Antonin Crenn

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Le Super Alimentari n’ouvrira plus

La première fois que je suis venu à Rome (il y a, oh, quelques années), c’était avec J.-E. et nous avions eu cette idée un peu romantique de voir un lever de soleil sur la ville. Une belle idée, évidemment, mais folle, parce que c’était juillet et que le soleil se levait à une heure où, nous, n’aurions jamais l’idée de nous lever ; mais nous l’avons fait quand même, et nous avons gravi le Janicule pour, de là-haut, guetter les premiers rayons qui avaient jailli, un par un, de derrière les montagnes et qui touchaient, une à une, les coupoles des églises, les maisons, les cimes des arbres. Il était encore très tôt quand nous sommes redescendus dans le Trastevere pour prendre un café (il faisait déjà chaud, mais pas encore excessivement, et on avait pu s’exposer au soleil sans souffrir de lui, sans craindre de brûler) : c’était bon. La ville était plutôt vide, parce qu’elle l’est toujours en cette saison, hors les attractions courues par les touristes, et que l’heure était encore matinale, vraiment très matinale. Nous avions marché au hasard, vers des lieux que nous ne connaissions pas encore, mais qui, ensuite, me sont devenus tellement familiers : en observant la carte aujourd’hui, je retrace le parcours que nous avons nécessairement fait pour atteindre le point dont je vais parler, et je constate que nous avons dû forcément traverser le ponte Sublico, que j’ai emprunté souvent par la suite, puis que nous sommes sûrement passés par le Testaccio ou par l’Aventin pour aboutir sur cette petite place : la piazza Gian Lorenzo Bernini.

Nous n’avions pas vu, en arrivant sur cette place, quel nom elle portait (pourtant, le nom nous aurait attiré, car pendant ce premier séjour romain nous n’avions été guidés que par une envie de baroque, négligeant un peu les ruines qui m’émerveillent tant aujourd’hui ; mais le nom nous aurait aussi déçu, alors, car cette place, dans son architecture, n’a rien à voir avec le siècle du Bernin), nous avions été séduits, seulement, par le glouglou d’une fontaine, par l’ombre délicate des arbres, par les couleurs des façades, qui sont à peu près celles que l’on voit partout à Rome : rien de plus banalement romain que cette place, au fond — et, donc, de plus charmant.

Il y avait une petite boutique de rien du tout sur un bord de la place. Un petit monsieur, qui nous avait semblé très vieux, vendait de tout. Tout, c’est-à-dire : des paquets de pâtes, des bocaux, du pain et du fromage, des bouteilles ; des livres. Entre une boîte de chocolat en poudre et une brique de lait : des bouquins défraîchis en italien, en anglais, en n’importe quelle langue. Le vieux monsieur était gentil, on avait envie de lui dire quelque chose, mais on ne pouvait pas se parler : j’ai baragouiné dans mon pauvre italien les deux mots que je connaissais. Nous avons acheté une carte postale qui n’était pas vintage, mais seulement vieille et racornie, très belle. Nous sommes repartis au hasard de notre balade — du côté des thermes de Caracalla, je suppose, car j’ai le souvenir de larges routes, d’arbres immenses, de sites antiques dépeuplés.

En 2015, je suis revenu à Rome et je suis resté un mois à Testaccio, tout près de la piazza Bernini. Je suis passé sur cette place, inévitablement, car elle s’est trouvée sur ma route un matin : j’ai reconnu le magasin, il était fermé. J’ai pensé : « Pas de chance, ce n’est pas le bon jour ».

L’année d’après, c’était un lundi et je suis passé à nouveau sur cette place. À nouveau, j’ai trouvé la boutique fermée. J’ai pensé : « De deux choses l’une : soit le magasin est fermé le lundi, et je suis toujours passé devant un lundi ; soit le magasin est fermé pour de bon ».

La semaine dernière, nous nous sommes retrouvés dans ce quartier, J.-E. et moi. Il a reconnu l’endroit : la fontaine, le magasin. Et le rideau de fer était baissé. Alors, plus de doute possible : le Super Alimentari de la piazza Bernini n’existe plus. Seule, son enseigne est restée en place pour témoigner du temps révolu : un vestige de plus dans le grand bazar à souvenirs de cette ville.

Porta Maggiore

« Alexandre faisait le tour de la ville, imitant le mur de briques qui, lui, accomplissait cette mission depuis bien plus longtemps. Le rempart était éboulé à quelques endroits, mais restait vaillant dans la plus grande partie. Ce qui plaisait le plus à Alexandre, c’était de voir comment les gens s’appropriaient ces fortifications pour leur usage quotidien : de drôles d’échoppes s’immisçaient sous les voûtes millénaires. « Là-bas, on dirait un garage de bagnoles », pensa-t-il tout haut. Il s’étonnait, mais ne s’offusquait pas. Il fallait bien vivre ! Il avait même vu des trams s’engouffrer sous les nobles arcades, avec des câbles passant dans tous les sens. »

C’est un extrait de l’Épaisseur du trait. C’est à cet endroit précis que j’ai pensé en l’écrivant : cette porte-là. La Porta Maggiore. C’est très immodeste de se citer soi-même, mais je sais que vous me pardonnerez.

Pour les besoins d’un travail en cours

Pour les besoins d’un travail en cours, j’ai ouvert la grande caisse où je range mes plans de ville, et je me suis promené dans celui-ci. Pour deux raisons. Petit un, parce que ce plan est très beau. Petit deux, parce que c’est Rome, et en particulier le quartier de Testaccio, et que je fais référence à cette colline dans le texte que j’écris (que je corrige en ce moment), c’est-à-dire mon roman, c’est-à-dire L’épaisseur du trait.

Enfin, bon, la troisième raison, qui est en réalité la raison unique (parce qu’il n’y a pas deux, ni trois raisons pour lesquelles j’ai ressorti ce plan, mais une seule), c’est que j’aime ça, regarder mes plans. « Pour les besoins d’un travail en cours », on ne va pas se mentir, c’est surtout que ça me fait plaisir.