C’est tout au plus le jardin de Reuilly

Ça caille. Mon astuce pour chauffer mon petit corps au maigre soleil d’aujourd’hui : descendre, vers 11 heures, la rue Godefroy-Cavaignac, la rue Faidherbe et la rue de Reuilly. Ce n’était pas fait exprès, mais ça marche : le soleil est pile dans l’axe, je l’ai en pleine face, je ne vois rien du décor tant je suis ébloui. C’est doux. Mon but est de me promener au jardin de Reuilly — plus exactement, je compte tourner une séquence vidéo là-bas, pour un projet de clip accompagnant L’Épaisseur du trait. Moi qui ne fais jamais, jamais de vidéos avec mon téléphone. Quelle idée. Il faut bien commencer. Passant rue de Reuilly, devant la caserne qui se transforme à toute vitesse, je pense à Zazie, je peux pas m’empêcher.

— Eh bien, dit Gabriel, si c’est pas les Invalides, apprends-nous cexé.
— Je sais pas trop, dit Charles, mais c’est tout au plus la caserne de Reuilly.

Je me dis des phrases comme ça souvent, dans ma tête. Je ne sais pas si c’est un cadeau de vous en faire profiter. J’arrive au jardin par la placette du métro Montgallet, et cette rue que je sais par cœur mille fois, et je passe le portillon — c’est l’hiver, tout est déplumé ; mais c’est tellement vert, la pelouse et les haies, ces arbres en sommeil au milieu de ce vert, c’est très beau. La buvette est fermée (pour l’hiver) et nous souhaite de bonnes fêtes (sur l’ardoise). Mon idée, c’est de marcher sur la grande étendue d’herbe, un genre de travelling. Mais, des rubans de plastique rouge et blanc barrent le passage. « Pelouse en repos hivernal », qu’ils disent. Moi qui ne fais jamais de vidéos ! C’est ma veine. Je ne m’y attendais pas. Et c’est le gars qui a travaillé trois ans aux espaces verts (moi) qui se fait avoir comme un débutant.

— Ah les salauds, s’écrie Zazie, ah les vaches. Me faire ça à moi.
— Y a pas qu’à toi qu’ils font ça, dit Gabriel parfaitement objectif.

Il a raison, Gabriel. Et tant pis pour moi. Le temps est parfait : il fait très beau (le ciel, le soleil) et très froid (alors, quasiment personne dehors). J’emprunte le chemin circulaire qui commence du côté du cadran solaire puis qui surplombe l’avenue Daumesnil (marrant : quand j’étais enfant, je suis venu mille fois sur cette pelouse, et je n’ai aucun souvenir de l’avenue Daumesnil : je ne montais sûrement jamais sur cette promenade-là). La vue sur la pelouse déserte n’est pas mal. Et la passerelle, la passerelle…! Ça me suffira.

Je m’en vais, je prends le métro à Dugommier parce que j’ai rendez-vous avec Laurent à Edgar-Quinet : c’est tout droit.

À mon côté gauche (assis sur le strapontin), un garçon a les chevilles nues. J’ai dit, plus haut, comme il fait frisquet ce matin. Alors, « il n’est pas frileux », je pense — et pourtant, c’est à moi qu’on fait remarquer, d’habitude, que je ne suis pas frileux, parce que je garde le col ouvert quand tous les autres ont froid. Je n’aime pas les écharpes parce que ça me gratte. Lui, en porte une. Donc, il est peut-être frileux, finalement. Il doit avoir, avec les chaussettes, le même problème que moi avec les écharpes. Aussitôt, le métro sort en plein jour, parce que c’est l’aérien.

– Je vais t’esspliquer, dit Gabriel. Quelquefois, il sort de terre et ensuite il y rerentre.

On voit Bercy, je veux dire le ministère (c’est laid) et la Seine grise (c’est beau). Le ciel surtout, bleu et plat, métallique. Je sais, rien qu’en le regardant, qu’il est froid au toucher.