Antonin Crenn

Tag: Passerage des décombres

Trois jours (et les gens)

Ça a commencé vendredi par une promenade avec Pascale G. sous la dalle des Olympiades ; on sait que les voies ferrées qui ne vont nulle part, ça me botte, et c’était l’occasion rêvée de savoir où elles s’arrêtaient, celles qui sortent de ce tunnel de la rue Régnault pour aboutir dans la gare logistique (béton, béton, odeur d’essence, néons blafards) où sont stockés les livres Lunatique. On a pris un paquet de Héros pour Olivier H. (l’ami qui va le faire lire à ses élèves, oh, comme j’ai de la chance), qui passera les prendre au salon dans l’après-midi. Dans une impasse de la rue Nationale, on a vu des poules adultes et, dans un autre enclos, des poules juvéniles qui sont nées d’œufs destinés à l’omelette, sauvés de justesse, comment c’est possible ? On ne le sait pas, mais c’est ce qu’il nous explique, leur sauveur. Une rencontre. Puis c’était le salon, aux Blancs-Manteaux. J’ai vu des têtes connues et j’ai parlé à certaines de ces têtes, des têtes qui datent d’époques et de compartiments de ma vie bien différents entre eux, distincts, et qui se mélangent parfois, comme en ce moment. Ceux qui sont derrière leurs stands, il y en a que je vois chaque année, depuis la fois où j’avais mon stand, moi aussi, avec C.L., en 2013 je crois — puis quand je suis revenu en touriste en 2014 et 2016 (j’étais absent pour cette édition épouvantable de 2015), et l’an passé j’avais fait le malin à signer des Passerage sur le stand Lunatique, alors que pourtant, à ce moment-là, je n’en menais pas large dans ma tête, mais ça m’avait fait du bien cette animation, cet enthousiasme, cette vie qui existe malgré tout. Vers quinze heures Judicaël est venue me voir, elle a bravé le froid, je discutais avec Guillaume et Philippe chez Publie.net, je lui ai montré les livres sur la table qui ressemblent un peu à ce que sera le mien, pour qu’elle imagine l’Épaisseur du trait qui vient dans quelques semaines, ça va arriver tellement vite le 9 janvier. On a été au café, elle m’a offert un objet très précieux en rapport avec le Héros ou plutôt avec le héros, d’autres héros que le mien, c’est beau et c’est un cadeau important, initiatique. Olivier vient chercher les livres pour ses élèves (ses cinquième du collège de Thiais), ensemble on dit bonjour à Renaud et François (à cause d’une histoire de cheval), Pascale est très occupée et me dira, après, qu’elle aurait voulu parler plus avec lui, mais le salon c’est cela aussi : c’est long et ça passe vite. Lætitia est la fille de Simone, que j’ai connue il y a quasi vingt ans quand j’en avais onze et qu’elle était ma prof (une histoire de collège, là aussi, et j’étais, attendez, mais oui, j’étais en cinquième), je suis content de la voir, de lui faire découvrir mon Héros et de parler avec elle de son manuscrit que je viens de lire, mais je suis bien impuissant à lui donner des conseils. Sur le stand, il y a les fidèles du Cafard, Yan, Alexandre. Et là, cette rencontre extraordinaire, au sens le plus strict de ce mot, c’est-à-dire qui n’existe pas dans le monde ordinaire : Pierre et Yvan, qui avaient lu Passerage et l’avaient aimé, et Pierre qui m’avait écrit cette lettre ; nous faisons connaissance doucement devant la table Lunatique, et on évoque mon nouveau livre, qui a Saint-Céré pour décor (« ce n’est pas loin de chez vous, du Cantal, vous connaissez peut-être »), et comment qu’ils connaissent ; Pierre est lié par sa famille a des personnes de Saint-Céré très importantes dans la vie de J.-E., et ces liens forts, un peu magiques (les liens de l’histoire en commun) font que J.-E. sera très ému ce soir de cette rencontre, et Pierre aussi, et du même coup, moi aussi ; et que nous tombons d’accord, tous, sans qu’il soit utile de l’affirmer, qu’il vient de se passer quelque chose d’important ici. Au dîner avec Pascale ce vendredi, on démêle les fils de tout ce qui vient d’arriver, et on se sépare dans le froid, la nuit humide (Pascale perd sa voix, la mienne se voile un peu), tout le monde s’est refroidi dans les courants d’air à force de s’échauffer à parler, à s’agiter sous la halle. Samedi Philippe présente son jeune grand-père, je rencontre Lou, je papote avec Pascale P., j’ai toujours plaisir à parler avec Patrick que je ne vois, finalement, que dans les salons alors qu’on pourrait se voir ailleurs, je suis content que R. ait envie de lire le Héros et l’achète, je rencontre Nikola que je connais seulement parce que je suis, parfois, ses chroniques, et il dit qu’il a aimé le Héros, n’est-ce pas encore un moment agréable ? Il y a Cyrille, un ami véritable, qui passe par là avec son instrument de musique sur le dos : j’aimerais prendre plus de temps pour parler avec lui, ce sera très bientôt, nous nous le promettons. Camille était mon collègue il y a plusieurs années, il vient rendre visite à un copain auteur, il me le présente, et je lui présente J.-E. : voilà ce que je voulais dire quand je disais que des gens qui viennent de lieux et d’époques qui ne se connectent pas ensemble finissent parfois par s’introduire dans le même espace-temps, ça paraît la chose la plus naturelle du monde au moment où ça arrive mais, en vrai, je sens bien après coup que c’est fatigant dans ma tête (qui chauffe doucement, un peu fiévreuse, à cause du refroidissement, de la saison). C’est là-dessus que débarque É., quand nous sommes déjà ce groupe de quatre-là, conversation bizarre et froide, je suis troublé, et Y. intervient à son tour qui simplifie tout et nous ramène au Héros. Le soir J.-E. et moi dînons avec Marie et, avec elle, il est question à un moment de retrouvailles à organiser, peut-être, avec la bande de Varsovie, dont nous faisons partie tous les deux, la bande qui a existé il y a dix ans (oui, dix ans, et voilà, à nouveau, que nous ne rajeunissons pas). Dimanche on épuise le stock de Passerage, je signe un Bandits pour une dame gentille et curieuse, et un autre pour Madeline qui me soutient avec enthousiasme et fidélité. J’aime beaucoup Fabien et Sandra qui sont fidèles, eux aussi, d’une autre manière, à Lunatique ; et qui ont cette énergie pour faire vivre cette petite communauté. Fabien a une histoire avec le Lot, quelque chose de fort (pour lui aussi, décidément). Sandra est la première à avoir fait lire Passerage à des jeunes lecteurs : ses enfants — et ce qu’ils avaient dit après leur lecture avait ouvert des portes immenses pour moi, une vision de cette possibilité que mon texte existe dans l’imaginaire, dans la sensibilité des autres, et des jeunes gens en particulier. Quand Juline et Seb viennent me trouver avec leur amie M. (que je vois pour la première fois alors que je la connais, à travers ce que Juline me dit, depuis dix ans peut-être, oui, à nouveau dix ans), on quitte la halle pour de bon, on va au café avec J.-E.. Je porte le foulard de ma mère autour du cou parce que je crains de tomber malade avec ce froid idiot, je ne le porte même pas pour penser à elle plus spécialement parce que, de toute façon, je pense à elle tout le temps. Et j’ai pris froid, c’est sûr. Au cinéma où il fait chaud, je porte peu d’attention au film ; par moments j’ai envie de pleurer, mais je ne crois pas que le film m’émeuve tant que ça, ni que je sois triste, c’est juste une émotion, je ne sais pas laquelle. On dîne d’un reste de légumes que j’avais préparés il y a trois jours, un repas qui m’a beaucoup coûté (une entaille dans le pouce profonde comme ça, à cause d’une courge récalcitrante) et, au lit, j’ai juste envie de me blottir contre J.-E. comme si j’étais, je ne sais pas, un de ces rongeurs à fourrure qui hiberne, qui oublie où il a enterré ses noisettes et ne les retrouvera pas quand il partira les chercher au printemps.

Du commerce

Il y a des gens qui me connaissent et qui pensent que je ne suis pas timide : c’est parce qu’ils me connaissent mal. Hier, je suis parti avec mon livre (Le Héros et les autres) dans mon sac, histoire de garder les mains libres pour prendre mon courage avec (à deux mains). Je n’aime pas ça du tout, parler de moi à un libraire (me vendre).

Combien de fois suis-je entré dans une librairie en pensant « Je vais leur parler de mon bouquin » et ressorti sans avoir rien dit ou, pire, après avoir acheté un livre ? Je ne le dirai pas.

Hier, j’ai été à la facilité (pourquoi se faire du mal ? c’est assez difficile comme ça) : j’ai été aux Mots à la bouche. L’an passé, mon Passerage des décombres était resté deux mois en vitrine (souvenir) et, depuis, il est toujours placé près de la caisse (je le savais, puisque je l’avais remarqué samedi soir, quand nous avons fait visiter la librairie à J. & J.). Alors j’ai dit, en montrant le Passerage : « Vous vous rappelez ? C’est moi qui ai fait ce livre » (« fait ce livre » ? c’est pas un peu nul, comme expression ?). Heureusement, le garçon qui était là (celui qui m’avait accueilli la première fois, quand j’avais présenté le Passerage) m’a dit que oui, il se rappelait. « Alors je viens vous présenter mon nouveau livre », j’ai dit.

« C’est mon premier roman, c’est une histoire d’adolescents, une sorte d’amitié amoureuse ». (Là, c’est le moment du pitch : un moment pénible parce que tout ce que je dirai me semblera ridicule, réducteur : si j’ai eu besoin de 68 pages pour raconter mon histoire, c’est précisément parce que je ne sais pas la raconter en une phrase. À un journaliste du Lot, à qui j’envoie ce même livre aujourd’hui, je dis : « C’est une histoire qui a pour décor Saint-Céré et ses environs » : suis-je vraiment en train de parler du même livre ?)

Il me demande s’il y a un thème gay dans mon livre. Je ne l’aurais pas dit comme ça ; pourtant, il est évident que oui, il y a quelque chose de gay là-dedans, sinon je ne serais même pas venu le présenter dans cette librairie (je ne leur avais pas montré Les Bandits). C’est bizarre, après coup, d’attribuer cette étiquette à un texte que j’ai écrit d’une manière tellement intuitive, tellement instinctive, sans savoir du tout ce que je voulais dire. Évidemment, il n’est question que de sentiments dans ce roman — de sensualité aussi, un peu — et c’est une histoire de garçons, car je parle de moi, de ce que je connais et de ce que j’aime. J’aurais aimé lire ce livre à quinze ans, sûrement.

Il me demande (il est très gentil) si cela veut dire que c’est un livre pour les adolescents. Je lui dis que non, pas forcément, mais que « ça peut ». « Je crois que c’est lisible par des jeunes, mais ce n’est pas forcément que pour eux que je l’ai écrit, ce n’est pas ma cible ». (J’ai dit « ma cible ? » horreur !) Je lui dis que j’ai un copain prof (et là, je parle de P.-E.) qui l’a lu (et aimé) et qui voudrait le faire lire (et aimer ?) à ses élèves, qui ont entre quinze et dix-huit ans.

J’explique que je serais content qu’il commande mon livre pour qu’il soit présent ici, disponible, et que je puisse dire aux copains de passer l’acheter dans cette librairie — c’est ce que j’avais fait avec Passerage. « C’est vrai qu’on l’avait bien vendu », il me dit, et il regarde dans l’ordinateur : « 22 exemplaires, c’est un bon score, la moyenne c’est plutôt 0,5 ! ». Il est très gentil, décidément, il fait ce qu’il faut pour me mettre à l’aise (il a dit score, comme pour parler d’un jeu, au lieu de dire seulement chiffre, à moi qui ne les aime pas, les chiffres).

Je crois que je ne me suis pas fait violence en vain : il y a des chances pour que vous le trouviez aux Mots à la bouche, mon Héros (c’est qui, le héros, dans l’histoire ?)

La passerage existe

La passerage existe : j’en ai vu aujourd’hui.

Je suis forcé d’avouer qu’avant cette découverte, je n’en avais jamais vu. J’avais lu le nom « passerage des décombres (Lepidium ruderale) » dans une liste (pour être précis : dans l’inventaire floristique d’un relevé d’observation effectué à Paris) et je m’étais dit : voilà un titre. Je l’avais lu, donc. Mais vu, ce qui s’appelle vu, non, jamais.

C’est dans le village de Léhon, proche de Dinan, que je suis tombé sur elle. Le jardin de l’abbaye Saint-Magloire (grâce lui soit rendue) est aménagé à la mode médiévale, dans le genre « jardin de curé » ou « jardin de simples », avec des pancartes indiquant le nom — et parfois les vertus — des plantes cultivées.

Oh, bien sûr, je sais déjà ce qu’on me dira : cette passerage-là est une passerage-tout-court (Lepidium sativum), pas une passerage des décombres. N’empêche : je suis bien content de l’avoir vue.

Et puis, si ça se trouve, il y en avait aussi des passerages des décombres, à Léhon : dans les vestiges tout proches du château ruîné. C’est sur ces tas de pierres-là qu’elles prospèrent, dans les terrains vagues et les friches — mais aucune pancarte ne les signale. On doit seulement les deviner, ou bien les inventer.

Les jeunes lecteurs

Des jeunes gens ont lu des livres : quelques dizaines (de jeunes gens) et une dizaine (de livres). Quel âge a-t-on, en classe de seconde ? Quinze ans, je crois. Ils ont aimé certains de ces livres (peut-être même tous) et ils en ont parlé ensemble (avec passion ? peut-être — avec enthousiasme, au moins, j’en suis sûr) et ils en ont choisi un.

Comme je suis fier ! Parce que c’est mon premier prix, pour mon premier livre. Et parce qu’ils sont jeunes, ces lecteurs. Je crois que ces jeunes lecteurs ont lu par goût, et seulement par goût ; que ce prix n’a aucun enjeu, pour eux, parce qu’ils ne me connaissent pas ; et que leur choix, alors, a la beauté d’un élan sincère, gratuit, généreux.

Une chose qui m’émeut. Les personnages de Passerage des décombres ont, eux aussi, quinze ans, ou peu s’en faut ; je leur prête des sentiments puissants, naïfs, que je crois très purs. Que ces jeunes lecteurs aient été touchés par l’histoire que j’ai racontée, cela me laisse croire que je ne suis pas tombé trop loin d’une sorte de vérité — mais la vérité, je n’y crois pas, alors disons seulement : que ma sincérité d’auteur a touché leur sincérité de lecteurs, et inversement.

Une chose qui m’épate. Ils m’ont écrit ceci : « Cette nouvelle nous a beaucoup touchés en ce qu’elle est l’histoire d’un amour secret entre deux garçons de notre âge […] » (je ne transcris pas la suite, je la garde jalousement). Je repense à l’époque où j’avais quinze ans. Dans mon lycée, à supposer qu’on eût fait lire ce texte-ci à mes camarades et à moi, rien que de parler de ce sentiment aurait fait ricaner tout le monde ; aussi, que l’un ou l’une d’entre nous ait pu dire tout haut « j’ai aimé cette histoire » ou, pire, « j’ai été ému par cette histoire », ç’aurait été d’un courage inouï. Quant aux jeunes lecteurs de Royan, alors, de deux choses l’une : soit ils sont plus sensibles, plus intelligents, plus dégourdis que mes camarades de lycée (ils n’ont pas l’idée, l’envie ou l’intention de ricaner), soit ils sont plus courageux (ils se moquent pas mal de ce que pensent les idiots). Dans tous les cas, leur choix m’a beaucoup touché, pour reprendre leur mot.

Merci ! Merci à vous, mes jeunes lecteurs, parce que je suis vachement touché. Vraiment. Moi qui suis un jeune auteur, et qui ai deux fois (!) votre âge.

Quand j’avais la moitié de mon âge.

« En bref, une nouvelle pleine de tendresse, de sincérité, un peu mélancolique et surtout très touchante »

« L’auteur nous emmène ici dans un endroit à l’abandon, un endroit où la nature a repris ses droits alors qu’autour, tout continue d’évoluer, de bouger, de changer. Tout sauf cet endroit où deux jeunes garçons viendront jouer, rêver, grandir, se découvrir et découvrir l’amour. Un endroit qui gardera en mémoire une partie de leur histoire, leurs jeux d’enfants et bien plus encore. Une belle histoire sur les souvenirs d’enfance écrite avec simplicité, douceur et sincérité. En bref, une nouvelle pleine de tendresse, de sincérité, un peu mélancolique et surtout très touchante. »

Lu sur le blog de Ma little clémentine à propos de Passerage des décombres.

« Jusqu’au moment où il faut grandir »

« Passerage des décombres d’Antonin Crenn est une nouvelle surprenante qui nous plonge avec justesse, en quelques pages, dans les souvenirs d’enfance, les jeux et leurs douceurs parfois piquantes, jusqu’au moment où il faut grandir. »

C’est Ricky Bouquine qui le dit sur Instagram après avoir lu Passerage des décombres grâce à son abonnement Exploratology.

« Ça se lit en dix minutes et pourtant cela marque le lecteur pendant longtemps »

… dit un lecteur ou une lectrice inconnus sur Booknode, à propos de Passerage des décombres — et cela me fait drôlement plaisir.

Le coup de vieux

Vous voyez cet empilement de béton ? Avant, c’était un pont de pierre, le pont du chemin de fer de ceinture : trois arches à demi effondrées et surmontées d’un talus vert, sauvage et touffu. C’est ce lieu-là que je décris dans Passerage des décombres — eh bien, il a disparu. Envolées, les arches de pierre. Sur la deuxième photo, prise en 2014, on voit aussi les silos à ciment (feus les silos), démolis depuis. Là, je prends comme un coup de vieux.

Allée Paris-Ivry (rue Jean-Antoine-de-Baïf et boulevard du Général-Jean-Simon), Paris.

Best seller

Mon Passerage des décombres est dans la liste des best sellers de Charybde (vous savez, la meilleure librairie du monde, et de la rue de Charenton en particulier). Merci à mes lecteurs : vous êtes chics. À moi la fortune !

Passerage dans l’avion

Curiosité : alors que son auteur n’aime pas du tout l’avion, le Passerage des décombres, lui, a été vu en plein vol entre Paris et Berlin (merci à Marion pour la photo). N’est-ce pas fou ? Rappel : ce livre est si petit qu’on peut aussi le lire dans un autobus. Par exemple, entre Bastille et la porte de Montempoivre. On l’aura même sûrement déjà fini à Daumesnil, à cause des bouchons.