Antonin Crenn

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Les lieux d’un roman

Sur une carte de Saint-Céré, des pastilles rouges. Entre elles et les images, je tire mon fil rouge (littéralement) : des cartes postales (anciennes ou pas), des photos prises par moi ou par d’autres, des dessins, des extraits de texte, des pages de mon carnet. Ce sont les lieux-clés du Héros et les autres : des lieux réels (à Saint-Céré), des lieux imaginaires (disons plutôt : fantasmés à partir de lieux réels), des souvenirs (des épisodes qui ont eu lieu dans d’autres endroits).

Je veux que l’expo soit foisonnante, qu’elle parte dans tous les sens, qu’on ne sache pas trop comment la regarder. Que l’œil soit accroché par une image, qu’il suive le fil rouge et tombe sur autre chose — une association d’idées. J’ai noté sur des soi-disant cartels le rapport que chaque chose entretient avec le Héros et les autres — parfois, c’est lointain : mais peu importe, car l’expo s’adresse aussi (surtout) à ceux qui ne l’ont pas lu. L’idée, c’est de leur montrer « comment je travaille » — non, disons plutôt : comment mes idées s’articulent autour de lieux, car c’est le thème de ma résidence. Sur le mur d’en face, les bibliothécaires afficheront une grande carte de Luçon et de ses environs : les visiteurs participeront à enrichir l’accrochage, en ajoutant une image, une photo, une pensée, un souvenir. Pour créer une carte sensible du territoire.

Mon expo, c’est « mon atelier ». Et, en vrai, mon « atelier », c’est surtout une bibliothèque. Alors, j’ai choisi quelques livres en rapport avec Le héros et les autres : sur l’adolescence, sur les sentiments très purs et violents qu’on ne connaît pas très bien, sur l’imaginaire attaché aux lieux, sur les lieux ordinaires et magiques à la fois, sur les villes et les villages. Je les propose à qui voudra bien les découvrir, les feuilleter, en parler avec moi.

La gare de Lyon : une anthologie

Dans Les boulevards de ceinture, je tombe sur ce passage :

Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture

Ceux qui me connaissent savent que j’ai un faible, moi aussi, pour la gare de Lyon. C’est comme ça, je n’y peux rien. J’avais pris en photo cette phrase-ci, dans Mes amis : elle était trop belle pour être vraie :

Emmanuel Bove, Mes amis

Je me demande si tous mes auteurs préférés ont cité la gare de Lyon. Une idée apparaît : une Anthologie de la gare de Lyon. Le projet d’une vie (mais pas de la mienne).

Tout de même, quelques pièces de cette anthologie, piochées ici et là :

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance
René Crevel, Mon corps et moi
Raymond Queneau, Le dimanche de la vie
Boris Vian, « Les filles d’avril », dans Le ratichon baigneur
Henri Calet, Le bouquet
Hervé Guibert, Le mausolée des amants
Jacques Roubaud, Ode à la ligne 29 des autobus parisiens

Village, personnage, etc.

Je me suis remis dans Les présents. Je voudrais l’écrire dans l’ordre, autant que possible, et je restais bloqué sur les prochaines pages à écrire (les suivantes, je les connais à peu près). Je me demandais à quel moment on arriverait au village et, surtout, si on commencerait par y aller véritablement ou, d’abord, par l’imagination. J’ai répondu à ces questions (un peu) ; en tout cas, j’ai écrit les premières évocations de ce village.

Je pense que je l’appellerai seulement le village. Je ne serai pas le seul à faire cela, c’est sûr. En fait, la localisation réelle de ce village n’a aucune importance, alors je ne voudrais pas que son nom focalise trop l’attention sur la commune réelle qui porte ce même nom. J’envisage, tout de même, de donner les noms des communes alentours (parce qu’il y en a des chouettes) et des lieux-dits qui composent le village (que je ne saurais pas inventer, c’est sûr). Je n’y ai jamais mis les pieds, dans ce patelin, mais sa configuration me plaît. Il y a des chances pour qu’on se promène, non pas dans le village, mais dans le plan que j’en ai dessiné : ça m’intéresse beaucoup plus ainsi. On verra bien l’allure que ça prend.

J’ai lu le livre que Nicolas m’a offert (Une jeune fille perdue dans le siècle à la recherche de son père). C’est magique quand, après avoir lu mon livre, quelqu’un me dit : « tu devrais lire ça ». Surtout quand ça marche. Par exemple, j’ai découvert Mon corps et moi grâce à Nikola et En joue ! grâce à la Viduité. L’atmosphère du livre que je viens de lire ressemble par certains aspects à L’épaisseur du trait, certes (le rapport à l’espace de la ville, et le voyage en train), mais surtout à des intuitions qui m’animent pour Les présents — et cela, personne ne peut le savoir, puisque je ne l’ai pas écrit. C’est là que c’est spécialement magique, comme cadeau. En fait, un truc me rassure à la lecture de ce livre : il adopte le ton d’une quête, voire d’une enquête, sans pourtant résoudre aucune des questions posées. Des rencontres ont lieu avec des personnages secondaires, sans aider véritablement les personnages principaux dans leurs recherches : ils sont là, c’est tout — ils participent d’un décor, d’une atmosphère, et donc d’une quête (mais d’une quête esthétique, narrative, pas de l’enquête qu’on prétend mener). Le personnage de l’homme est parfois le narrateur, et parfois non. Ça aussi, ça me plaît. J’ai supposé que l’auteur avait eu envie parfois de dire « je », mais qu’il avait aussi envie de l’appeler par son prénom — à quoi ça sert de se casser la tête à trouver un prénom au personnage, si on ne l’utilise jamais. Il se produit une chose un peu comparable avec le Samuel de Dans la ville invisible, qui choisit par moments de raconter lui-même son histoire à la troisième personne — je le commence tout juste.

J’ai fait tout seul, hier, le jeu (l’exercice ?) que je ferai faire aux élèves la semaine prochaine, à Rueil. Ça m’a semblé faisable, et marrant. J’espère que ça marchera — c’est-à-dire : que les élèves prendront du plaisir à écrire, quel que soit le résultat produit.