érige un monument à Alphonse Baudin dans la rue Alphone-Baudin. Il existe bien un monument à Baudin, remarquez : son tombeau au Père-Lachaise. Mais il n’est plus dedans depuis qu’on l’a transféré au Panthéon, vous savez, le grand machin avec un dôme, sur la Rive gauche, à côté du square Paul-Langevin — et dans lequel on trouve aussi Paul Langevin, d’ailleurs.

Voilà, en gros, à quoi me fait penser ma carte postale quand je suis chez moi, sur la place-qu’on-appellera-comme-on-voudra.