Les belles jambes

Note à l’attention de la conservatrice ou du conservateur des musées de Saint-Malo : surtout, ne changez rien. Pas de trucs tactiles ni de machins interactifs : de beaux objets et des cartels intéressants, rien de plus. Les cartels intéressants étant, eux-mêmes, de beaux objets. Des merveilles, même.

Dans la tour Solidor (une chose fabuleuse, cette tour posée au bord de l’eau), les collections évoquent le souvenir des Cap-horniers, ces marins qui allaient au bout du monde, derrière l’Amérique, en passant « par en-dessous » plutôt qu’en plein milieu : ils ne traversaient pas le Panama, parce qu’il n’y avait pas de canal, alors ils contournaient la pointe sud et c’était une drôle d’aventure. De beaux cartels content les épisodes clés de leur épopée — des cartels écrits à la main.

Aussitôt, me revient le souvenir des heures laborieuses passées en classe, à l’école Estienne, penché sur la table de travail (enchaîné à la manière d’un moine copiste), m’appliquant (en passant la langue, comme les enfants concentrés sur leurs travaux d’écriture) à exercer l’art subtil de la calligraphie — où j’étais affreusement mauvais. Aligner des lettres, l’une après l’autre ; les tracer au pinceau ou à la plume ; ou bien, en dessiner les contours au feutre. S’appliquer.

Elles sont bien fichues, les lettres de la tour Solidor. En particulier ces italiques : admirez la panse (la partie rebondie du a), la goutte (l’extrémité renflée du r ou du a, qui reste suspendue), les fûts robustes des t et des l, la contreforme étroite (mais jamais bouchée) du e, les petits empattements mignons un peu partout. Pour être franc, je dois quand même vous avouer que je suis étonné du choix de ces lettres, qui ne sont pas de véritables italiques, mais plutôt un romain penché : on le remarque au dessin du a, et surtout du g (touchante, n’est-ce pas, la boucle du g ?). Mais les jambages ont de l’allure, il faut le dire. Voyez le j : quelle jolie jambe !

Les pièces de ce musée sont vachement intéressantes, surtout si on est maniaque de cartes de géographie. Cette carte-ci, par exemple, rend compte des routes empruntées par le capitaine malouin Félix Lecoq pour gagner le Chili entre 1908 et 1916, sur plusieurs bateaux successifs : le Bordes, le Gers, puis l’Antonin.

Et alors, qu’est-ce que cela peut bien me faire, de savoir que l’Antonin est parti du port d’Iquique (Chili) le 14 juillet 1915 ? Eh bien oui, justement : c’est précisément cela que ça me fait — une belle jambe.