Antonin Crenn

Tag: Rue de Reuilly

Ça passera très vite

Ces derniers jours ressemblent étrangement à une tournée d’adieux. À l’approche de mon départ pour Luçon, on dirait que les gens qui m’aiment s’inquiètent. S’inquiètent-ils – au choix : de ne plus me voir pendant trois semaines ? ou bien de me savoir là-bas pendant trois semaines ?

Je dis à certains amis : « voyons-nous avant mon départ en exil », leur annonçant la date de mon train pour Luçon. En forme de blague. Mais, en fait, une résidence n’a rien d’un exil. Pour preuve : quand Napoléon a été condamné à l’exil, c’est sur l’île d’Elbe qu’ils l’ont envoyé, pas à Luçon – et moi, j’en reviens tout juste de l’île d’Elbe, où j’étais en vacances.

Jeudi, j’ai vu V. et R. : on a siroté du vin rouge en parlant de bouquins. R. m’a dit qu’elle était contente de savoir que ma résidence « se passait bien », que j’avais « plein de projets ». Puis, j’ai promis (à sa demande) qu’on se verrait rapidement à mon retour. Ça m’a fait plaisir. Vendredi, dans ce salon de thé (où je n’ai pas bu un thé, mais un café en provenance de la brûlerie au coin de la rue), j’ai demandé à G. ce qu’il écrivait en ce moment, car nos discussions me donnent toujours de l’énergie, elles m’ouvrent des perspectives insoupçonnées. En gros : elles chargent mes batteries. Et ça tombe à pic, à quelques jours de mon départ. J’avais envie de le voir, pour ça. Et puis, j’avais envie de lui parler du projet top secret que Guillaume et moi ourdissons dans l’ombre : il a eu l’air de trouver ça marrant. Je ne peux pas en dire trop pour le moment, mais ça a un rapport avec ce que j’écrivais ici et avec le désir de conquérir les cœurs et les corps grâce à la littérature. Rien que ça, oui. Le temps a passé vite, avec G., à tel point que j’ai dû prendre le métro par peur d’arriver en retard à mon rendez-vous, juste après, avec F. au café des Anges. Il se trouve que F. m’a vu à l’œuvre, l’an passé, pendant mon tout premier atelier d’écriture, celui pendant lequel j’ai transpiré en trois heures toute l’eau que je bois, d’habitude, en deux jours. Tellement j’avais le trac. Il m’avait dit, à l’époque, que ça ne s’était pas vu. Depuis, on se suit de près, on se voit de temps en temps. Et moi, vendredi, je lui pose mille questions sur les élèves de son nouveau lycée (parce qu’il est prof), puis, après dîner, je lui montre la caserne de Reuilly : ça a l’air innocent, comme ça, mais pour moi ce n’est pas rien, cette promenade. C’était comme faire un tour de ronde. Donner un dernier coup d’œil aux lieux que j’aime et qui, dans trois semaines, auront déjà changé.

Rentrant de Saint-Denis, lundi, un message de L. qui m’attrape au vol : alors on stationne deux heures, ensemble, avenue de Clichy. J’avais déjà mis L. dans la confidence du projet secret avec Guillaume, et j’essaie de l’enrôler. J’ai bon espoir. Sur cette terrasse de bout de trottoir, on discute le genre de fantasmes dont il est question (ou non) dans les histoires que nous écrivons, et, de fil en aiguille (puisque la littérature et la vie, ce n’est certes pas toujours pareil, mais qu’au minimum ça se touche), on évoque des trucs vachement intimes en rapport avec nos vies à nous. Une conversation comme ça, ça nous laisse largement de quoi cogiter jusqu’à la prochaine, fût-elle envisagée dans plusieurs semaines. Et j’ai regardé l’heure et, à nouveau, j’ai été obligé de prendre le métro pour ne pas louper J., qui m’attendait déjà au café des Anges. Il se trouve que J. est vendéen, mais ce n’est pas du tout de Vendée que nous avons parlé. La Vendée, je vais en souper pendant trois semaines, alors, bon, vous pensez comme on avait d’autres choses à se dire, lui et moi.

Évidemment, j’ai envie d’être à Luçon. Et en même temps, évidemment, je préférerais rester ici. Je connais ce sentiment contradictoire. Je me connais. Ça me fait toujours ça. Même la veille de partir en vacances, je me demande : « À quoi bon ? ». Je me suis dit, bouclant le sac à dos cet été, que l’île d’Elbe était un endroit bien saugrenu pour y séjourner (Napoléon pensait-il la même chose ?) et que ça n’avait aucun sens d’aller là-bas. Et puis, après, que s’est-il passé ? Les vacances ont été belles. C’est-à-dire que les moments vécus étaient beaux ; qu’ils valaient le coup. Qu’ils avaient du sens. Alors à Luçon, bon, je me demanderai quelquefois : « Qu’est-ce que je fous là ? » – et c’est inévitable. Parce que, Luçon ou pas, je me pose toujours cette question où que je sois, quoi qu’il arrive. Je sais par avance que J.-E. me manquera, le soir. La journée, pas forcément. Mais, la nuit, oui, j’aurai envie d’être avec lui. C’est comme ça, je me connais. Et ça fait partie de l’expérience de cette résidence. C’est le jeu.

Je me souviens de cette nuit qui a précédé mon départ pour Rome, en 2015. C’était une sorte de première « résidence », bricolée maison, c’est-à-dire que j’avais pris quatre semaines de congés pour partir seul, pour vivre seul et écrire. La différence avec une vraie résidence, c’était que personne ne m’attendait là-bas, j’avais inventé le truc moi-même. C’était prévu comme une expérience initiatique : il s’agissait de voir si je serais capable d’écrire sérieusement pendant une période longue ; et de vivre seul. Mon train partait à six heures-et-quelques du matin, et cette nuit-là J.-E. n’était pas avec moi (nous nous étions fait nos adieux la veille). Alors, j’avais si peur de ne pas me réveiller à l’heure (non : en vrai, j’avais seulement peur d’être seul) que j’avais demandé à O. et à L. d’attendre avec moi. De m’aider à passer, sans douleur, à travers ces quelques heures nocturnes. On avait bu des coups dans un bar, puis dans un autre, et on s’était séparés assez tard, me laissant juste le temps nécessaire pour repasser chez moi, prendre une douche et attraper ma valise avant de filer à la gare de Lyon. Juste assez de temps pour accomplir ces tâches pratiques. Et juste assez de temps pour, sous la douche, pleurer une bonne fois pour toutes, afin de n’avoir plus à le faire quand je serais là-bas. De ne plus avoir peur, ni être triste, quand je serais seul.

À Paris, il pleut sur mon velux. J’écris ces lignes en me demandant comment sera la vue depuis ma fenêtre, à Luçon, et si j’aurai pu me débrouiller pour aménager un petit bureau dans ma chambre, à l’étage. En fait : je m’y vois déjà. Dire pour autant que j’ai hâte d’y être, je ne sais pas.

Tout de même : j’ai hâte de revoir ceux qui, au printemps, ont contribué à me faire me sentir « chez moi » à Luçon. Mais, j’ai hâte aussi – je n’arrive pas à savoir si « et surtout » – de me retrouver seul dans cette maison, dans cette maison beaucoup trop grande pour moi, dans cette maison au milieu d’une ville beaucoup plus petite que la mienne. Hâte d’être seul, oui. Et puis, hâte de revoir à Paris ceux que j’aime et qui m’aiment, quand tout ça sera fini, c’est-à-dire : après ces trois toutes petites semaines. Parce que, je le sais déjà : ça passera très vite.

Je ne me souviens pas du parc Montreau

Je parlais de Gaston, mon hamster, l’autre jour sur ce blog. La bestiole m’avait servi, étant môme, d’objet métaphysique pour faire un pari avec la mort : je raconte ça dans le Cafard hérétique et, évidemment, c’est une anecdote de pas grand-chose, qui est seulement une occasion de parler de mon père – parce que c’est de lui que je veux parler, en vrai. Mon père et ce hamster ne se sont pas connus : les années qu’ils ont passées sur terre n’ont pas coïncidé, Gaston étant arrivé quand j’avais dix, onze ans.

C’est ma tante M. qui, sur Facebook, a réagi à cette histoire de hamster. Elle se souvient de cette autre histoire, que j’avais entendue quand j’étais enfant : l’histoire d’un autre hamster, celui de mon père. Il faut croire que les associations d’idées ne sont pas innocentes : pour elle comme pour moi, ce rongeur a pris la forme d’une madeleine, faisant apparaître le souvenir de la même personne. Voilà : mon père, tout gosse, avait ramené à la maison l’animal de la classe, qu’il fallait garder en pension pour le week-end, et l’animal en question avait profité de son hospitalité pour donner naissance à une portée. L’une des petites choses roses a été adoptée par la famille (les autres, renvoyées à l’école, je suppose) et je crois qu’il est devenu le point de départ d’une dynastie – car je me souviens d’un nom : Vieille Peau (c’était le nom du hamster, ça ne s’oublie pas), et des numéros qui suivaient le nom, dans l’ordre des générations, comme les rois. Il nous avait raconté ça, mon père, quand on était petits.

Cette photo, c’est lui qui l’a prise. Le rongeur, qui est-il ? Vieille Peau II, Vieille Peau III, Vieille Peau IV ? On ne le saura pas. Au dos, il y a ce tampon avec l’adresse : 6, rue Port-Royal. Et le numéro de téléphone : 287-43(?)-29 – avec un 287 pour AVR, c’est-à-dire Avron. La rue du Port-Royal est tout au bout de Montreuil, en bordure du parc Montreau, alors je suppose que cette photo a été prise là, au parc. Mais, je n’en sais rien, en vrai.

Il y a quelques années, j’ai montré ce quartier à J.-E. et on s’est promenés au parc Montreau. J’en avais déjà parcouru les allées, sans doute, une fois ou deux, mais je n’en gardais aucun souvenir. Je le lui ai fait visiter comme si je le connaissais, mais en réalité je le découvrais en même temps que lui. Les barres d’immeubles de la cité Port-Royal, oui, je m’en souvenais vaguement. Les grands-parents ont vécu là jusqu’au bout, donc je suis venu chez eux quelques fois, mais je pense qu’on peut compter ces fois sur les doigts d’une seule main. Comment c’était, dans l’appartement, je n’en sais rien.

Le plus souvent, on voyait les grands-parents à Paris, de la façon dont je vois les gens aujourd’hui : dehors. Il y a plusieurs de mes amis chez qui je n’ai jamais mis les pieds, car nous nous rencontrons au café, ou dans les parcs. Avec eux, c’était pareil. Les week-ends où nous étions chez notre père, c’était petit : alors, plutôt que de rester enfermés dans cette pièce, on sortait, on découvrait Paris. Quelquefois, les grands-parents débarquaient depuis Montreuil : ils nous invitaient au MacDo du carrefour Reuilly-Diderot (je me souviens qu’on a arrêté d’y aller au moment de cette histoire de vache folle, c’était le principe de précaution), puis on allait au cinéma de la Nation. Parfois, on se baladait. On faisait à peu près ce que je fais aujourd’hui, le week-end (sauf que je ne vais plus au MacDo, évidemment : folle ou pas, je ne mange plus de ça). Ces après-midis passés dehors, pendant lesquels on n’allait jamais chez eux ni chez nous ont cristallisé l’idée que je me suis faite ensuite, adolescent, de la vie parisienne, que j’avais hâte de retrouver quand je serais grand : on traînait à Paris, c’était bien. C’est pour ça que je me souviens si bien du square Saint-Éloi et du jardin de Reuilly, mais que du parc Montreau, non.

Ce qui fait foi

Dans cette enveloppe, il y avait une carte d’anniversaire écrite par mon père. Je le sais, puisque le tampon l’affirme : cette enveloppe a été postée rue de Reuilly (donc : par lui) le 9 janvier (donc : la veille de mon anniversaire). Le cachet de la poste « fait foi », comme chacun sait, mais ce cachet-là en particulier fait bien plus que ça : il m’émeut.